mardi 5 juin 2012

Du côté de Zabel Essayan, Les Jardins de Silihdar / The View from Zabel Yesayan's The Gardens of Silihdar

© Albin Michel, 1994 (traduction Pierre Ter Sarkissian)


Du côté de Zabel Essayan, Les Jardins de Silihdar
 
par Jennifer Manoukian
 
Ianyan Mag, 20 et 24.03.2012


La seconde moitié du 19ème siècle marque une période de réveil culturel pour les Arméniens dans l’empire ottoman. Tandis que des mesures étaient mises en place pour libéraliser la société ottomane et que davantage de libertés furent octroyées aux minorités religieuses, la communauté arménienne émergea progressivement de plusieurs siècles de stagnation culturelle. Grâce à un accès plus large à l’enseignement séculier et aux réformes qui s’efforçaient de standardiser la langue arménienne, écriture et littérature s’épanouirent à cette époque.

En dépit de sa vitalité intellectuelle, la société arménienne à Constantinople n’était pas des plus accueillante à l’égard de tous ceux qui cherchaient à faire profiter de leurs talents littéraires. Dans son autobiographie, l’écrivaine Zabel Essayan fait allusion aux obstacles qu’elle rencontra, aussi bien comme jeune femme que comme auteure en herbe, à ses débuts.

Même si, à l’époque, il était banal pour de jeunes Arméniens aisés d’être envoyés en Europe y achever leurs études, une lecture attentive de l’autobiographie d’Essayan révèle une motivation autre qu’un simple désir de se conformer à une convention sociale : son départ pour Paris représente une prise de distance physique et symbolique à l’égard de plusieurs éléments de la société arménienne à Constantinople, qui l’eussent empêchée de mener l’existence contemplative d’un écrivain, qu’elle imaginait pour elle-même.

Il serait néanmoins erroné d’opérer une dichotomie rigide entre les sociétés arménienne et française à la fin du 19ème siècle, en exagérant la soumission des Arméniennes dans l’empire ottoman et en exaltant la liberté des femmes en France. Ces extrêmes ne sauraient être universellement applicables dans ces deux sociétés et les obstacles, qui entravaient l’acceptation des Françaises et des Arméniennes au sein de la sphère intellectuelle, étaient en réalité étonnamment similaires.

L’inaccessibilité de l’enseignement supérieur s’avérait être l’obstacle le plus significatif pour les jeunes Arméniennes et Françaises, qui souhaitaient faire carrière hors du foyer domestique. Dans la Constantinople de la jeunesse d’Essayan, la majorité de ses contemporains, tant hommes que femmes, n’étaient pas éduqués en bonne et due forme ; une étude montre que seuls 10 % des Arméniens savaient lire et écrire à Constantinople, à la fin du 19ème siècle et donne un chiffre plus réduit encore les femmes.

L’enseignement primaire et secondaire fut initialement réservé aux enfants des membres les plus aisés de la société, qui choisissaient parmi les diverses écoles missionnaires françaises et américaines à Constantinople ; l’existence de ces écoles incita néanmoins rapidement la communauté arménienne à mettre en place les siennes.

Durant l’enfance d’Essayan dans les années 1880 et 1890, les militants de l’enseignement en arménien s’inspirèrent de ces écoles missionnaires pour fonder des écoles arméniennes, tant dans la capitale que dans les provinces, où la fierté d’être arménien pouvait être instillée et cultivée ; en 1883, il existait onze écoles pour jeunes filles arméniennes à Constantinople.

En dépit d’évolutions dramatiques à la base, la presse populaire arménienne était néanmoins marquée par toute une série de débats enflammés qui plaçaient la question de l’éducation des filles au premier plan. Une large gamme d’opinions s’exprimait : certains auteurs étaient d’avis que les jeunes filles n’avaient tout simplement pas la capacité mentale de saisir les idées abstraites enseignées en classe, tandis que d’autres proposaient de réformer la situation d’alors de l’enseignement pour jeunes filles – qui se composait typiquement de français et de cours de musique et de danse -, après avoir vilipendé son incapacité à produire des adultes capables d’œuvrer dans le monde réel.

