jeudi 3 mai 2012

Peter Balakian - Interview

© MētisPresses, 2011


Une lumière dans les ténèbres
Entretien avec Peter Balakian

par Lianna Zakharian

Asbarez, 26.04.2012


[Note de l’Editeur : Dans le cadre de notre partenariat avec Yerevan Magazine, nous présentons un entretien avec l’écrivain Peter Balakian, publié dans le numéro de janvier-février 2012 de cette revue. Cet entretien a aussi paru dans le numéro spécial d’Asbarez, le 24 avril dernier, consacré au génocide arménien.]

Peter Balakian appartient sans conteste à ces écrivains de premier plan, dont l’œuvre littéraire, qui comprend six recueils de poèmes, de nombreux essais, des ouvrages documentaires et des Mémoires, a influencé et transformé la compréhension littéraire, culturelle, politique, sociale et psychologique des questions entourant la mémoire et le traumatisme historique. Entre autres références récentes, figure un article dans un livre intitulé Fifty Key Thinkers on the Holocaust and Genocide (Routledge, 2010). L’auteur de cet article, Paul Bartrop, chercheur sur la Shoah, note que l’œuvre de Balakian a contribué à ouvrir le domaine, à lancer un discours ayant trait à la mémoire, à l’histoire et au traumatisme. Aux yeux des critiques et des spécialistes, ses travaux illustrent avec force l’importance de l’imaginaire littéraire et de son pouvoir d’incarner les aspects plus sombres de l’histoire.

Que dire de plus sur un auteur, qui compte des Mémoires à succès (Black Dog of Fate), a traduit les Mémoires importants de son grand-oncle Grigoris Balakian, survivant du génocide arménien (Armenian Golgotha), a évoqué l’histoire de son peuple (The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response) et qui, parmi les poètes éminents d’Amérique, a médité sur les expériences et les émotions, sa vie durant ? En outre, connaissant son approche linguistique professionnellement méticuleuse, l’on pouvait s’attendre, et il l’a confirmé, à ce qu’il fût des plus prudent en matière d’entretiens, car, déclare-t-il : « A mon avis, dans une conversation verbale, nous ne sommes pas aussi précis et exacts qu’il le faudrait. »

Les Balakian vivent à Hamilton, une ville universitaire rurale au centre de l’Etat de New York, dans un paysage qui se compose de pâturages onduleux et de petites fermes laitières. La ville la plus proche est Syracuse, qui se trouve à quelque quatre-vingts kilomètres au nord-ouest. Hamilton est une ville typique de Nouvelle-Angleterre, avec sa vaste zone verte et un hôtel cossu à bardeaux blancs à sa limite. Son architecture est une véritable fresque de l’histoire américaine, allant des bâtiments en brique de l’ancienne époque fédérale au renouveau du style grec classique, aux demeures altières de style victorien et Queen Ann, sans compter toute une diversité d’édifices modernes. Une ambiance traditionnelle, mais assortie d’un campus universitaire très actif qui confère quelque sophistication à cette ville.

L’université de Colgate est l’un des plus beaux campus du pays. Il s’agit d’une université polyvalente d’élite, avec une population étudiante triée sur le volet et des enseignants éminents. « Un endroit superbe pour moi en tant qu’écrivain et enseignant, durant ces trente dernières années, » explique Balakian. L’épouse de Peter, Helen Kesabian, dirige le Service des relations avec le gouvernement, les fondations et les associations à l’université. Ils occupent une maison de trois étages, construite en pierre locale. Bâtie en 1828, c’est une demeure historique, qui appartenait jadis aux Chemins de fer Underground. Les locaux réservés aux esclaves fugitifs sont encore intacts au troisième étage de la maison dans la partie séparée par un mur qui se trouve derrière le bureau de Peter. « Compter ce pan d’histoire des droits de l’homme dans mon propre espace reste quelque chose de fort. L’histoire n’est jamais passée, » dit-il, tandis qu’il prend place à son bureau, avec sa vaste bibliothèque en arrière-plan. « Il y a là presque dix mille ouvrages. C’est trop. Il faudrait que je me défasse de certains, » dit-il en soupirant.

