samedi 2 juin 2012

Joël Kotek, Pierre Rigoulot - Le Siècle des camps. Détention, concentration, extermination : cent ans de mal radical / Century of Concentration Camps : 100 Years of Radical Evil

© J.C. Lattès, 2000


Une histoire de l’horreur

Joël Kotek et Pierre Rigoulot
Le Siècle des camps
Paris : J.C. Lattès, 2000, 805 p.

par Anne Applebaum


Contrairement à ce à quoi l’on pourrait s’attendre, le premier usage constaté de l’expression « camps de concentration » n’eut lieu ni en Allemagne, ni en Russie. Le terme n’est pas non plus d’origine anglaise, comme beaucoup de gens, de même, le croient par erreur. En fait, aussi loin qu’il est possible de le vérifier, la première personne qui parla de camps de concentration – ou, plus précisément, d’une politique de reconcentración – fut Arsenio Martinez Campos, alors commandant de la garnison espagnole à Cuba. Nous sommes en 1895 et Martinez Campos repousse la dernière, apparemment, de toute une série ininterrompue de révoltes locales. Cherchant à mettre fin, une fois pour toutes, à la lutte des Cubains pour l’indépendance, il propose, dans une lettre confidentielle au gouvernement espagnol, de « reconcentrer » la population civile des régions rurales dans des camps. Tout en admettant que cette politique puisse entraîner « misère et famine », cela pourrait aussi, explique-t-il, priver les insurgés de nourriture, d’abri et de soutien, amenant ainsi la guerre à une conclusion plus rapide.

Martinez Campos ne réussit pas à mettre en œuvre cette politique, mais son successeur y parvint. Durant les deux années qui suivirent, de 1896 à 1898, le général Valeriano Weyler y Nicolau délogea par la force plusieurs milliers de paysans cubains de leurs foyers. Comme prévu, « misère et famine » s’ensuivirent. En théorie, les camps étaient censés consister en habitations bâties convenablement, sur des terres fertiles, près de sources d’eau potable. Dans la pratique, les paysans cubains furent jetés dans « de vieilles cabanes, des maisons à l’abandon, des abris de fortune », partout où il semblait commode de les jeter. La nourriture était distribuée de façon irrégulière. Typhus et dysenterie se propagèrent rapidement. Des jeunes filles se prostituaient d’elles-mêmes pour un morceau de pain. Plus de 200 000 reconcentrados auraient trouvé la mort.

Un historien cubain contemporain décrivit ces premiers camps comme un « holocauste aux proportions gigantesques ». Au vue des connotations liées au mot « holocauste », cette description est inadéquate. Néanmoins, il existe une étrange, et assez étonnante, chaîne de connections entre ces premiers camps de concentration caribéens et les camps de concentration nazis, qui virent le jour, moins de quarante ans plus tard.

En fait, le terme, comme le concept, se propagèrent et évoluèrent assez rapidement. En 1900, deux ans seulement après la fermeture des camps cubains, le terme espagnol de reconcentración avait déjà été traduit en anglais et fut utilisé pour décrire un projet britannique similaire, lancé pour des raisons similaires, durant la guerre des Boers en Afrique du Sud. Tout comme les Espagnols avaient été contrecarrés par la tactique de guérilla des Cubains, les Britanniques furent démontés par la capacité des soldats boers à vivre grâce à l’aide de leurs sympathisants civils. Lesquels sympathisants civils furent dûment « concentrés » dans des camps, afin de priver les combattants boers d’abri et de soutien. A nouveau, misère et famine, ainsi que maladie et privations, en résultèrent. Pour les contemporains, le lien entre les camps sud-africains et les camps cubains était clair : à l’époque, les Britanniques furent à la fois admirés et critiqués pour avoir adapté « les méthodes du général Weyler » au Tansvaal.