Certainement inconsciente des polémiques entourant son éducation, Essayan fut élevée officieusement par son père et officiellement à Sourp Khatch [Sainte-Croix], une école du quartier arménien. A Sourp Khatch, elle étudia l’histoire, le français, l’arménien et l’arithmétique. Diplômée en 1892, à l’âge de 14 ans, Essayan se plaint dans son autobiographie :

«  Si j’avais été un garçon, les choses auraient été simples. J’aurais intégré le lycée Guétronagan, très coté. Malheureusement, rien de tel n'existait pour les filles. »

L’absence d’enseignement supérieur pour les filles à Constantinople ne décourage pas la jeune écrivaine et ne l’amène pas à douter de ses objectifs ; bien au contraire, ce manque la pousse en avant et suscite en elle un vif engagement à poursuivre ses ambitions. Sa motivation était déterminée. Bien que familiarisée avec l’accueil critique réservé aux femmes écrivaines, qui défiaient les conventions sociales en intégrant les milieux littéraires arméniens, elle ne se dit pas inquiète de connaître un pareil sort, exprimant à l’inverse une volonté inflexible de faire de l’écriture son métier, fût-elle respectée ou condamnée. Même l’avertissement de Serpouhie Dussap, une romancière qui, dans les années 1880, était l’objet d’âpres critiques de la part des mêmes milieux littéraires qu’Essayan cherchait à intégrer, ne la dissuade pas :        

« Apprenant que j’envisageais une carrière littéraire, Madame Dussap tenta de me prévenir. Pour une femme, me dit-elle, il y a plus de pièges à redouter que de lauriers à tresser en littérature. Telle qu’elle est actuellement, la société arménienne, continua-t-elle, n’est pas prête à l’idée qu’une femme se fasse un nom et une place. Pour surmonter ces obstacles, tu dois surmonter la médiocrité : un homme peut être médiocre, pas une femme. »

Essayan reçoit ces paroles de prudence à la manière d’un défi ; après avoir évoqué sa rencontre avec Dussap avec quelques amis qui partagent ses opinions, ils en arrivent à la conclusion que poursuivre leurs études à l’étranger est vital pour s’assurer que leurs écrits ne soient pas abusivement rejetés comme médiocres. Or la menace de griefs ultérieurs de banalité est loin d’inquiéter Essayan ; dans son autobiographie, elle souligne le fait que l’opinion publique n’eut jamais le moindre impact sur sa manière d’être ou d’écrire.

Elle était davantage soucieuse de ce qu’il adviendrait d’elle, au cas où elle serait contrainte d’abandonner ses études à un âge aussi jeune. Qu’en serait-il de sa passion pour l’écriture ? D’autres responsabilités l’empêcheraient-elles de s’adonner à son art ? Peut-être s’est-elle posée ce genre de questions en se souvenant de ces femmes à l’esprit littéraire qu’elle connut dans son enfance, et qui, du fait de pressions extérieures, n’eurent pas l’opportunité de nourrir leurs talents.

Dans son autobiographie, elle rappelle une de ces figures littéraires perdues – Mademoiselle Achdjian. Achdjian fut la préceptrice d’Essayan dans ses toutes jeunes années, qui publia un poème dans la presse arménienne, mais obligée d’enseigner, au lieu de se consacrer entièrement à ses écrits, elle représente pour Essayan une femme ayant la nostalgie d’une carrière littéraire qui ne fut jamais. Durant sa scolarité, Essayan remarque que Mademoiselle Achdjian « prenait souvent un crayon et écrivait rapidement quelque chose dans son carnet, rêvant alors, son regard perdu dans le vague. » Le ton grave, quasi funèbre, de cette anecdote – le récit d’une jeune femme condamnée à vivre une existence qu’elle avait imaginée tout autre – révèle l’importance qu’Essayan accorde au fait de poursuivre ses études, en partie pour se prémunir d’un sort similaire.

En dépit de l’idée orientaliste dominante, selon laquelle les Européennes étaient par définition supérieures à leurs consœurs du Moyen-Orient, les parcours des Arméniennes et des Françaises dans l’enseignement étaient, en fait, très semblables à la fin du 19ème siècle. En France, il faut attendre 1882 avec la mise en œuvre des lois de Jules Ferry pour que l’enseignement primaire soit ouvert aux filles. Avant cette décision, si les parents étaient disposés à donner à leurs filles une éducation en bonne et due forme, la seule option qui leur était accessible étaient les écoles sous les auspices de l’Eglise.

Juxtaposer le vécu éducatif des jeunes Françaises et Arméniennes à la fin du 19ème siècle révèle que l’objectif commun était identique : dans les deux cas, l’enseignement était, d’abord et avant tout, un moyen pour former les femmes à être de bonnes épouses et mères – éduquées juste assez pour élever une nouvelle génération d’enfants pour le bien de la nation. Sûrement pas pour stimuler quelque curiosité intellectuelle ou encourager leur participation dans la sphère intellectuelle ou le monde du travail.

