mardi 8 mai 2012

Uğur Ümit Üngör : La Turquie reconnaît le génocide arménien / Turkey Has Acknowledged the Armenian Genocide

Transaction Publishers (Piscataway, New Jersey), 2009


La Turquie reconnaît le génocide arménien
 
par Uğur Ümit Üngör
 
The Armenian Weekly, 27.04.2012


« La Turquie nie le génocide arménien » résonne tel un slogan. Certes, la politique officielle de la Turquie à l’égard du génocide arménien s’est et se caractérise, de fait, par les trois M : mutilation, mystification et manipulation. Or, lorsque l’on mesure quelle place le génocide occupe dans la mémoire sociale de la société turque, fût-ce après quasiment un siècle, une image différente émerge. Même si les témoins oculaires les plus directs de ce crime sont décédés, les entretiens d’histoire orale livrent d’importants aperçus. Les Turcs et les Kurdes âgés, à l’est de la Turquie, sont souvent détenteurs de souvenirs vivaces, hérités de membres de leurs familles ou de villageois voisins, lesquels furent témoins ou prirent part au génocide. Cette étude se fonde sur un très grand nombre d’entretiens menés avec les (petits-)enfants de témoins oculaires du génocide arménien. Les résultats de cette enquête font apparaître un clivage entre la mémoire officielle au niveau de l’Etat et la mémoire populaire au sein de la société : le gouvernement turc nie un génocide, dont se souvient son propre peuple.

L’histoire orale en Turquie

L’histoire orale est un outil indispensable pour les chercheurs qui s’intéressent à la violence de masse. Un ensemble considérable de matériaux d’histoire orale arménienne et syriaque a été étudié par certains de mes collègues (1). Le corpus existant de la recherche en histoire orale en Turquie, bien que se développant progressivement, a très peu abordé le génocide. Un champ potentiel de recherche a été politisé par les gouvernements successifs et la Société d’Histoire de la Turquie [Türk Tarih Kurumu]. Plusieurs documentaires sur la victimisation de musulmans ottomans à la frontière orientale comportent des séquences sur des musulmans âgés évoquant leur victimisation entre les mains d’Arméniens (et probablement de Cosaques) en 1918. Sans nul doute, apparemment, le camp nationaliste turc redoute-t-il que la population locale des villes et villages d’Anatolie puisse « avouer » la véracité du génocide et révéler des détails pertinents à ce sujet. A titre d’exemple, le documentaire Le génocide arménien, d’Andrew Goldberg, produit en 2006 par la chaîne PBS [Public Broadcasting Service], inclut des séquences remarquables de Turcs âgés, parlant sans fard du génocide. L’un d’eux se souvient comment son père lui raconta que les génocidaires mobilisèrent les chefs religieux pour convaincre la population que massacrer les Arméniens leur garantirait une place au Paradis. Un autre, dans la cinquantaine, relate un souvenir de son grand-père, à savoir que les villageois arméniens avoisinants furent enfermés dans une grange et brûlés vifs (2).

Durant ces dix dernières années, j’ai recherché (et retrouvé) des interlocuteurs prêts à relater leur vécu personnel ou les récits de leur famille liés à la guerre et au génocide. Durant les étés 2002 et 2004-2007, j’ai mené près de 200 entretiens avec des (petits-)fils de contemporains à l’est de la Turquie, tous semi-structurés et enregistrés. Il va sans dire que l’histoire orale a ses embûches méthodologiques, en particulier au sein d’une société où la mémoire de l’histoire moderne est recouverte de mythes et d’idéologies. Beaucoup de gens sont réticents à l’idée de réfléchir sur l’histoire de leur famille, ayant grandi accoutumés à ignorer des questions indiscrètes et centrales, entre autres leurs propres choix moraux face à la destruction de leurs voisins. D’autres répugnent à admettre des actes considérés comme honteux (3).

Toutefois, si certains refusaient carrément de s’exprimer, dès que j’abordais ce sujet tabou, d’autres acceptaient de parler, mais souhaitaient rester anonymes, tandis que beaucoup d’autres étaient heureux de témoigner ouvertement, me donnant même parfois accès à leurs archives privées. Même si les témoins oculaires directs de ce crime sont très probablement décédés, ces entretiens se sont avérés fructueux. Les Turcs et les Kurdes d’un certain âge se rappellent souvent d’anecdotes frappantes, émanant de membres de leurs familles ou de villageois qui assistèrent ou participèrent aux massacres. Ma position personnelle en tant qu’ « étranger local » (né dans la région, mais ayant grandi à l’étranger) a facilité les recherches, car cela m’a procuré des clés de communication pour à la fois creuser en profondeur et m’effacer, en fonction des circonstances. Cela m’a aussi donné un sentiment d’immunité quant à la densité du champ moral et politique, dans lequel l’essentiel de cette enquête s’inscrivait.