Quatre ans plus tard, la même politique fut à nouveau adoptée, à nouveau dans un contexte colonial, bien que légèrement différent. Cette fois, les colonisateurs n’étaient ni espagnols, ni anglais, mais allemands. Peu de gens s’en souviennent, mais les Allemands possédèrent, durant une brève période, des colonies en Afrique : l’une d’elles fut la Deutsche Sud-West Afrika, l’actuelle Namibie. Le territoire était peuplé par les Héréros, une tribu qui contrariait les Allemands ; non seulement leur nombre gênait la colonisation blanche, mais leur présence troublait la pureté ethnique du nouvel Etat « allemand ». Tout d’abord, la politique coloniale fut simplement de massacrer les Héréros. Aux yeux de certains colonialistes allemands, la chose parut inefficace. Suivant l’exemple britannique dans l’Afrique du Sud voisine, les Héréros furent dûment conduits dans des camps de concentration. Mais les Héréros ne furent pas seulement affamés. Ils moururent aussi d’épuisement, après avoir été contraints d’effectuer des travaux physiques très durs pour le compte de la colonie allemande. Début 1905, il y avait 14 000 Héréros en captivité. A la fin de cette même année, la moitié d’entre eux étaient morts.

Du fait des Héréros, le mot Konzentrationslager apparaît pour la première fois en allemand, en 1905. C’est aussi dans ces camps africains que les premières expériences médicales allemandes sont menées sur des êtres humains. Deux professeurs de Joseph Mengele, Theodor Mollison et Eugen Fischer, menèrent des recherches sur les Héréros, le second pour tenter de prouver ses théories sur la supériorité de la race blanche. Il n’était pas le seul à être de cet avis. En 1912, un ouvrage allemand qui connut un grand succès, La Pensée allemande à travers le monde, affirmait que rien « ne saurait convaincre les gens sensés que la préservation d’une tribu de cafres sud-africains importe davantage, pour l’avenir de l’humanité, que l’expansion des grandes nations européennes et de la race blanche, en général, » et que « c’est seulement lorsque les populations indigènes auront appris à produire quelque chose de valable au service de la race supérieure […] qu’ils pourront être déclarés avoir un droit moral d’exister. »

L’analogie avec le langage raciste de la Shoah est des plus claire ; il existe, en outre, une autre coïncidence étrange. Le premier gouverneur impérial de la Deutsche Sud-West Afrika fut le docteur Heinrich Goering – le père d’Hermann, qui instaura les premiers camps nazis en 1933. Les auteurs du Siècle des camps posent la question : «  Ceci explique peut-être cela ? » - l’un explique-t-il, peut-être, l’autre ? L’expérience corruptrice du colonialisme – qui renforça le mythe de la supériorité raciale des Blancs, tout en légitimant l’utilisation de la violence contre d’autres races – a peut-être contribué à préparer la voie au totalitarisme du 20ème siècle.

Ce n’est pas aussi simple, bien sûr : les camps allemands ne peuvent être « expliqués » par les camps sud-africains ou cubains, pas plus que les camps soviétiques peuvent être « expliqués » par le fait que le terme kontslager apparut, pour la première fois, en russe dans une traduction de l’anglais, du fait, probablement, de la familiarité de Trotski avec l’histoire de la guerre des Boers (1). Néanmoins, il s’agit là de points utiles à explorer. Des étagères entières de livres ont été écrites, soutenant que les camps nazis peuvent être entièrement expliqués par l’antisémitisme allemand, ou par l’histoire intellectuelle allemande, ou encore par l’héritage de la Prusse. De même, les camps soviétiques ont été imputés à la nature particulière de la théorie révolutionnaire bolchevik, à la personnalité de Lénine, à l’héritage tsariste. Bien que des nations différentes aient fait un usage très différent des camps, et bien que les camps de concentration se soient développés dans des situations nationales très particulières pour des raisons spécifiques, le phénomène du camp de concentration possède lui aussi une histoire multinationale. Il est peut-être temps d’explorer comment des méthodes de répression – telles que les méthodes de guerre – se sont transmises à travers les frontières et les cultures.

