samedi 2 juin 2012

Malatya : la vie après l’Arménie dans une ville jadis arménienne de la Turquie moderne / Malatya : Post-Armenian Life in modern Turkey's once Armenian city

Carte des districts de la province de Malatya, Turquie (2006)
© http://fr.wikipedia.org
 

Malatya : la vie après l’Arménie dans une ville jadis arménienne de la Turquie moderne
 
par Gayane Mkrtchyan [Méguerditchian]
 
Armenia Now, 29.05.2012

 

MALATYA, Turquie – Arman et Murad, deux frères arméniens, qui vivent à Malatya, une ville au sud-est de la Turquie, ouvrent les portes de l’église arménienne de la Sainte-Trinité [Tach Horon], vieille de 250 ans, dans le quartier de Çavuşoğlu, et font entrer le groupe de journalistes arméniens et turcs de passage.

L’église, qui vit autrefois célébrer les offices et était tout imprégnée des senteurs de l’encens, n’a maintenant plus de dôme, ni d’autel ; tout n’est que ruines à l’intérieur – un roi sans couronne dans cette ville longtemps gouvernée par les Turcs.

« Le gouvernement turc a décidé de rénover l’église. Les travaux vont bientôt commencer. Ils disent qu’après la rénovation, elle fera fonction de bibliothèque ou de centre culturel, » précise Serdar Boyaci (Sardar Boyajian), représentant l’Union Haydar des Arméniens de Malatya. Leurs grands-parents, poursuit-il, leur parlaient de l’époque où Malatya comptait quatre églises arméniennes. Aujourd’hui, les églises de la Sainte-Trinité et Grigor Lussavoritch [Grégoire l’Illuminateur] sont en ruines, la troisième a été convertie en mosquée et ils n’ont pu localiser la dernière.

Boyaci ne sait que quelques mots en arménien ; il parle surtout le turc. Le siège de l’organisation qu’il dirige est situé à Istanbul. Celle-ci compte environ 200 Arméniens de Malatya, qui vivent en Turquie et d’autres pays à travers le monde. Haydar possède aussi un compte Facebook.

Malatya, une ville d’environ 400 000 habitants et patrie de Hrant Dink, militant des droits de l’homme et journaliste aujourd’hui disparu, assassiné en Turquie en 2007, n’abrite maintenant que 60 Arméniens, qui ne redoutent nullement de parler ouvertement de leur identité ethnique et chrétienne. De même, d’après Boyaci, environ 150 Arméniens « cachés », convertis à l’islam, se trouveraient dans cette ville.

Contrairement à Istanbul ou d’autres communautés arméniennes, où les Arméniens n’ont pas peur d’évoquer ouvertement leurs origines, le faire à Malatya semble plus risqué.

Ali Bey, le guide qui accompagne le groupe de journalistes arméniens, lie cela aux événements qui se sont produits à Malatya, il y a deux ans, lorsque des groupes nationalistes clandestins s’en sont pris à des chrétiens.

Boyaci accompagne le groupe jusqu’au cimetière arménien de Malatya, où la tombe la plus ancienne est celle de Martha Obozyian, décédée en 1910. Il montre la pierre tombale de son grand-père, Grigor Orguneser (Ansourlian). Il existait une commune du nom d’Ansur, sur le territoire de Malatya, d’où est issu ce patronyme. Les noms gravés sur de nombreuses pierres tombales sont d’origine arménienne, mais les désinences sont turques.

« Pour éviter les affrontements ethniques et les tensions sociales, une loi a été votée en Turquie en 1934, en vertu de laquelle tous les citoyens du pays, quelle que soit leur origine ethnique, doivent avoir des noms turcs, » précise Ali Bey.

Andranik Ispiryan, turcologue, qui faisait aussi partie du groupe de journalistes en visite, estime qu’avec cette mesure, les autorités turques réglaient la question de la « turcisation » de tous les citoyens du pays.