Récits de témoins oculaires turcs et kurdes

A.D., un écrivain kurde originaire de Varto [Muş], se rappelle d’un souvenir d’enfance en 1966, lorsqu’un tremblement de terre mit à nu une fosse commune près de son village. Les villageois savaient que les victimes étaient des Arméniens provenant d’un village voisin. D’après A.D., lorsque le doyen du village demanda conseil auprès des autorités locales sur ce qu’il convenait de faire, en l’espace d’une journée le commandement militaire ordonna à un groupe de soldats d’enterrer à nouveau les corps. Les villageois reçurent l’ordre de ne jamais évoquer le sujet (4).

Ces entretiens avec des habitants âgés ont aussi fourni des données précieuses sur le génocide en tant que tel. Par exemple, un Kurde (né en 1942), originaire du district de Piran, au nord de Diyarbakir, apprit de son père comment les autres villageois firent irruption dans les villages arméniens et expédièrent leurs victimes en les égorgeant. Opérant à l’aide de poignards et de haches, cela entraîna souvent des décapitations. Une fois le massacre achevé, les perpétrateurs remarquèrent que l’intérieur des trachées des victimes était noirci, du fait de l’usage du tabac (5). Ce genre de détails morbides figure de même dans le récit suivant émanant d’un Kurde, originaire de la région de Kharzan, à l’est de Diyarbakir :

« Mon grand-père était l’aîné du village [muhtar] durant la guerre. Il nous parla des massacres d’Arméniens, lorsque nous étions enfants. Il y avait un homme dans notre village qui avait pour habitude de chasser les faisans. Désormais, cet homme sans honneur [bêşerefo] chassait les Arméniens. Grand-père vit comment il lança de toutes ses forces une hache à travers un enfant que sa mère portait sur son dos. Grand-père s’écria : « Salaud ! N’as-tu donc aucun honneur ? Dieu te punira pour cela ! » Mais cet homme menaça mon grand-père que s’il ne se taisait pas, il serait le prochain. L’homme fut plus tard chassé du village. » (6)

Voici un autre récit émanant d’une Turque (née en 1928), originaire d’Erzinçan [Erzindjan] :

- Question : Vous dites qu’il y avait des Arméniens dans votre village, aussi. Que leur est-il arrivé ?
- Réponse : Mais ils furent tous tués durant la première année de la guerre, vous ne saviez pas ? Ma mère se trouvait sur une colline, face à notre village. Elle a vu comment à Kemah ils ont jeté [döktüler] tous les Arméniens dans le fleuve. Dans l’Euphrate. Misère ! Tous ces cris et ces pleurs [bağıran çağıran] ! Tout le monde, les enfants et tout [çoluk çoluk], les jeunes mariées, les vieux, tout le monde, tout le monde ! Ils leur ont volé leurs bracelets en or, leurs châles et leurs ceintures en soie, et puis ils les ont jetés dans le fleuve.
- Question : Qui les a jetés dans le fleuve ?
- Réponse : Le gouvernement, bien sûr.
- Question : Qu’entendez-vous par « le gouvernement » ?
- Réponse : Les gendarmes. (7)

Ces exemples montrent que l’on peut encore recueillir de précieuses informations lors d’entretiens avec des Turcs et des Kurdes âgés. Inutile de dire que si un programme systématique d’histoire orale avait été mené en Turquie beaucoup plus tôt, par exemple dans les années 1960 ou 1970, des informations cruciales sans nombre eussent sans nul doute été sauvegardées. Outre les recherches précieuses conduites en Turquie par des collègues tels que Leyla Neyzi, Ayşe Gül Altınay, et d’autres, les entretiens menés par des chercheurs isolés sont, au mieux, une goutte dans la mer. Un projet de recherche calibré, avec un ouvrage de référence comme objectif, constituerait une réussite marquante pour le centenaire du génocide arménien.