Tel est, en tout cas, l’argument du Siècle des camps, première tentative d’une histoire du camp de concentration au 20ème siècle. Mais il s’agit d’un argument que les deux auteurs du livre développent avec beaucoup de précautions. En le rédigeant, ils ont pris en compte la polémique portant sur les points de vue de l’historien allemand Ernst Nolte, lequel soutenait, pour abréger, que les crimes d’Hitler peuvent être « expliqués » par le fait que l’Union Soviétique construisit ses camps de concentration à une date antérieure. Ils veulent aussi, semble-t-il, éluder certains débats qui surgirent avec le Livre noir du communisme – une tentative pareillement transculturelle, prolixe et française, d’évaluer les dommages causés par les régimes communistes, de Lénine à Mao et à Kim Il Sung (2). Lors de sa publication, le Livre noir déclencha une tempête de polémiques en France, en partie parce que son éditeur relevait, notamment dans son introduction, que davantage de gens furent tués, de façon différente encore, par les régimes communistes qu’il n’y en eut à cause d’Hitler. Pour certains, cela ressemblait à nouveau à une tentative pour amoindrir la signification de la Shoah.

Dans leur préface au Siècle des camps, Pierre Rigoulot et Joël Kotek, son coauteur, déclarent vouloir éviter la controverse des plus stérile quant à savoir « qui fut pire, Hitler ou Staline » (ainsi que les polémiques sur « qui fut pire, Staline ou Mao, la Chine ou le Cambodge, l’Amérique Latine autoritaire ou l’Europe totalitaire »). De même, ils se refusent à établir un parallèle entre les Britanniques en Afrique du Sud et les communistes en Chine ou les nazis à Auschwitz, ou à affirmer que les camps de détention bâtis pour les Américains d’origine japonaise, durant la Seconde Guerre mondiale, peuvent être présentés, à juste titre, comme « le goulag américain », comme c’est souvent le cas. Toutefois, ils soutiennent que des comparaisons peuvent, en fin de compte, nous aider à voir plus clairement l’horreur des camps les plus terrifiants, à comprendre d’où elle provint et pourquoi elle advint :

« Affirmer que Treblinka est « unique », c’est supposer qu’on l’a comparé avec d’autres camps et que l’on est arrivé à la conclusion que celui-ci est radicalement différent. L’étude comparée du phénomène du camp de concentration n’est pas seulement légitime, mais nécessaire, si l’on veut dégager les traits spécifiques de chaque cas particulier. »

Finalement, leur recherche est éclairante, car ce phénomène global est un de ceux auxquels nous n’avons pas suffisamment réfléchi. Du fait de l’horreur que le terme « camp de concentration » inspire, il y a un désir naturel de ne pas l’analyser. Mais savons-nous vraiment ce que nous entendons, exactement, par le terme « camp de concentration » - ou encore pourquoi l’utilisons-nous comme nous le faisons ? Peut-être est-il plus facile de commencer par définir ce que n’est pas un camp de concentration – ce par quoi commencent Rigoulot et Kotek. Un camp de concentration, écrivent-ils, n’est pas un camp pour prisonniers de guerre, ni un camp de réfugiés, même si, parfois, les deux ont pu ressembler à des camps de concentration ; l’on songe, par exemple, aux conditions atroces dans lesquelles les prisonniers de guerre soviétiques furent détenus dans l’Allemagne nazie, ou à la misère dans laquelle les populations déplacées ont vécu après la Seconde Guerre mondiale.

