lundi 28 mai 2012

Joyce Van Dyke - The Making of "Deported / a dream play" / Genèse de "Déportées / songe dramatique"

© Joyce Van Dyke / Boston Playwrights’ Theater - 2012


La genèse de Deported / a dream play [Déportées / songe dramatique]
 
par Joyce Van Dyke
 
The Armenian Weekly, 24.05.2012


[Deported / a dream play, de Joyce Van Dyke, raconte l’histoire de deux femmes déportées ensemble de Mezreh (1) en 1915 : la grand-mère de la dramaturge et sa meilleure amie, Varter, mère du docteur H. Martin Deranian. Deported vient de marquer une première étape de production professionnelle, jouant à guichets fermés au théâtre de Boston, du 8 mars au 1er avril 2012. La pièce était mise en scène par Judy Braha et produite par le Boston Playwrights’ Theater, en association avec l’université Suffolk (Boston).]

Comment réaliser une pièce sur le génocide et ses conséquences ? Comment raconter une histoire qui est inexprimable, inimaginable même ? Et si on le fait, y aura-t-il quelqu’un pour venir la voir ? Telles furent les questions auxquelles je me suis colletée, il y a cinq ans.

Parallèlement, la metteure en scène Judy Braha et une troupe d’acteurs ont commencé à collaborer avec moi, afin d’explorer et élaborer le matériau qui finira par devenir Deported / a dream play. Récit de deux amies, Victoria et Varter, Deported mêle le quotidien et le surréaliste. Il s’ouvre à Providence en 1938, puis opère un saut quarante ans plus tard, à Los Angeles en 1978, pour finalement évoluer vers un monde rêvé à venir.

Dès le début, j’ai décidé de raconter l’histoire de ces deux survivantes du génocide sous la forme d’un « songe dramatique ». La pièce devait se composer de rêves. Lorsque l’éclairage est actionné pour la première fois, on voit le personnage principal, Victoria, allongée endormie sur une table, rêvant de son amie, Varter. Les rêves s’entrelacent à l’action, et l’intégralité de l’acte final de la pièce, situé dans un avenir au-delà de 2015, entremêle les rêves de Victoria avec ceux des autres personnages.

Les rêves me permettent de cristalliser une histoire complexe dans des images visuelles sur scène. Les rêves peuvent prendre en accordéon une grande étendue temporelle en un instant. Gens et objets peuvent apparaître et disparaître, comme par magie. Des portes bien réelles sur scène peuvent ouvrir sur le passé ou l’avenir. Dans le scintillement d’un regard, on peut glisser d’un monde à l’autre.

Pour moi, créer une pièce à partir de rêves était stimulant, une vraie gageure artistique. Et aussi une tentative pour arracher une part de beauté à partir de cette thématique atroce. Ce fut un impératif que j’ai ressenti dès le départ, pour moi-même et pour le public : à savoir, que si je devais écrire cette pièce, elle devait incarner une sorte de beauté et de vitalité, elle devait représenter humour et espoir, elle ne pouvait simplement refléter le génocide, mais devait aussi refléter la vie qui le dépasse. La résurgence de la vie et des rêves d’avenir – tout cela devait faire partie de la pièce.

Plus profondément, en faire un songe dramatique me paraissait relever plus d’une nécessité que d’un choix artistique. La forme de la pièce est dictée par la nécessité de dire la vérité. Ce que ces personnages ont vécu concrètement dans leur vie est surréaliste, cauchemardesque – la destruction et la mutation rapide de tout un monde. Comment pouvais-je être fidèle à la singularité de leur vécu, à la façon avec laquelle le génocide détruit non seulement famille et culture, mais aussi temps et espace ? Comment pouvais-je montrer leur dislocation et leur désorientation ? Ils furent des gens pour qui, comme dit le personnage principal, Victoria, « Trop de choses se sont passées », à la façon d’un tremblement de terre, dont les répercussions n’ont de cesse, au fil des ans. Je ne pouvais pas recréer cette histoire sur un mode réaliste. Mais je pouvais l’évoquer dans des rêves.

