dimanche 10 juin 2012

L’histoire de la Jérusalem arménienne bientôt portée au grand écran / The story of Armenian Jerusalem to come to life in feature film

Entrée de la cathédrale Saint-Jacques, quartier arménien de Jérusalem, mai 2009
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L’histoire de la Jérusalem arménienne bientôt portée au grand écran

Armenian Life, 11.05.2012

 
L’histoire des Arméniens de Jérusalem, un récit fascinant de courage, d’espoir et de résistance, saupoudrée d’éléments inévitables de bouleversements et de tragédies, va faire l’objet, pour la première fois, d’un long métrage.

S’il y eut précédemment des tentatives de raconter une partie de cette histoire dans le cadre d’un livre ou d’un film, le centre d’intérêt a toujours été trop limité pour contenir toute la diversité de la présence arménienne dans cette ville, considérée par beaucoup comme le centre du monde.

D’innombrables articles de journaux et de revues ont été écrits sur cette communauté dynamique, qui donna à cette terre son premier studio de photographie, sa première imprimerie et l’univers du grand musicien Ohan Dourian. Mais, encore une fois, ces études n’ont abordé que la périphérie ou signalé, ici et là, quelques jalons fugaces ou fascinants durant leur parcours.  

Arthur Hagopian, journaliste et correspondant à l’étranger australo-arménien, ancien attaché de presse du Patriarcat arménien de Jérusalem, et qui travaille comme consultant sur un film IMAX en 3 D en cours de tournage à Jérusalem (www.jerusalemthemovie.com), dirige le projet visant à porter l’histoire des Arméniens de Jérusalem au grand écran.

« J’ai déjà eu des discussions avec d’importantes sociétés de production de films et des acteurs clé dans l’industrie du cinéma, et ils sont prêts à s’embarquer, » déclare Hagopian. « Ils ont la chutzpah [niaque], les contacts et l’expertise nécessaires pour donner vie à ce projet. »

Il y a quelques années, Hagopian a lancé un projet de site internet (http://arthur-hagopian.com/Armenians/Kaghakatsis/index.htm), dans le but de préserver et maintenir l’histoire, la culture et les traditions des Arméniens « kaghakatsi » (autochtones) de Jérusalem, un des trois groupes d’Arméniens dans la ville. Les Kaghakatsi ont la particularité d’être les premiers Arméniens à s’être établis à Jérusalem, s’appropriant le quartier arménien de la Vieille Ville comme choix d’habitation. L’autre grand groupe est appelé les « Vanketsi ». Ce sont surtout des survivants du génocide ou leurs descendants ; ils vivent à l’intérieur de l’enceinte du couvent [vank] de Saint-Jacques, siège du Patriarcat arménien.

Le projet « Kaghakatsi » est aussi de retracer et d’inventorier les ancêtres des habitants du quartier arménien, une communauté qui est un rêve pour tout généalogiste : chaque « Kaghakatsi » est lié à chacun de ses homologues, directement ou indirectement, par une chaîne ininterrompue qui remonte les siècles, d’après Hagopian. 

A ce jour, l’entreprise « Kaghakatsi » rassemble plus de 3 000 noms, recueillis à partir des archives officielles [« domar »] du Patriarcat arménien, de collections personnelles et de quelques documents d’exception : or, à son apogée, la totalité des effectifs arméniens à Jérusalem – les « Kaghakatsi », « Vanketsi » et le petit nombre de catholiques convertis – s’élevait à plus de 15 000.

Ce chiffre a baissé de façon inquiétante au fil des ans, la première grande déperdition ayant eu lieu en 1948 dans le sillage de l’exode en masse vers l’Arménie.

Les témoignages historiques sont peu abondants, mais certains érudits font remonter les débuts de la présence arménienne à Jérusalem à l’époque de l’empire de Tigrane II, dont les armées balayèrent la région vers 100-150 avant notre ère.

L’on ignore si Tigrane II s’empara réellement de Jérusalem, cet argument étant brandi avec insistance contre la thèse selon laquelle il ne le fit pas. Néanmoins, lorsque le corps principal de sa grande armée abandonna sa mission de conquérir d’autres territoires, il laissa derrière lui d’importantes garnisons et de nombreux colons, dont certains finirent par gagner cette ville de la province de Judée.

Ils s’établirent dans le pays du lait et du miel et prospérèrent. Lorsque, près de quatre siècles plus tard, l’Arménie devint la première nation au monde à accepter le christianisme comme religion d’Etat, leurs effectifs s’augmentèrent des foules de pèlerins qui faisaient un voyage périlleux, depuis les montagnes de leur patrie, pour venir prier sur le lieu de naissance et le tombeau de Jésus.

Les nouveaux arrivants bâtirent églises et monastères, les embellissant à l’aide de mosaïques d’un raffinement à couper le souffle, dont certains subsistent encore, resplendissant de leurs couleurs éternelles. La découverte la plus récente ne fut faite, par hasard, qu’il y a quelques années, dans le quartier de Mousrara, en dehors de la Vieille Ville, lorsque des ouvriers sont tombés sur les ruines d’un autre monastère arménien.