Un camp de concentration n’est pas, non plus, semblable à une banale prison, ni à un banal camp de détention pour criminels, bien que la démarcation entre prisons et camps de concentration ne soit pas toujours facile à établir, elle non plus. Généralement parlant, les criminels sont condamnés par un système judiciaire qui examine la culpabilité individuelle, alors que les gens sont envoyés dans des camps de concentration par la police et les forces armées exécutant des ordres politiques. Là encore, cette distinction est parfois mise à bas. Dans le cas de l’Union Soviétique, un système judiciaire fut mis en place pour condamner un grand nombre d’ « ennemis de l’Etat » à des camps de concentration. Cet système fut de pue forme – les « procès » prenaient rarement plus de quelques minutes – mais il exista, contribuant à légitimer les camps aux yeux de ceux qui les conçurent. De même, le fait que les prisonniers politiques, les prisonniers criminels et même les prisonniers de guerre soviétiques étaient fréquemment détenus ensemble dans les mêmes camps et prisons.

Un système de camps de concentration n’est pas, non plus, un système de meurtre en masse. Au risque de brouiller là aussi les définitions, la plupart des camps de concentration, y compris la plupart des camps nazis, ne furent pas organisés seulement pour éliminer des gens, même si cela fut le résultat pratique du travail forcé, d’une hygiène déplorable et de rations alimentaires drastiques. Les auteurs soulignent, comme d’autres l’ont fait, que les nazis ne considéraient pas leurs camps de la mort – à savoir, les camps où les prisonniers arrivaient et étaient immédiatement exécutés – comme faisant partie du même système que leurs camps de concentration. Ces camps de la mort furent au nombre de quatre – Belzec, Chelmno, Sobibor et Treblinka. En outre, Majdanek et Auschwitz servirent à la fois de camps de concentration et de camps de la mort. Ces six camps sont parfois appelés Vernichtungslager – camps d’extermination – plutôt que camps de concentration. 

Il devrait être évident, par ailleurs, que les camps ne sont pas nécessairement au service du meurtre de masse : maints régimes, dans nombre d’endroits, durant des siècles, ont trouvé des méthodes pour massacrer un grand nombre de gens, sans recourir à quelque camp que ce fût. Si le choix de Rigoulot et Kotek de n’écrire que sur les camps a certainement un sens, cela signifie aussi que beaucoup de choses en rapport sont éludées. Ils font, par exemple, brièvement allusion à la politique de réinstallation du gouvernement sud-vietnamien, qui concentra les civils dans des « villages stratégiques », afin de nuire aux guérillas communistes. Ce fut certainement une politique cruelle, mais pas plus cruelle que le bombardement de l’Afghanistan par le gouvernement soviétique, censé avoir fait un million de victimes. Cette politique se proposait, elle aussi, de réduire le soutien aux guérillas, mais ne cadre pas avec le propos de cet ouvrage.

Néanmoins, si l’on compare les camps de concentration à d’autres formes d’emprisonnement, une définition émerge progressivement. Rigoulot et Kotek concluent que, lorsque l’on parle de camps de concentration, l’on entend généralement des camps pour des gens qui furent emprisonnés non pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils furent. Les camps de concentration ne sont pas construits pour des délinquants individuels, mais plutôt pour un genre particulier de prisonniers non criminels, civils, les membres d’un groupe « ennemi » ou, en tout cas, d’une catégorie de gens qui, en raison de leur race ou de leur supposée appartenance politique, sont regardés comme dangereux ou inutiles pour la société. Dans son premier usage recensé du terme kontslager en août 1918 – il semble l’avoir emprunté à Trotski – Lénine n’appelle pas à ce que les « coupables » soient condamnés aux camps, mais à l’emprisonnement en masse des « éléments non fiables ». Ce n’est pas un hasard si les camps de concentration sont réapparus en Europe durant la décennie précédente, lors de la guerre de Bosnie, qui fut une guerre se proposant d’instaurer la pureté ethnique dans certaines régions de l’ancienne Yougoslavie.