- Lianna Zakharian : L’enseignement occupe une grande part de votre vie. Qu’enseignez-vous et comment parvenez-vous à écrire, tout en enseignant ?
- Peter Balakian : Je donne toute une série de cours à Colgate. Je dirige le programme de Création littéraire, un programme florissant et dynamique au sein de notre département d’anglais. J’anime des ateliers de création poétique et j’enseigne la littérature américaine, essentiellement la poésie des 19ème et 20ème siècles. Et j’enseigne chaque année un cours intitulé Génocide moderne, au cœur de notre programme universitaire ; ce cours est une filière de licence pour étudiants diplômés. Il aborde le génocide arménien et la Shoah – deux modèles de génocide moderne, mais les étudiants peuvent travailler, ce qu’ils font, sur des génocides plus tardifs au 20ème siècle. Pour moi, l’essentiel a toujours été de continuer à écrire à travers tout cela. Même lorsque j’enseigne, gagner mon bureau une heure ou deux maintient chaque ouvrage auquel je travaille dans sa dynamique. Il faut toujours jongler : écrire et enseigner. Naturellement, enseigner implique de rencontrer régulièrement les étudiants, tout en faisant partie de l’université et du département, à savoir tout un monde d’obligations institutionnelles. L’essentiel reste d’avancer avec et dans son travail, lorsque le semestre s’achève, pour ensuite passer à la vitesse supérieure. Les gens s’imaginent que nous autres professeurs prenons nos vacances l’été et les jours fériés. Impensable.

- Lianna Zakharian : Un écrivain et un poète a besoin d’expériences très diverses. Avez-vous le temps de voyager ?
- Peter Balakian : Ma vie est devenue plus compliquée ces quinze dernières années, depuis, en particulier, que Black Dog of Fate et The Burning Tigris ont paru et été traduits dans plusieurs langues. On m’a demandé de faire des interventions dans le monde entier et de présenter des communications et des exposés à des colloques. Ce qui est très bien et gratifiant, mais qui ajoute une autre dimension à toutes ces choses avec quoi il faut jongler. J’essaie de trouver un équilibre entre les voyages à l’étranger, les congrès, les lectures, les tournées littéraires, l’enseignement et l’écriture, et ma vie en famille et avec mes amis. Le bon côté, c’est que calibrer conférences et études durant les longs vols d’avion est très efficace ; pas de distractions, pas d’interruptions. Ces dernières années, le fait d’aller en Grèce en Australie, au Liban, en Syrie, en Argentine, à travers l’Europe, en Arménie, aux Etats-Unis et au Canada a été stimulant et m’a beaucoup appris sur la complexité globale de la culture arménienne, ainsi que sur les autres cultures. Et puis c’est positif pour mon écriture.

- Lianna Zakharian : Vous venez juste de rentrer de France. Comment les choses se sont-elles passées ?
- Peter Balakian : Je participais à un festival d’une semaine que le Centre National du Livre organisait à l’attention des écrivains arméniens. Une organisation superbe. Nous étions 20, venus du monde entier. Des écrivains venus de république d’Arménie, certains de France et d’autres pays d’Europe, d’Argentine ; Viken Berberian et moi représentions les Etats-Unis. Nous avons réalisé plusieurs conférences et débats à Marseille, Valence, Avignon, Lyon et Paris.

- Lianna Zakharian : Pourquoi le gouvernement français a-t-il fait cela ?
- Peter Balakian : Ils se sentent très proches de l’histoire et de la culture arménienne, avec un sentiment de longs rapports historiques entre les deux cultures. Et puis ils voulaient célébrer le 20ème anniversaire de l’Arménie de cette manière. C’était un vrai plaisir de voir un gouvernement épouser la parole des Arméniens, aller à la rencontre de la littérature de culture arménienne. Sans craindre aucunement la parole des intellectuels arméniens comme c’est le cas ici aux Etats-Unis, où la question du génocide arménien est une source d’angoisse pour notre gouvernement, du fait de la Turquie. Les Français, comme la plupart des pays du monde, sont bien au-delà de cette – comment dire autrement ? – immaturité. Ce serait fantastique si notre gouvernement apprenait quelque chose des Français à cet égard. Ce fut un voyage à part, et pour moi, des plus important, ayant traduit avec Aris Sevag les Mémoires de mon grand-oncle sur le génocide, Le Golgotha arménien, le fait de me rendre dans l’une des six églises qu’il a bâties à Marseille, lorsqu’il était évêque au sud de la France durant les années 1930, et d’inaugurer le festival en parlant de lui et de son œuvre.