Sous le règne de Napoléon III, grâce aux efforts de son épouse Eugénie, les femmes se virent accorder le droit d’étudier dans les universités françaises aux côtés de leurs pairs masculins. Cependant, à l’époque où Essayan est étudiante en Sorbonne au milieu des années 1890, les étrangères étaient largement supérieures en nombre aux Françaises dans le système universitaire. Ce n’est qu’en 1924 que des programmes au plan national furent créés pour les jeunes filles qui envisageaient de s’inscrire aux examens d’entrée à l’université.

Pour Essayan, comme pour nombre de jeunes Arméniens idéalistes de son temps, la France était un symbole de liberté et d’égalité ; en réalité, toutefois, ces grandioses idéaux philosophiques n’entraînèrent pas des changements sociaux visibles dans l’existence des femmes, du moins jusqu’au 20ème siècle.            

Zabel Essayan était attirée par la liberté que la France représentait. En vivant à Paris, elle pouvait échapper à nombre de conventions sociales auxquelles elle avait résisté, en particulier les restrictions frappant les femmes sur un plan social plus large. D’après Anne Paolucci, dans sa postface à la pièce La Jeune mariée, de Zabel Essayan, « l’existence de nombreuses Arméniennes, à la fin de l’empire ottoman, pourrait se résumer ainsi :

« En Anatolie et à Constantinople, comme dans d’autres régions du monde à cette époque, les femmes étaient censées vivre au sein d’un environnement délimité par des règles strictes ; une structure orientée sur le foyer et la famille, où le mariage et les enfants constituaient les seules finalités respectables et désirables. Les femmes étaient censées être modestes, réservées, retenues, d’une manière générale, dans leur vêtement, leur langage et leur comportement. Leur parole n’avait aucune autorité ; on attendait d’elles un savoir-faire éprouvé de domestiques, un talent pour la broderie et la couture, paraître en public en de rares occasions, dans lesquelles elles étaient censées observer certaines règles du comportement social. » 

Même si, dans son autobiographie, Essayan relève l’ouverture d’esprit de son père, qui l’encourage dans ses aspirations littéraires, elle est néanmoins confrontée, dans ses échanges quotidiens, aux préjugés de la communauté plus large à laquelle elle appartient, mais dans laquelle elle sent qu’elle étouffe au plan intellectuel :

« Jamais les femmes, les jeunes filles ou même les enfants ne se permettraient d’agir spontanément. Tout est convenu et pesé ; il y a ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas. »

Résolue à conduire sa vie différemment, Essayan s’apprête à se défendre contre chaque restriction sociale qu’elle rencontre :

« […] Je combattais chaque obstacle dès qu’il se présentait, mais le libéralisme de mon père ne suffisait pas à détourner mon chemin de tous les obstacles qu’imposait une bourgeoisie à l’esprit rétrograde. La vie m’apprit que j’aurai à mener un combat acharné et incessant. »

Dans l’extrait qui précède, elle dépeint sa communauté comme un adversaire avec lequel elle sera toujours en conflit. Ayant cela en tête, partir pour la France permettait à Essayan d’éviter un combat en s’établissant dans un pays ayant une longue tradition de femmes écrivaines pour affûter son art. 

La situation des femmes écrivaines en France, à l’époque de l’arrivée d’Essayan, constituait sûrement un mieux par rapport à celle de leurs consœurs dans l’empire ottoman. La France du 19ème siècle comptait de nombreuses femmes écrivaines des plus respectées, ce qui rendait leur participation à la vie littéraire moins exceptionnelle qu’à Constantinople.

D’après un recensement français de 1901, 36,5 % des Françaises vivent une existence « active » - autrement dit, elles jouent un rôle dans la sphère publique. Les femmes écrivaines représentent une grande part de ce pourcentage, les femmes commençant alors à publier leurs œuvres en grand nombre. En 1894, l’écrivain Octave Uzanne estime qu’il existe quelque 2 133 femmes écrivant et publiant activement à Paris. En 1907, le nombre de femmes écrivaines passe à plus de 5 000 – leurs ouvrages représentant 20 % de la production littéraire totale publiée à Paris.