Par delà leur recherche d’un type particulier de prisonnier, on ne saurait affirmer que les camps décrits dans Le Siècle des camps aient beaucoup en commun. Certains, tels les camps de détention mis en place pour les Américains d’origine japonaise durant la Seconde Guerre mondiale, visaient simplement à isoler des gens considérés, sans preuve individuelle, comme potentiellement déloyaux. D’autres furent conçus pour faire pleinement usage du travail bon marché des détenus : à son apogée, le système soviétique des camps constituait une part essentielle de l’économie soviétique, et les prisonniers étaient employés dans toutes les industries imaginables. D’autres encore se proposèrent de « rééduquer » des prisonniers à la loyauté douteuse, exigeant parfois d’eux qu’ils s’accusent et des aveux imaginaires, tout en leur infligeant un traitement rigoureux. Généralement parlant, les régimes démocratiques ont utilisé les camps de concentration comme mesures temporaires, en temps de guerre. Les régimes totalitaires les déploient comme faisant partie permanente et intrinsèque du système : par définition, les régimes totalitaires sont ceux qui établissent un idéal social, cherchant ensuite à éliminer ou à rééduquer tous ceux qui ne cadrent pas avec lui.

Rigoulot et Kotek s’attellent à ces différences, en partie via une exploration de la singularité de la vie quotidienne dans chaque complexe du camp, utilisant les sources secondaires disponibles. Ces récits sont des plus inégaux, ce à quoi il fallait peut-être s’attendre : tous les camps créés au cours des cent dernières années n’ont pas été étudiés avec une égale minutie. La documentation n’est pas, elle non plus, toujours accessible. Les camps nazis sont décrits dans des centaines de mémoires, documents d’archives et une littérature secondaire qui continue à s’accroître. Nous ne connaissons les camps contemporains de Corée du Nord qu’à travers les descriptions de très rares transfuges. Néanmoins, les auteurs semblent parfois n’avoir pas connaissance de publications récentes à partir d’archives soviétiques récemment ouvertes ; ils s’interrogent, par exemple, sur l’existence possible de « camps au régime spécial » - à savoir, des camps comportant des régimes particulièrement brutaux – pour les prisonniers politiques, alors qu’en fait, l’existence de tels camps est amplement documentée.

Les auteurs classent, de même, les camps en quatre catégories assez vagues : ceux conçus à seule fin d’isoler des populations (Cuba, Afrique du Sud) ; ceux conçus en vue de profiter des travaux forcés (camps soviétiques, premiers camps nazis, camps chinois et autres d’Asie) ; ceux conçus pour humilier tout d’abord, puis éliminer les prisonniers (les camps nazis ultérieurs) ; et, finalement, les six Vernichtungslager, qui n’étaient pas du tout, en fait, des « camps », mais des usines de mort. Les auteurs reconnaissent que certaines distinctions opérées entre leurs catégories sont difficiles à tracer. Quoi qu’il en soit, tant les descriptions quelque peu prolixes de camps particuliers que les catégories utilisées servent un objectif. Elles constituent, simplement, un dispositif qui permet à Rigoulot et à Kotek d’analyser le phénomène global du camp de concentration, sans avoir à dire que tous les camps de concentration, ou tous les régimes totalitaires, furent partout identiques, ou que l’existence de crimes atroces dans tel pays amoindrit la culpabilité de ceux qui perpétrèrent des crimes horribles dans tel autre.

Si l’on considère les camps d’un point de vue global, plusieurs modèles émergent. Il est frappant de voir, par exemple, comment de nombreux systèmes de camps surgissent spontanément. Goering lui-même, lors de son procès à Nuremberg, remarque que les premiers camps nazis apparurent du simple fait que, du jour au lendemain, « nous nous retrouvâmes avec plusieurs milliers de prisonniers entre nos mains ». Même chose en Union Soviétique, où les prisonniers, à partir de 1918, furent souvent installés, par mesure d’urgence, dans d’anciens monastères et églises. Pas plus tard qu’en 1943, les camps italiens réservés aux Juifs – ils commencèrent à apparaître en 1939, sous l’influence directe d’Hitler – se trouvaient encore dans des « écoles, villas, couvents, châteaux ». Lors de la guerre civile en Grèce, des camps furent installés en toute hâte dans des îles, où les détenus vivaient dans des campements de fortune ou dormaient simplement à la belle étoile.