Un songe dramatique, donc, mais aussi une pièce documentaire. La moitié des personnages de la pièce sont inventés, mais les autres sont historiques. Une grande part de ce que les personnages disent et font dans la pièce s’inspire de la vie réelle. J’ai utilisé leurs véritables patronymes, à une exception près. Ce qui, là aussi, fut une décision précoce. Je voulais sauvegarder des choses. Je voulais utiliser les faits à la lettre, là où je pouvais. Ces vestiges me semblaient précieux et, chaque fois que j’ai pu utiliser des faits réels dans la pièce, ça m’a vraiment plu. Comme, par exemple, le talent artistique de Varter pour la dentelle arménienne ; son mari emmené en pleine nuit, vêtu de son pyjama ; la maison qu’Harry construit au 74 Sargent Avenue à Providence ; Victoria répétant une pièce dans le grenier de cette maison pour le groupe théâtral de l’église évangélique arménienne de l’Euphrate ; le sergent turc qui suit Varter d’Ourfa à Alep, après sa fuite. Tous ces détails bien réels, et bien d’autres, sont devenus des motifs et des événements dans la pièce. Plus largement, aussi, les histoires présentes dans la pièce sont vraies, y compris celle qui raconte comment ces deux femmes ont perdu leurs enfants en déportation.

Quand j’ai commencé à travailler sur la pièce, ma crainte initiale de me confronter au sujet a cédé la place à un sentiment de bonheur et de libération, qui m’a surprise. Même si le processus d’écriture était souvent pénible, il a grandement approfondi ma connaissance et mon amour pour mes grands-parents, ainsi que pour la meilleure amie de ma grand-mère, Varter, la mère de Martin Deranian, que je n’ai jamais connue, mais que j’ai fini par aimer. Plus je travaillais la pièce, plus je ressentais le miracle vivant de leur force et de leur héroïsme.

J’ai été soutenue durant la création de la pièce par beaucoup de gens et d’organisations arméniennes qui m’ont appuyée : notre équipe de consultants, l’Association internationale des femmes arméniennes (AIWA), le Musée-bibliothèque arménienne d’Amérique (ALMA), les Knights and Daughters of Vartan [Chevaliers et Filles de Vartan], l’Association nationale pour les études et la recherche arméniennes (NAASR), le Projet SAVE d’archives photographiques arméniennes, la Compagnie de danse Sayat Nova, et de nombreuses personnes qui ont généreusement contribué à notre campagne de collecte de fonds pour aider à soutenir la production. Nous avons été fous de joie, lorsque le Playwrights’ Theatre de Boston a accepté de produire la pièce, en association avec l’université Suffolk, au Modern Theater, récemment rénové.

J’aimerais citer deux réalisations particulièrement réussies de cette production. L’une est cette superbe exposition photographique, présentée dans le vestibule du Modern Theatre, organisée par Ruth Thomassian, du Projet SAVE. L’exposition est dédiée à l’histoire de Deported et comprend des photos de personnages de la pièce, complétant de façon émouvante la production et attirant l’attention du public avant et après le spectacle, beaucoup de gens se voyant proposer une visite guidée par Thomassian. J’aime aussi beaucoup le ballet arménien dans la pièce, chorégraphié par Apo Ashjian, de la compagnie Sayat Nova, qui a appris à danser à toute notre troupe. L’entrelacement superbe de ces danses par Ashjian dans la pièce en fait un point fort de la production, communiquant la joie et la vitalité que je voulais tant que le spectacle transmette.

Sans certaines personnes, cette pièce n’aurait jamais vu le jour. J’appelle Martin Deranian le parrain de cette pièce. Il m’a encouragée à l’écrire et a été à la source de tout ce que je sais de Varter, et aussi, étonnamment, de beaucoup de choses que j’ai apprises de lui sur ma propre grand-mère (2).