- Lianna Zakharian : Vous écrivez sur des événements des plus tragiques. En outre, le travail d’un écrivain requiert en général de longues heures passées à être assis. Comment équilibrez-vous votre vie quotidienne ou, pour reprendre le titre d’un de vos articles, « Comment un poète écrit-il l’histoire sans devenir fou ? ».
- Peter Balakian : Vous devez conservez un esprit serein, lorsque vous écrivez sur des problèmes sombres et complexes. J’ai mes rituels et travailler au dehors fait toujours partie de mon quotidien. Lorsque j’étais enfant et adolescent, le football, le basket-ball et la base-ball ont dominé mon existence. Maintenir mon corps en mouvement, chaque jour, est un bon contrepoids à la vie sédentaire d’un écrivain. Vous évacuez une part de cette intériorité avec laquelle luttent les écrivains et vous vous videz la tête. Je regarde beaucoup les Yankees jouer et je profite de ma famille et de mes amis, chaque fois que je peux me libérer. Helen et moi et nos amis de Colgate adorons partir en voiture, une heure, au nord de Syracuse, dans un très bon restaurant chinois, lors d’une soirée très fraîche, pour y déguster des spécialités du Sichuan et échanger avec nos amis écrivains de Syracuse. Je collectionne aussi des tapis anciens et des objets d’art de l’après-Seconde Guerre mondiale. La musique est elle aussi essentielle, que ce soit Telemann et Bach, Miles Davis ou Bob Dylan. La beauté aide au bonheur de l’esprit.
- Lianna Zakharian : C’est un pas difficile à franchir pour un poète que de se mettre à écrire sur une époque plus sombre de notre nation. Comment l’écriture de Black Dog of Fate vous a-t-elle changé au plan personnel ?
- Peter Balakian : Ecrire ces Mémoires m’a demandé sept ans environ, car, en tant que poète, mon langage, mon style et mon orientation littéraires n’entraient pas dans l’écriture narrative. J’ai donc eu à apprendre comment écrire dans un genre nouveau, ce qui ne se fait pas en une nuit. Je travaillais dans mon coin, essayant de me représenter des manières d’écrire sur une famille, son histoire, ainsi que sur mon évolution dans le temps et mon périple personnel vers une histoire faite de ténèbres, qui n’était jamais évoquée ouvertement dans ma famille. J’ai passé beaucoup de temps à réfléchir sur la forme et le discours et ses rapports avec le langage lyrique, qui est le lieu où je me situe en tant que poète.
- Lianna Zakharian : Comment avez-vous réagi au fait d’apparaître plus souvent en public ?
- Peter Balakian : Ça m’intéressait d’être à la télévision et à la radio, face à des publics plus larges. Au-delà de moi et de mon livre et de ces sortes de choses, c’était gratifiant de pouvoir débattre plus amplement de l’histoire du génocide arménien. C’était aussi un défi, pas toujours agréable, d’avoir affaire à des nationalistes turcs se présentant à mes manifestations pour nier l’histoire.

- Lianna Zakharian : Avez-vous rencontré beaucoup de résistances de leur part ?
- Peter Balakian : A la fin des années 1990, alors que je faisais la promotion de Black Dog of Fate, les nationalistes turcs venaient manifester, pouvant être parfois perturbateurs en distribuant des prospectus vantant la propagande de l’Etat turc. Jamais rien de violent, mais perturbant. Le plus gênant, du point de vue psychologique et éthique, était de ne pas entendre de voix issues du monde turc qui soient sensées, réfléchies et empathiques. Et puis cela a changé, heureusement, au début des années 2000 : est apparu un groupe de chercheurs turcs, comme Taner Akçam, Fatma Müge Göçek, Ragip Zarakolu, Elif Shafak et d’autres, qui luttent eux aussi courageusement pour le même genre de vérités et de reconnaissances de la part de leur pays, concernant le passé arménien et autres tabous au sein de la Turquie. Il devint alors clair pour nombre d’entre nous que la Turquie comptait des éléments et des forces de progrès, et que les nationalistes n’avaient pas le monopole de la Turquie. Il y a eu un net progrès vers un véritable débat intellectuel en Turquie, mais cela reste un combat de titans ; rien qu’en novembre dernier, le gouvernement turc a incarcéré des dizaines d’intellectuels et de journalistes, dont mon éditeur turc, l’intrépide et pionnier Ragip Zarakolu. C’est une tragédie et j’espère que le monde pourra aider la Turquie à en prendre conscience.