Il est de même frappant de voir comment, souvent, les camps émergent en pleine guerre, au beau milieu d’une révolution et dans un climat de violence généralisée. Tout en affirmant que l’héritage de l’impérialisme a été souvent négligé comme influence dans la préhistoire du totalitarisme au 20ème siècle, Kotek et Rigoulot soulignent aussi l’influence brutalisante de la guerre au 20ème siècle, telle qu’elle fut conduite, en particulier, durant la Première Guerre mondiale en Europe et, par extension, durant la Seconde Guerre mondiale en Chine. Des armes nouvelles et des inventions nouvelles (le fil de fer barbelé, entre autres) rendirent soudain plus facile de terroriser davantage de gens plus rapidement. La Première Guerre mondiale engendra aussi ses propres camps : vastes camps d’internement, en Alsace-Lorraine, pour les civils « suspects », et immenses camps pour prisonniers de guerre, plus à l’Est. L’expérience infernale des tranchées peut, elle aussi, avoir contribué, en Allemagne et en Russie, à inspirer un mépris pour la vie humaine, qui est une composante essentielle du totalitarisme. 

Mais, pour que les différentes sortes de camps se développent et perdurent sur une longue période – comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie, en Union Soviétique et en Chine – quelque chose d’autre devait être présent, outre la nécessité immédiate et spontanée de rassembler un grand nombre de prisonniers et de les traiter comme du bétail ou une cargaison. A savoir l’idéologie, mais il convient de préciser qu’il devait exister une rhétorique de déshumanisation, de dépersonnalisation. Comme cela a été maintes fois décrit, la déshumanisation nazie des Juifs précéda la création, de fait, des camps : avant que les Juifs ne fussent, en pratique, raflés et déportés, ils furent privés du droit de travailler en tant que fonctionnaires, avocats et juges ; il leur fut interdit d’épouser des Aryens, de s’inscrire à des écoles aryennes, d’abattre des animaux selon le rite casher ; ils furent obligés d’arborer l’étoile jaune de David et subissaient mauvais traitements et humiliations en pleine rue.

Au sein des camps, ce processus se fit plus extrême. Dans son long entretien avec Franz Stangl, le commander de Treblinka, Gitta Sereny lui demande pourquoi les détenus du camp, avant d’être tués, étaient aussi battus, humiliés, privés de leurs vêtements. Stangl répond : « Pour conditionner ceux qui, en fait, devaient mettre en œuvre cette politique. Pour qu’il leur soit possible de faire ce qu’ils ont fait. » (3). Dans son ouvrage qui eut un grand retentissement, The Order of Terror : The Concentration Camp [L’Ordre de la terreur : le camp de concentration], le sociologue allemand Wolfgang Sofsky a, lui aussi, montré comment la déshumanisation des prisonniers dans les camps nazis fut méthodiquement appliquée à chaque aspect de la vie du camp, des haillons uniformes à la privation de l’intimité, à une discipline de fer – des règles strictes présidaient au couchage – et à l’attente constante de la mort (4).

Ce n’est peut-être pas totalement un hasard si, dans le cas soviétique, les comportements à l’égard des prisonniers connurent une profonde transformation, précisément à l’époque où le système des camps commença à se développer. Dès la fin des années 1930, Staline se mit à faire référence en public aux « ennemis du peuple », recourant à ce qu’un historien a nommé des « termes biologico-hygiéniques ». Les dénonçant comme de la vermine, une pollution, une saleté devant « faire l’objet d’un nettoyage », et les comparant à de « mauvaises herbes vénéneuses » (5). Les prisonniers furent parallèlement « excommuniés » de la vie soviétique, n’étaient pas autorisés à se traiter mutuellement de « camarades », ne pouvaient plus porter le titre de « stakhanoviste » ou d’ « ouvrier de choc », se fussent-ils bien comportés ou eussent-ils travaillé avec ardeur. Cette exclusion de la société soviétique affecta si fortement les prisonniers concernés, écrit Jacques Rossi, que dès les années 1940,