Ma collaboratrice artistique, la metteure en scène Judy Braha, fut ma partenaire dans la création de cette pièce, dès le début. Non seulement Braha dirige la production, superbement réalisée, du Playwrights’ Theatre de Boston au Modern, mais elle a travaillé avec moi, cinq ans durant, pour mettre en forme la pièce. Au départ, avant que n’ayons le moindre scénario, ni même une histoire, elle a mis en place des ateliers d’improvisation avec notre troupe d’acteurs, qui sont devenus le laboratoire pour développer la pièce. La plupart de ces acteurs apparaissent dans la production présentée au Modern. Leur travail de création, de même que les lectures publiques et un premier atelier à l’université de Boston que Braha a dirigé, tout cela a contribué à l’évolution du scénario.

Mettre en scène Deported est une vraie gageure. Je cite Braha : « La pièce jaillit en pleine épopée, à toute vitesse. Les rêves tombent de l’imagination de Victoria par strates multiples et repartent aussi vite qu’ils arrivent… Un de nos plus grands défis était d’arriver à une conception scénique qui puisse évoluer facilement, comme par magie, d’un vestibule en 1938 à un jardin à Los Angeles en 1978, puis à un espace rêvé dans l’avenir. » (3)

Un élément particulièrement évocateur et émouvant de la production, qui n’est pas du tout de moi, mais une idée de Braha : le fait que les étudiants de l’université Suffolk, qui figurent dans le spectacle en tant que danseurs arméniens, doivent aussi jouer le rôle de « Rêveurs » - des êtres qui voltigent ça et là et donnent vie à la magie dans la pièce, faisant paraître et disparaître dentelle et chaises, transformant sans cesse le monde sous nos yeux.

Je suis très heureuse de voir un public nombreux se presser au spectacle ; nous avons même vendu à guichets fermés la plupart du temps. Les gens pleurent et rient. Je suis touchée en voyant des gens de tous âges et de tous les milieux. Un soir, un car entier de quarante étudiants est venu de Caroline du Nord ; ils venaient de voir Les Misérables à l’Opéra, juste à côté, et passaient ensuite à Deported. Les parents emmènent leurs enfants. Les adultes emmènent leurs aînés. Un autre soir, une demi-douzaine de femmes coiffées de foulards sont venues. Un professeur a emmené toute sa classe de lycéens. Beaucoup d’Arméniens viennent voir le spectacle, et encore ils représentent moins de la moitié du public, d’après mes estimations.

Un ami m’a dit : « Chaque histoire d’Arménien est différente, et pourtant elles racontent toutes la même chose. » Beaucoup de gens viennent me voir après la pièce et me disent : « Cette histoire, c’est la mienne, » « Vous racontez l’histoire de ma mère, » « l’histoire de mes grands-parents », « celle de mon oncle, » bien que ces gens ne soient tous pas arméniens. Comme nous l’avons appris de beaucoup de gens dans le public – et comme nous l’espérions en créant la pièce – elle résonne chez ceux dont les familles ont été frappées par la Shoah, par des génocides plus récents, par les conflits durant la Seconde Guerre mondiale et par l’esclavage en Amérique.

Pour ce qui est de l’avenir : mon objectif est que Deported / a dream play soit produit dans d’autres villes, d’ici 2015 et au-delà. Je pense que seul le théâtre est capable de transmettre la réalité viscérale et émotionnelle de cette histoire. Mais j’aimerais dire aussi que la pièce s’achève sur de l’espoir. Dans la dernière scène, qui se situe quelques années après 2015, Turcs et Arméniens, venus du passé et de l’avenir, se rassemblent sur scène, en quête des mots qui leur permettent de s’exprimer. Je souhaite que cette pièce puisse contribuer à cette prise de parole.              

Notes

1. Mezireh [Mezreh]: actuelle Elazig, région d’Anatolie orientale [Arménie occidentale] (NdT).
2. Voir www.bu.edu/bpt/pdfs/press/deportedpreview.pdf pour l’histoire racontée dans un article du Boston Globe, paru le 3 mars 2012.

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.

site internet : http://deportedplay.org