- Lianna Zakharian : A votre avis, assiste-t-on à un changement global des comportements en Turquie ?
- Peter Balakian : Je pense qu’il y a toujours eu des scientifiques, des intellectuels et des militants des droits de l’homme vecteurs de progrès en Turquie, mais ils n’ont pas beaucoup d’espace citoyen à l’intérieur de leur pays ou suffisamment accès aux forums aux Etats-Unis et en Europe. Ils sont éclipsés par les militants ultra-nationalistes. Néanmoins, ces quinze dernières années, ces éléments progressistes ont réussi à se faire entendre en dehors de la Turquie ; ils sont arrivés à maturité et davantage médiatisés. Les travaux historiques sur le génocide arménien, dus à Taner Akçam, par exemple, ont été traduits en anglais et ont eu un fort impact. Il a été possible pour quelqu’un comme Hrant Dink d’émerger au sein de la Turquie et de lancer l’entreprise qu’il inspira. Même abattu par l’Etat profond turc, son œuvre est vivante et les portes qu’il a ouvertes le demeurent ; les gens continuent à les franchir.

- Lianna Zakharian : Pourquoi Le Chien noir du destin est-il devenu aussi populaire parmi des publics plus larges ?
- Peter Balakian : Je ne me suis jamais attendu à ce que le livre fût bien accueilli, je veux dire par là qu’on écrit, en fait, un livre simplement parce qu’on est hanté et aiguillonné par une histoire que l’on veut raconter, qu’il nous faut raconter. L’urgence première est de concevoir un langage, de raconter une histoire et de réaliser ses matériaux en des termes les plus esthétiques possibles. Après, c’est comme à la roulette, on ne sait jamais ce qui touchera les autres et quel sera l’accueil. Lorsque Le Chien noir du destin s’est acquis de suite une réaction positive, j’ai été à la fois empli de joie et surpris. Un ouvrage en prose vous gagne davantage le public que ne le fait la poésie - triste constat, car la poésie devrait être au centre de tout.

- Lianna Zakharian : Comment pourriez-vous définir la scène littéraire américaine ? Existe-t-il une communauté d’écrivains aux Etats-Unis ?
- Peter Balakian : Les Etats-Unis sont une gigantesque société multiculturelle comptant de nombreuses scènes littéraires très vivantes. Il est presque impossible de tout prendre en compte, si bien que les écrivains trouvent leurs propres sous-cultures et communautés littéraires. Certains se définissent par une région, comme les écrivains du Sud, qui possède un fort sentiment d’identité régional, ou certains types d’écrivains qui se considèrent comme écrivains de Nouvelle-Angleterre, ou écrivains des Grandes Plaines ou de la Côte nord-ouest du Pacifique. Et ces sous-cultures et communautés peuvent se définir au moyen de plusieurs dimensions, lesquelles comprennent les valeurs esthétiques, les identités culturelles, les notions de genre, etc. Personnellement, je possède ma communauté d’écrivains et d’artistes dans mon espace proche, à travers le pays et à l’étranger. Je vais fréquemment à New York. Ma communauté d’écrivains, de cinéastes et d’artistes visuels rend mon existence bien plus riche et meilleure dans ce travail, très solitaire sinon. J’ai beaucoup de chance de compter ces amis.
- Lianna Zakharian : Quels sont vos projets d’avenir et sur quoi travaillez-vous actuellement ?
- Peter Balakian : Mon récent recueil de poèmes, Ziggurat, est paru à l’automne 2010 aux Presses de l’Université de Chicago et a reçu un accueil positif. J’ai donné un entretien à la Radio Publique Nationale (NPR) à ce sujet le 11 septembre 2010, car une partie du livre a trait aux suites du 11 Septembre. Je travaille actuellement à un nouveau recueil de poèmes et à une anthologie de mes essais rassemblés sur plus de vingt ans. Certains portent sur Tcharents et Gorky, ainsi que sur de hautes figures américaines, comme les poètes Theodore Roethke et Hart Crane ; d’autres abordent des questions de poésie et de poétique, de cinéma, peinture et musique.