« une brigade qui venait juste d’effectuer un poste de 11 heures et demie accepta de rester et de travailler le poste suivant, uniquement parce que l’ingénieur en chef […] déclara aux prisonniers : « Je vous demande de le faire, camarades ! » (6)  

Les sociétés asiatiques qui ont instauré des systèmes de camps en masse et des systèmes de répression en masse, ne font pas exception. En Chine, la Révolution Culturelle diabolisa les « Noirs » par opposition aux « Rouges ». Au Cambodge, les Khmers Rouges punirent sévèrement les « 75 », les gens qui furent expulsés des villes en 1975. En Corée du Nord, les autorités parlent des « non réformables », semblables à de la « mauvaise herbe qui doit être arrachée ».

Que ce genre de langage franchisse les frontières, tel groupe de révolutionnaires l’empruntant à d’autres (et il est utile de noter combien, souvent, la métaphore des « mauvaises herbes » est utilisée), ou que le besoin de déshumaniser des groupes étrangers soit comme intrinsèque à la nature humaine, pose une question apparemment insoluble. Mais il est clair que les méthodes d’organisation des camps purent et furent exportées. En mettant à part la question probablement insoluble de savoir ce qu’Hitler savait réellement des camps de Staline, l’on peut affirmer, sans aucun doute, que les Chinois en avaient une connaissance approfondie. A l’apogée de la collaboration sino-soviétique, au début des années 1950, des « spécialistes » soviétiques aidèrent à mettre en place plusieurs camps chinois et organisèrent des brigades de travaux forcés dans une mine de charbon, près de Fuchun.

Dans l’Europe orientale de l’après-guerre, les camps communistes ne furent pas simplement mis en place sur les conseils des Soviétiques, mais furent en fait organisés et dirigés, au début, par l’Armée Rouge et la police secrète soviétique. Tel fut certainement le cas en Allemagne de l’Est, où certains prisonniers du nouveau régime furent affectés dans des camps nazis récemment libérés, dont Sachsenhausen et Buchenwald. En Roumanie, qui instaura, elle aussi, un vaste système de travaux forcés à la soviétique, la police secrète agissait sous les ordres directs de son homologue soviétique.

Rien, naturellement, n’empêcha d’autres cultures de revoir le modèle soviétique pour l’adapter à leurs besoins spécifiques. Après la mort de Staline, même les camps situés dans les Etats communistes d’Europe de l’Est commencèrent à différer sensiblement. Les Tchèques démantelèrent progressivement leurs camps, alors que les communistes bulgares conservèrent les leurs jusque dans les années 1970. Les camps chinois – les laogai – existent toujours, même s’ils ne ressemblent plus aux camps staliniens qu’ils étaient censés reproduire. Bien que les camps staliniens maintinssent leurs services « culturels – éducatifs », et bien que leurs commandants adhérassent pour la forme à l’idée de rééducation, ils n’avaient rien à voir avec le système rigide de rééducation que les camps chinois comportent actuellement, un système dans lequel l’expiation et l’avilissement rituel des prisonniers devant le Parti – autre forme de dépersonnalisation – semblent revêtir une importance bien plus grande, aux yeux des autorités, que les biens que les prisonniers réussissent à produire. L’idée du camp de concentration est suffisamment vague pour qu’elle s’exporte ; mais les détails spécifiques – à quoi servent les camps, comment ils se développent finalement, à quel point ils se rigidifient ou se désorganisent, ou encore demeurent cruels ou libéraux – tout cela dépend de tel ou tel pays, de la culture, du régime en place.