Cette période fertile pour les femmes écrivaines en France fut une bénédiction pour les ambitions d’Essayan, elle qui arrivait d’un lieu où le nombre de femmes écrivaines publiées se comptait sur les deux mains. Même si les femmes en France étaient l’objet de restrictions bien réelles – une loi, par exemple, interdisait aux femmes de publier leurs œuvres sans le consentement écrit de leurs maris -, la différence manifeste entre les deux groupes était que les Françaises publiaient en dépit de ces restrictions, contrairement à la majorité des Arméniennes.

De multiples raisons socioculturelles expliquent la rareté de la pratique littéraire parmi les Arméniennes, dont l’absence d’écoles largement accessibles en dehors des centres urbains et la nouveauté radicale d’une tradition littéraire moderne, mais Essayan, armée d’une éducation qui pouvait rivaliser avec celle de nombre de ses homologues masculins, occupait une position idéale pour inverser cette tendance parmi les Arméniennes.

Le fait d’être loin de Constantinople, à la fin de son adolescence, permit aussi à Essayan d’échapper à la convention sociale qui l’eût, à coup sûr, empêchée de mener l’existence indépendante d’un écrivain qu’elle envisageait : le mariage. Pour les jeunes Arméniennes, le mariage était la voie vers laquelle leurs existences étaient naturellement censées se diriger. Comme la société arménienne n’encourageait pas activement la participation des femmes à la sphère publique, le mariage était une façon pour les familles de s’assurer que leurs filles fussent soutenues au plan financier.

Dans son autobiographie, Essayan livre à ses lecteurs plusieurs portraits de femmes dévastées, au plan émotionnel, par de tristes mariages. Avec une grand-mère, qui « sans cesse enceinte, maudissait son mari et son sort », et une tante qui « endura patiemment l’alcoolisme et la tyrannie dédaigneuse de son mari », la jeune écrivaine fut précocement témoin, dans son existence, de la souffrance de ces femmes, considérant dès lors l’institution du mariage d’un œil critique.

Dans les villages arméniens, les filles étaient habituellement mariées entre 14 et 18 ans, et les garçons entre 16 et 21 ; les histoires orales nous apprennent que l’âge moyen du mariage pour les Arméniens vivant dans des zones urbaines comme Constantinople était plus élevé. Parmi les Turcs vivant dans la capitale ottomane, à la fin du 19ème siècle, l’âge moyen du mariage était relativement élevé : 20 ans pour les femmes et 30 pour les hommes. Il faudrait mener d’autres recherches pour déterminer si cette tendance caractérisait aussi la pratique des mariage pour les Arméniens de Constantinople.

En dépit de critiques implicites, Essayan ne rejette pas sans appel le mariage, mais laisse entendre que les femmes ne devraient pas accepter volontairement une convention qui avalise les abus et leur enseigne à accepter sans barguigner d’être maltraitées, au cas où elles se retrouvent dans cette situation.

Dans toute la série d’unions malheureuses dont elle est témoin, enfant, la servilité des femmes face au mépris des hommes est un trait qui, en particulier, la dérange. Consacrant du temps à une amie de la famille, Essayan note avec tristesse la façon avec laquelle cette épouse voue tout son temps et toute son énergie à complaire à un mari indifférent : « Lorsqu’il s’apprête à partir, son épouse accourt auprès de lui et, tenant en main le parapluie de son mari, attend qu’il ôte ses pantoufles et enfile ses chaussures. »

Ce rituel quotidien, fait de dénigrement, symbolise l’oppression volontaire que les femmes de son milieu social subissent en pure perte.

Néanmoins, un sort similaire attendait les Françaises à la même époque ; comme dans l’empire ottoman, le mariage est alors conçu en France comme un arrangement financier entre deux familles. L’amour entre époux – une idée qu’Essayan défendait – était chose rare dans les deux sociétés. Il importe cependant de noter que l’âge moyen du mariage pour les Françaises était beaucoup plus élevé que pour les Arméniennes : d’après le recensement de 1881, 60 % des femmes âgées de 25 ans ne sont pas mariées. La société française, qui accueillit Essayan, n’était pas affranchie de ses problèmes spécifiques concernant le mariage, mais ses années à Paris et son statut d’étrangère lui permirent de se consacrer exclusivement à ses études, sans être importunée par des pressions sociales.