- Lianna Zakharian : Certains de vos poèmes ressemblent à de la poésie japonaise, à l’aide d’observations de la nature, faites de subtiles merveilles minimalistes. Qu’est-ce qui vous inspire dans votre activité poétique ?
- Peter Balakian : En fait, beaucoup de choses, naturellement. La nature et le monde organique en font partie. L’impact de l’histoire aussi, la peinture, le cinéma et les arts visuels influencent aussi mon œuvre. Mais ces dimensions sont souvent entrelacées et mêlées dans tel ou tel poème. Dans le poème « Flat Sky of Summer » [Platitude d’un ciel d’été], par exemple, un jeune garçon est plongé dans un ouvrage sur l’art de la vaisselle ; cette immersion débouche sur une explosion de l’imaginaire et, finalement, après que ce garçon ait rencontré des maîtres européens, il découvre une spatule arménienne et des fragments d’histoire. Le poème est empreint de couleurs vives et d’une envolée de l’imagination. J’y introduit Toros Roslin. Il s’achève avec Toros Roslin et Gorky. Il aborde, entre autres, le pouvoir de la couleur et la transformation d’objets d’art en perception. Dans Ziggurat, j’ai toute une série de poèmes qui partent des sérigraphies d’Andy Warhol.

- Lianna Zakharian : Votre poésie comporte nombre de structures sensuelles, tout comme vos Mémoires. Dans le chapitre « Tahn à Crabtree Lane », dans vos Mémoires Le Chien noir du destin, vous insérez une description très sensuelle des repas dominicaux de votre famille. Votre génération préserve-t-elle ces rituels ?
- Peter Balakian : Cuisine et cuisiner sont très importants pour moi. Récemment, Saveur Magazine a demandé à un groupe d’écrivains américains d’écrire sur des repas mémorables qu’ils ont vécus. J’ai écrit mon texte sur une fête arménienne avec ma famille dans les années 1970, où une famille originaire de Bolis (Constantinople) et une autre de Tigranakert partagent leurs plats. J’y souligne qu’une telle fête n’eût pas été possible sans le génocide et la diaspora qui s’ensuivit, car ces cultures ne se seraient jamais croisées dans l’ancienne Anatolie. D’où une explosion de midia, ce plat de fruits de mer de Méditerranée orientale, et du plaki au poisson, accommodé à la cuisine épicée, sèche, plus arabe, d’Anatolie orientale, dont le mouhamara qui est arabe à la base, et agrémenté d’agneau et de ragoût de légumes cuits lentement. Et, bien sûr, nous nous réunissions autour de la table, toute une famille de plusieurs générations. Nous profitons toujours de nos fêtes de famille.

- Lianna Zakharian : Ce fut une révélation de découvrir vos tantes dans Le Chien noir du destin, des femmes qui étaient aussi éduquées et connues dans le monde littéraire.
- Peter Balakian : Toutes deux sont mortes maintenant ; tante Nona est décédée en 1991 et tante Anna est morte en 1997. Comme vous savez, Nona fut rédactrice à la rubrique littéraire du New York Times pendant plus de quarante ans et Anna spécialiste réputée de littérature française et professeur à l’université de New York, des dizaines d’années durant. J’ai beaucoup appris d’elles et j’évoque certaines de ces rencontres et voyages dans Le Chien noir du destin. Leurs exemples ont été très forts car c’étaient des gens pour qui le monde de la littérature était autant une manière d’être qu’une profession.

- Lianna Zakharian : Vos enfants suivent-ils votre exemple au plan professionnel ?
- Peter Balakian : Ma fille Sophia, 27 ans, prépare son doctorat en anthropologie culturelle à l’université de l’Illinois, en vue de devenir africaniste. Elle est actuellement au Kenya où elle étudie le swahili et affine son domaine de recherches. Mon fils James, presque 23 ans, se trouve en ce moment à Washington, D.C. ; il travaille pour le National Democratic Institute, une ONG, qui s’occupe des élections démocratiques à travers le monde. Il vient de quitter l’université et c’est son premier emploi. Je suis fier de leur intérêt enthousiaste pour une politique de progrès, le monde des idées et de leur engagement vers la justice sociale et l’équité économique. Actuellement, nous vivons dans une société qui est très injuste pour nombre de ses citoyens honnêtes et travailleurs, et ils veulent contribuer à l’avènement d’un changement.