Boyaci nous raconte comment les autorités municipales de Malatya ont détruit une chapelle, qui avait été récemment construite dans le cimetière arménien et qui servait aussi de lieu de rassemblement pour les Arméniens de la ville.

« Nous avons fait appel auprès de la municipalité pour qu’elle débloque des fonds, afin de restaurer l’ancien lieu de prières dans le cimetière arménien, mais nous avons essuyé un refus. Nous leur avons demandé d’être autorisés à le restaurer avec nos propres moyens, et ils ont accepté. Le coût de la construction se montait à environ 65 000 dollars. L’ouverture du centre eut lieu le 2 février dernier, mais, le lendemain, les autorités municipales ont fait démolir l’édifice, au motif qu’il ressemblait à une église, » précise-t-il.

L’organisation Haydar et les médias turcs ont rendu publique cette affaire, après quoi la municipalité de Malatya présenta une explication selon laquelle ils voulaient seulement opérer quelques modifications sur le bâtiment, afin de s’assurer qu’il ne ressemblât pas à une église. Finalement, les autorités de la ville ont promis que la salle de prières serait restaurée en novembre prochain.

Boyaci accompagne aussi le groupe de journalistes à l’église Grigor Loussavoritch, qui se trouve à quelques kilomètres en dehors de Malatya, dans le village kurde de Venk.

L’église, située sur une petite hauteur, a l’air d’un bijou dissimulé dans les profondeurs de l’océan – de l’extérieur, elle a une apparence de mauvaise augure, mais à l’intérieur, parmi les ruines, il est encore possible d’admirer son ancienne splendeur. Elle ne possède ni autel, ni dôme ; il est certain que plus personne n’en prend soin.

Parmi ces vestiges, des enfants kurdes et turcs jouent. Ils regardent, tout étonnés, les visiteurs de cette église oubliée.

Sanym, un habitant du village, nous raconte que, chaque année, en août, de nombreux visiteurs arméniens viennent voir leur lieu saint.

« C’est la fête de leur saint ; ils viennent le célébrer. Nos grands-parents disent qu’autrefois, les Arméniens vivaient ici, » nous confie-t-il. D’après Boyaci, les autorités turques projettent aussi de réparer l’église Grigor Loussavoritch, mais, après ces réparations, cette église servira elle aussi de centre culturel.

Le soir venu, Malatya allume ses lumières, révélant l’immensité du lieu. Chez un antiquaire, nous découvrons un objet portant l’image d’une croix. Le vendeur, qui ne s’exprime qu’en turc, répond par l’affirmative à la question de savoir s’il s’agit d’un objet arménien. Puis, ce négociant se met à nous montrer d’autres objets arméniens – soucoupes, plateaux, croix… Soudain, il tente de nous expliquer en turc qu’il est lui aussi d’origine arménienne. Il s’avère que son père s’appelait Grigor et sa mère Saténig [Ambre]. Ils l’appelèrent Hakob, mais il dut ensuite prendre le nom de Remzi Govei.

Près d’un siècle que rien d’arménien n’a été créé à Malatya, que les cloches de l’église arménienne locale ne résonnent plus, que son encens ne brûle plus.

D’après les sources historiques, des massacres d’Arméniens eurent lieu aussi à Malatya en 1895, mais les derniers vestiges arméniens de la ville, qui comptait une communauté de 20 000 Arméniens, furent rasés après le génocide de 1915. Les rares survivants de la politique d’extermination du gouvernement Jeune-Turc furent déportés et trouvèrent refuge à l’étranger. Nombre d’entre eux partirent en Arménie Orientale et s’établirent dans un faubourg d’Erevan, qui fut appelé Malatya.

[Gayane Mkrtchyan s’est rendue en Turquie dans le cadre du programme de soutien au rapprochement Arménie-Turquie, du Centre d’études des Tendances politiques globales et de la Fondation Eurasia.]         

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Source : http://www.armenianow.com/society/features/38330/armenia_turkey_malatya_life
Traduction : © Georges Festa – 06.2012.