Dans son autobiographie, il est clair qu’Essayan ne tenait guère la plupart des femmes en haute estime, les présentant, quasiment toutes, sous un jour des plus méprisant. Elle opère une dichotomie explicite entre les hommes et les femmes, décrivant les hommes comme nobles et éclairés et les femmes comme naïves et frivoles :

« En général, les hommes sont d’esprit libéral et loyaux envers les idéaux de la Révolution française. Ces idéaux composent le fondement de leurs principes moraux. En face, les femmes sont conservatrices et traditionnelles, fidèles à des vertus agressives qui aboutissent, comme dit mon père, à faire souffrir non seulement autrui, mais aussi elles-mêmes. »

Etrangement, mais ce n’est pas pour surprendre, elle révèle dans ce passage qu’elle ne s’identifie pas complètement à son identité, prenant ses distances vis-à-vis des autres femmes et les rejetant car mal éclairées et aveuglées. Le tableau qu’elle dresse illustre le fait qu’elle se considère comme faisant exception à la norme – regardant les autres femmes d’un œil critique et condescendant, car incarnant, au lieu de les combattre, les mêmes stéréotypes utilisés pour justifier leur infériorité. En dépit de sa jeunesse, Essayan raille les préoccupations de ces femmes, qu’elle juge stupides et inconséquentes :

« Pour elles, la mode parisienne est l’affaire dominante et elles observent avec attention – ou, du moins, s’imaginent le faire – les règles qu’elles apprennent des revues spécialisées. Dès que la conversation aborde ce sujet, toutes les femmes, en particulier les plus jeunes, en parlent avec passion. »

Durant l’enfance d’Essayan, l’empire ottoman et, par extension, la communauté arménienne connurent des bouleversements sociaux, politiques et culturels ; or, malgré ces mutations, elle relève que les femmes qui l’entourent n’y prêtent pas attention, n’en ont pas conscience. Le fait que les femmes qu’elle connaît n’ont nullement la volonté de s’informer sur ces questions leur aliène d’autant plus l’écrivaine en herbe, dans sa propre communauté.

A ses yeux, ces femmes ne sont pas vraiment présentes dans le réel. Cette réalité artificielle fut, peut-être, conçue délibérément pour refouler le désespoir au sein de leurs unions ou la conscience de leurs ambitions contrariées, mais, dès son plus jeune âge, Essayan s’est juré de vivre dans un monde qui n’est pas toujours agréable ou indolore, mais qui est, d’abord et avant tout, réel.

Essayan développa cette prise de conscience grâce, en partie, à un épisode discordant de son enfance. Toute petite, elle passait son temps avec une amie de sa famille, prénommée Santoukhd. Un jour, celle-ci conduisit Essayan dans une pièce où elle conservait ses poupées : des poupées qu’elle considérait comme de véritables enfants – leur parlant, les grondant, s’occupant d’eux. Ce monde imaginaire, qu’habitait cette femme, perturba profondément la future écrivaine et suscita immédiatement une prise de conscience des conséquences liées au fait de vivre dans un univers construit de manière artificielle.

Cet univers était très probablement le résultat d’une inaction intellectuelle et d’une marginalisation sociale – une pièce bien à elle, dans une société où les femmes étaient censées tout sacrifier pour leurs familles, au point de perdre leur propre identité. Dans son article sur Les Jardins de Silihdar, Séta Kapoïan présente la pièce de Santoukhd comme une échappée illusoire, car, tout en combattant la réalité, elle reste dépendante de l’environnement qui l’entoure, en particulier de son mari indifférent, devant par conséquent toujours avoir conscience de ce qui existe au dehors.

La relégation des femmes dans la sphère privée, où leurs aspirations ne sont ni respectées, ni cultivées, contribuait sans nul doute à cet état de fait, mais Essayan, qui eut la chance de faire des études et d’être encouragée, au sein de sa famille, à poursuivre ses ambitions, reconnaît le péril qu’il y a à se perdre dans un monde imaginaire, bien résolue à ne pas se laisser prendre au piège d’un tel univers.             

[Cette étude s’inscrit dans le cadre d’une série écrite en l’honneur de la Journée internationale et du Mois des femmes. Diplômée d’études moyen-orientales et françaises de l’université Rutgers (Etats-Unis), Jennifer Manoukian mène des recherches sur la littérature arméno-occidentale et les questions d’identité et de production culturelle dans la diaspora arménienne. Elle est aussi traductrice et a publié des traductions de l’écrivaine Zabel Essayan dans Ararat. Contact : jsmanoukian@gmail.com.] 

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Traduction : © Georges Festa – 06.2012.
Avec l'aimable autorisation de Jennifer Manoukian.