L’intensité des événements tragiques que Peter Balakian décrit, sa poésie sensuelle et sa subtile sensibilité transmettent un sentiment certain de vulnérabilité, qui font que je me demande si, pour paraphraser Shakespeare, « à trop honorer les morts », il ne « dessert pas les vivants ». Quoi qu’il en soit, son style puissant, sa vie intellectuelle riche, créatrice et sociale, et son optimisme démontrent le contraire. Mis à part son talent, telles sont les raisons pour lesquelles les œuvres de Balakian continuent de fasciner et d’inspirer les lecteurs à travers le monde.

Œuvres de Peter Balakian
Poète et essayiste, Peter Balakian est né le 13 juin 1951 à Teaneck, dans le New Jersey. Titulaire d’une licence de l’université Bucknell (Lewisburg, Pennsylvanie), d’un mastère de l’université de New York et d’un doctorat de l’université Brown (Providence, Rhode Island). Il enseigne à l’université de Colgate (Hamilton, New York) depuis 1980, où il occupe actuellement la chaire Donald M. et Constance H. Rebar en sciences humaines et où il dirige un séminaire de création littéraire. Il fut le premier directeur du Center for Ethics and World Societies [Centre d’Etude sur l’Ethique et les Sociétés à travers le monde].
Il est l’auteur de six recueils de poèmes, dont Ziggurat, le plus récent (U. of Chicago Press, 2010), et June-Tree : New and Selected Poems 1974-2000 (Harper, 2001). Les autres sont Father Fisheye (Sheep Meadow Press, 1979), Sad Days of Light (Sheep Meadow Press, 1983), Reply from Wilderness Island (Sheep Meadow Press, 1988), Dyer’s Thistle (Carnegie-Mellon University Press, 1996), ainsi que plusieurs éditions en tirage limité.
Son œuvre est parue dans de nombreuses revues, telles que The Nation, The New Republic, Antaeus, Agni, Partisan Review, Poetry, The Kenyon Review, Slate, The Virginia Quarterly Review, et dans des anthologies comme New Directions : An International Anthology of Prose and Poetry (New York : New Directions Publishing), The Morrow Anthology of Younger American Poets (Quill, 1985), Poetry’s 75th Anniversary Issue (Chicago : Poetry Foundation, oct. 1987), The Wadsworth Anthology of Poetry (Wadsworth Publishing, 2005) et Poetry On Record : 98 Poets Read Their Work 1886-2006, 4 CD (Shout Factory, 2006). Quatre éditions (illustrées) en tirage limité de poèmes de Balakian ont été publiées par The Press of Appletree Alley (Lewisburg, Pennsylvanie). 
Il est l’auteur de Mémoires, Black Dog of Fate [Le Chien noir du destin], lauréat du prix PEN/Albrand et Sélection littéraire du New York Times, et de The Burning Tigris : The Armenian Genocide and America’s Response [Le Tigre en flammes : le génocide arménien et la réponse de l’Amérique], prix 2005 Raphaël Lemkin, Sélection littéraire et Meilleur livre à succès du New York Times. Il est aussi l’auteur de Theodore Roethke’s Far Fields : The Evolution of His Poetry (Louisiana State University Press, 1989).
Ses essais ont aussi paru dans Art In America, American Poetry Review, The Chronicle of Higher Education, The American Quarterly, American Book Review, et Poetry. Il est cofondateur et coéditeur avec le poète Bruce Smith de la revue de poésie Graham House Review, publiée de 1976 à 1996, et co-traducteur de recueil de poèmes Bloody News from My Friend de Siamanto (Detroit : Wayne State Press, 1996).
Distinctions de Peter Balakian : Boursier Guggenheim ; Boursier de la Fondation Nationale pour les Arts [National Endowment for the Arts] ; prix de poésie Emily Clark Balch, Virginia Quarterly Review 2007 ; médaille Moïse de Khorène, république d’Arménie, 2007 ; prix Raphaël Lemkin 2005 (meilleur ouvrage en anglais consacré au génocide et aux droits de l’homme) ; prix PEN/Martha Albrand, catégorie Mémoires, 2005 ; prix du New Jersey Council for the Humanities Book, 1998 ; prix Daniel Varoujan, New England Poetry Club, 1986 ; prix littéraire Anahid, Columbia University Armenian Center, 1990.
Ses ouvrages ont été traduits en arménien, en arabe, en bulgare, en néerlandais, en français, en grec, en allemand, en hébreu, en russe et en turc.                                         
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Traduction : © Georges Festa – 04.2012.