Sur un médaillon (terme archéologique désignant une mosaïque circulaire), installé dans l’entrée, le prêtre artiste a inscrit une humble supplique :

« Moi, le prêtre Yevsdat [Eustache], j’ai construit cette mosaïque. Toi qui entres ici, souviens-toi de moi et de mon frère Ghougas [Lucas] en Christ. » 

« Les Arméniens ont laissé une empreinte indélébile dans les annales de la ville dorée de Jérusalem, » explique Hagopian. « Leur histoire est celle d’une vigueur débridée et d’une vitalité sans bornes, qui se manifestent, par exemple, dans les monuments qu’ils ont érigés et l’art qu’ils ont produit. La cathédrale Saint-Jacques [Sourp Kelkhatir] est, sans conteste, l’édifice chrétien le plus admirable à Jérusalem, tandis que leurs céramiques et leur poterie sont sans égales pour leur finesse artistique. »

« Nous projetons de raconter notre histoire à travers le médium d’un long métrage, qui plongera dans l’âme de cette part unique de l’humanité et répondra à la question : « Qu’est-ce qui fait fonctionner les Arméniens de Jérusalem ? »

Hagopian va écrire le scénario et songe à mettre en scène le film.

« Je ne pense pas qu’on se dirigera vers un documentaire touristique facile, confie-t-il. Nous raconterons une histoire qui puisse captiver le public et le tenir en haleine. »

Sa vision d’ouverture est un panorama de l’armée conquérante de Tigrane II, envahissant la région et marquant une halte sur les frontières de la Judée. Au loin, en partie obscurcie par la brume de la bataille, les contours de Jérusalem invitent par leur miroitement.

Quelques séquences plus tard, l’écran est occupé par le spectacle d’une longue file de caravanes de chameaux, cheminant à travers les étendues désertes de la Judée, les sabots des animaux lourdement chargés soulevant des colonnes de poussière sur leur chemin. Ce sont les premiers pèlerins arméniens qui arrivent en Terre Sainte : ils se dirigent vers le caravansérail du khan El Ahmar, situé sur le site de l’auberge du bon samaritain, où ils bâtiront ensuite une église et un monastère.

Mais, avant le tournage de la première séquence, Hagopian doit s’assurer des fonds nécessaires pour couvrir le coût de la production.

« Nous sommes sûrs qu’il existe un intérêt suffisant, non seulement dans le monde arménien ou chrétien, mais partout où cette ville enchanteresse est révérée, pour que des mécènes et des soutiens se présentent et financent le film, » dit-il.

Hagopian accorde une sentiment d’urgence à ce projet, du fait de la baisse incessante du nombre des Arméniens de Jérusalem, en particulier les anciens qui connaissent et ont vécu ces histoires.

« Il y a quelques années, nous avons perdu la dernières des matriarches de Jérusalem. Il en reste si peu maintenant ; il  existe un danger réel et perçu comme tel que, si nous n’exploitons pas maintenant la banque de souvenirs que constituent ces mémoires vivantes, alors, une fois qu’elles auront disparu, peu de choses précieuses nous resteront, » prévient-il.     

« Si nous ne racontons pas notre histoire maintenant, il sera trop tard ensuite, poursuit-il. Qui sera encore là pour les raconter ? En outre, Jérusalem change en bien des aspects : architecturalement, démographiquement, politiquement. Toutes les anciennes façons d’être disparaissent : qui, parmi la génération actuelle des Arméniens de Jérusalem, a jamais entendu parler de cet incomparable crieur de la ville, Khorène, dont les mélodieuses harmonies matinales nous appelaient à la prière, le dimanche ? Bientôt, la Vieille Ville cessera d’exister en tant que Vieille Ville, pour être transformée en une imitation absurde d’une métropole confuse, son âme dépouillée d’un de ses aspects les plus attachants. »

« Dans le quartier arménien de la Vieille Ville, aux ruelles pavées, chaque carreau a une histoire à raconter. Nous nous donnons pour tâche de retrouver ces récits du passé, de revivre des jours enchanteurs, faits d’innocence et de simplicité, » ajoute-t-il.

Bien que réticent à révéler d’autres détails sur le scénario, Hagopian précise qu’un incident qui s’est produit lors du conflit arabo-israélien en 1948 nécessite d’être reconstitué.

« Nous étions réunis au-dessus de la cuisine d’un voisin, dans un des cloîtres convertis du couvent de Saint-Jacques, où nous avons trouvé refuge lors des combats, lorsque du haut du ciel, un objet sombre terrifiant tomba soudain vers le sol, atterrissant dans l’embrasure de la porte, » se rappelle Hagopian, qui figurait parmi les enfants présents.

« C’était un obus – il avait dû être lancé par les combattants juifs, de l’autre côté de la muraille de Jérusalem. Il n’avait pas explosé – mais comment pouvions-nous le savoir ? Tremblants de peur, nous nous sommes dépêchés de nous abriter, tandis qu’un appel était adressé en direction des secours. Quelques minutes plus tard, un compatriote tout petit, Bédros, arrive, appelle tout le monde à rester à sa place et commence à manipuler le missile. Dès qu’il a terminé, il le soulève à bras-le-corps et le descend par un escalier abrupt, l’entourant de ses bras dans une étreinte grotesque. Il traîne ce lourd obus sur plusieurs centaines de mètres et le jette dans un puits abandonné. »

D’après Hagopian, il est encore trop tôt pour hasarder une estimation des coûts engagés. Le projet, au nom de code « Pavés ronds », sera géré par une nouvelle entreprise qui sera constituée à Sydney.

« Qui sait ? On aura peut-être une offre d’un grand studio ou d’un acteur d’Hollywood, impatient de prendre une part active au projet ! »      

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Traduction : © Georges Festa – 06.2012.