Débat

Lorsque je voyageais d’Ankara vers Adana durant l’été 2007, je me suis arrêté à Ereğli, une ville accueillante au nord de la chaîne des monts Taurus. Mon ami, un universitaire qui rendait visite à sa famille, m’avait invité. En flânant dans cette ville que brasse un vent frais, nous tombons sur une de ses connaissances, un certain « Oncle Fikri ». Le vieil homme a l’air triste, nous lui demandons ce qui ne va pas. Il nous répond : « Mon père est à l’article de la mort depuis quelques jours. » Lorsque nous essayons de le réconforter, il nous dit : « Je ne suis pas triste parce qu’il va mourir, il était malade depuis quelque temps. Simplement, je n’arrive pas à accepter qu’il refuse de réciter le Kelime-i şehadet, avant de mourir. » (La chahâda, la profession de foi des musulmans : « Il n’est de vraie divinité que Dieu et Mohamed est son prophète. ») L’homme nous regarde droit dans les yeux, un silence pesant s’installe durant quelques instants, nous nous comprenons mutuellement, puis nous partons.

Dans cet exemple, seules deux générations nous séparent de celle des témoins oculaires. Je pense donc qu’il reste encore un boulevard pour des recherches en histoire orale sur le génocide. Le père Patrick Desbois est un prêtre catholique français qui voyage en Ukraine dans le cadre d’un projet collectif visant à documenter la Shoah au moyen de l’histoire orale. Son équipe localise des fosses communes et interroge des témoins contemporains sur les fusillades en masse de Juifs, qui se produisirent souvent aux abords des villages ukrainiens qu’ils visitent. Les personnes âgées interrogées se rappellent souvent des massacres avec des détails frappants (8). Les travaux de Desbois en Ukraine se sont révélés d’une grande utilité pour compléter le tableau déjà exhaustif que les historiens dressent des massacres de masse nazis dans cette région. Lors d’un entretien privé, Desbois indiquait qu’il serait intéressé par le lancement d’un projet similaire en Turquie, si une initiative viable lui était proposée (9). Cela vaudrait la peine de mesurer quelle place le génocide arménien occupe dans la mémoire sociale des Turcs et des Kurdes, même après quasiment un siècle. La conclusion conforterait sans nul doute mon commentaire liminaire : le gouvernement turc nie un génocide, dont se souvient son peuple.

Notes

1. Donald E. Miller et Lorne Touryan-Miller, Survivors : An Oral History of the Armenian Genocide, Berkeley : University of California Press, 1993 ; David Gaunt, Massacres, Resistance, Protectors : Muslim-Christian Relations in Eastern Anatolia during World War I, Piscataway, New Jersey : Gorgias Press, 2006, annexe ; Ayşe Gül Altınay et Fethiye Çetin, Torunlar, Istanbul : Metis, 2009.
2. Andrew Goldberg, « The Armenian Genocide », New York : Two Cats Productions, 2006.
3. Pour des mises en parallèle dans l’histoire russe, voir Orlando Figes, The Whisperers : Private Life in Stalin’s Russia, Londres : Penguin, 2007, p. XXXV.
4. Entretien mené avec A.D. (du district de Varto) à Heidelberg, Allemagne, 24 nov. 2009.
5. Entretien mené avec M.Ş. (du district de Piran) à Diyarbakır, 15 juillet 2004.
6. Entretien mené avec Erdal Rênas (de la région de Kharzan) à Istanbul, 18 août 2002.
7. Entretien mené avec K.T. (d’Erzincan) à Bursa [Brousse], le 28 juin 2002 et le 20 août 2007, porté en partie à l’écran dans le documentaire Land of our Grandparents (Amsterdam, Zelović Productions, 2008).
8. Patrick Desbois, Porteur de Mémoires : Sur les traces de la Shoah par balles, Paris : Michel Lafon, 2007. Voir aussi www.shoahparballes.com.
9. Communication personnelle, présentée avec Patrick Desbois, au colloque « The Holocaust by Bullets » [La Shoah par balles], organisé par le Centre d’Etudes sur la Shoah et le Génocide (Amsterdam) au Nationaal Museum Kamp Vught [Camp de concentration de Vught (Pays-Bas), 11 septembre 2009.       

[Uğur Ümit Üngör est professeur associé au département d’histoire de l’Université d’Utrecht et à l’Institut d’études sur la Guerre et le Génocide d’Amsterdam. Il s’est spécialisé sur le génocide, la violence de masse et le conflit ethnique. Publications récentes : Confiscation and Destruction : The Young Turk Seizure of Armenian Property (Londres – New York : Continuum, 2011) et The Making of Modern Turkey : Nation and State in Eastern Anatolia, 1913-1950 (Oxford University Press, 2011).]              

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.