En fin de compte, toute exploration du sujet général des camps ramène invariablement à un débat sur ce qui les différencie et sur la singularité du régime qui les a instaurés. Ce qui ne veut pas dire que les comparaisons s’arrêteront : en fait, à mesure que l’on commence à avoir un regard rétrospectif sur l’histoire du 20ème siècle, il sera difficile d’éluder le sujet. Dans leur conclusion, les auteurs du Siècle des camps notent que la « globalisation » de l’histoire des camps a peut-être déjà commencé. Deux anciennes victimes des camps asiatiques, Pramoedya Ananta Toer, d’Indonésie, et Harry Wu, de Chine, ont visité les sites des camps nazis. J’étais présente à un séminaire à Cracovie, où les camps nazis, soviétiques et nord-coréens furent évoqués. Un des ouvrages récents les plus intéressants sur ce que les Français nomment le « phénomène concentrationnaire », Face à l’extrême, de Tzvetan Todorov (1991), examine l’expérience des prisonniers dans les systèmes nazi et soviétique, se demandant s’il leur était possible de maintenir quelque morale que ce soit dans le monde inhumain des camps (7).

De même, la globalisation n’est pas entièrement nouvelle. C’est Hannah Arendt, après tout, qui appelait à écrire une histoire du camp de concentration, depuis ses débuts dans les pays impérialistes, en passant par son utilisation, comme mesure temporaire, en temps de guerre, pour arriver à son institutionnalisation comme organe permanent de gouvernement dans des régimes de terreur. » Kotek et Rigoulot reconnaissent humblement que leur ouvrage constitue simplement un début de réponse à sa proposition. Espérons qu’il y en ait d’autres.

Notes

1. Mikhail Geller, Kontsentratsionni Mir i Sovetskaya Literatura [Le monde concentrationnaire et la littérature soviétique], Londres : Overseas Publications Exchange Ltd, 1974. L’ouvrage de Geller, qui a été traduit en français [éd. L’Age d’Homme, 1974 – NdT], mais pas en anglais, est le premier à étudier l’évolution des camps de concentration dans le cadre de l’idéologie bolchevik.
2. Stéphane Courtois, Nicolas Werth, Jean-Louis Panné, Andrzej Paczkowski, Karel Bartošek, Jean-Louis Margolin. Le Livre noir du communisme. Paris : Editions Robert Laffont, 1997, 846 p.
3. Gitta Sereny, Into that Darkness : An Examination of Conscience, New York : McGraw-Hill, 1974, p. 101. [Traduction française par Colette Audry, Au fond des ténèbres, parue en 1975 aux éditions Denoël, rééd. en 2007 – NdT].
4. Wolfgang Sofsky, The Order of Terror : The Concentration Camp, Princeton University Press, 1997. [Traduit de l’allemand en français par Olivier Mannoni, édtions Calmann-Lévy, 1995 – NdT].
5. Amir Wiener, « Nature, Nurture, and Memory in a Socialist Utopia : Delineating the Soviet Socio-Ethnic Body in the Age of Socialism, » The American Historical Review, Vol. 104, n° 4 (oct. 1999), p. 1121.
6. Jacques Rossi, The Gulag Handbook : An Encyclopedia Dictionary of Soviet Penitentiary Institutions and Terms Related to the Forced Labor Camps, traduit du russe en anglais par William A. Burhans, New York : Paragon House, 1989, p. 449. [Traduction française, Le Manuel du Goulag, du russe en français, par l’A. en collaboration avec Sophie Benech et Véronique Patte, Le Cherche Midi Editeur, 1997 – NdT].
7. Tzvetan Todorov, Facing the Extreme : Moral Life in the Concentration Camps, traduit du français en anglais par Arthur Denner et Abigail Pollak, New York : Metropolitan Books, 1996. [Edition française, Face à l’extrême, Seuil, 1991 – NdT].
    
[Anne Applebaum est notamment l’auteure de Gulag. A History of the Soviet Camps, Londres : Allen Lane, 2003. L’ouvrage de Joël Kotek et Pierre Rigoulot est paru en anglais, Londres : Orion / Weidenfeld, 2004. (NdT)].

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Traduction : © Georges Festa – 06.2012.