vendredi 15 juin 2012

George Aghjayan - Reflecting Images : Visiting My Grandmother's Village in Palu / Reflets : une visite au village de ma grand-mère à Palou

Carte du district de Palou sous l’empire ottoman (fin 19ème siècle)
© www.houshamadyan.org


Reflets : une visite au village de ma grand-mère à Palou
 
par George Aghjayan
 
The Armenian Weekly, 13.06.2012


Pour la troisième fois, en moins d’un an, je voyage au pays de mes ancêtres. Chaque fois que j’en reviens, les gens me demandent comment les choses se sont passées et je me démène pour trouver le mot qui convient pour décrire ces pèlerinages. Je me suis décidé pour le mot « productif ». Ce ne sont pas des vacances et je ne les entreprends pas en espérant quelque plaisir que ce soit.

Ces explorations me réservent nombre de moments extraordinaires. Il est souvent difficile d’exprimer les émotions vécues alors, mais j’aimerais en évoquer une.

Ma grand-mère, Margaret Der Manouélian, est née dans le village d’Uzunova Mezre, situé dans le district de Palou. Avant le génocide, c’était un petit village qui ne comptait qu’une centaine d’Arméniens, répartis sur une quinzaine de foyers, ainsi que l’église Sourp Sarkis. Deux fois plus d’Arméniens environ vivaient dans le village voisin d’Uzunova, le long de l’Aradzani (Mourad ou Euphrate oriental)

En 1990, alors que ma femme attendait notre premier enfant, je me souvins de l’histoire de ma grand-mère, survivante du génocide, et de ses six années de servage à Uzunova. En 1996, je me rendis à Palou en espérant visiter Uzunova, sans avoir, malheureusement, la possibilité d’y aller.

C’est donc avec beaucoup d’impatience que j’espérais visiter enfin le village qui est à l’origine d’une grande partie de l’histoire de ma famille, d’autant plus que j’étais accompagné dans ce voyage par ma fille Sarah et mon cousin Steve Mesrobian.

A mesure que nous approchions du village, la beauté incroyable du lieu m’a frappé. Le village est situé le long du barrage de Keban, avec de magnifiques montagnes à l’arrière-plan. D’une certaine manière, sans le savoir, j’ai recréé ce paysage là où j’habite, au Massachusetts.

L’ancien village d’Uzunova se trouve maintenant sous les eaux. L’actuel ne compte qu’une quinzaine de maisons et longe l’ancien village d’Uzunova Mezre. L’isolement d’Uzunova l’a préservé du temps. La vie continue de se centrer sur la pêche, l’agriculture et l’élevage.

En entrant dans le village, je suis naturellement attiré par l’eau, tandis que ma fille est approchée par une femme âgée, qui se dirige vers les champs pour y travailler. Elle nous parle du village en général et j’avance – attiré plus encore vers l’eau. Où se trouve le lieu où ma grand-mère découvrit son père décapité avec d’autres hommes du village ? Tant de pensées qui m’assaillent…

Après avoir observé de jeunes garçons en train de pêcher et lancer des pierres dans l’eau, nous regagnons la route et découvrons une magnifique cigogne. Tandis que nous prenons en photo la cigogne et de nombreux oiseaux plus petits qui nichent aussi à cet endroit, un homme sort de chez lui et nous invite à prendre d’autres photos à partir de là.

Plaisantant dans un premier temps, il nous invite à boire le thé, alors qu’il prend son petit-déjeuner. Assis autour d’une table à siroter du thé, nous discutons. Il nous parle de l’histoire des deux villages. Je lui parle de ma grand-mère, originaire du village, et de l’histoire des Arméniens de ces lieux. Il nous apprend que ses deux grands-mères sont arméniennes. C’est alors que je comprends.

Cet homme et moi nous sommes les deux faces d’une même pièce. Ma grand-mère s’est enfuie, les siennes non. Beaucoup de gens furent tués sur le champ. Je descends de l’une d’elles, et lui d’une autre. Et dans tout le pays il en existe des centaines de milliers, qui en descendent eux aussi.

A ce moment-là, je lui signale que la distance géographique, qui nous sépare, a dissocié l’histoire que je connais du village et la sienne, et c’est une bonne chose que nous ayons pu nous rencontrer pour partager les histoires du village.

C’est alors qu’il s’anime en parlant à sa femme. Il lui explique que nous avons traversé la moitié de la planète pour voir Uzunova. Qu’ils ne peuvent commencer à comprendre notre attachement à ce village, qu’en réalisant l’ampleur du crime qui fut perpétré à notre encontre. 

Puis nous nous promenons autour du village. Je découvre le ravin où ma grand-mère et sa famille se dissimulèrent, lorsque les massacres débutèrent. Nous allons et venons près du vignoble où mon arrière-grand-père se cacha, à l’insu de ma grand-mère. Nous découvrons le cimetière arménien… ici, un ossement à découvert … là, des fragments de rochers. Les arbres qui marquent l’endroit où s’élevait autrefois l’église Saint Sarkis projettent leur ombre sur nous.

Tandis que nous nous éloignons, mes pensées vont vers ma fille. L’histoire de ma famille ne couvre que deux générations. Un jour, ses enfants, petits-enfants, nièces et neveux viendront la voir et lui demanderont… Elle s’est trouvée là et pourra répondre. Un crime tu et oublié est un crime qui ne s’est jamais produit.

[George Aghjayan est membre de l’Association des Actuaires [Society of Actuaries]. Son principal centre d’intérêt est la démographie de l’Arménie Occidentale. Il contribue régulièrement à The Armenian Weekly. Il préside le Comité National Arménien d’Amérique [Armenian National Committee of America] pour la région Ouest et il est membre du Comité Central de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) pour l’est des Etats-Unis. Il réside à Westminster, dans le Massachusetts, avec son épouse et leurs trois enfants.]    

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Traduction : © Georges Festa – 06.2012.