dimanche 3 juin 2012

Paul Sagsoorian : Growing up as an Armenian American in New York City Between the Two World Wars / Ma jeunesse arméno-américaine à New York dans l’entre-deux-guerres

New York, statue de la Liberté
© http://commons.wikimedia.org


Ma jeunesse arméno-américaine à New York dans l’entre-deux-guerres
 
par Paul Sagsoorian [Sagsourian]
 
Ararat, 08.03.2012


C’est le 26 mars 1923 que j’ouvris, pour la première fois, les yeux dans un hôpital sur la 16ème rue, à l’est de Manhattan. Mes parents, Aram et Elizabeth, s’étaient mariés vingt ans plus tôt. Ma sœur, Mary, était née un an avant, en février 1922.

Leur premier fils, qui s’appelait Bédros, naquit en 1905. Leur second fils, Khatchig, en 1908. Mais mon père ne verra jamais son second fils, car il partit pour l’Amérique en 1907, arrivant ici en 1908. Bédros et Khatchig perdirent la vie durant le génocide arménien.

Notre famille habitait sur la 16ème rue, côté ouest, en dehors de la 9ème avenue, dans le quartier de Chelsea, peuplé principalement d’Irlandais. Mon père y possédait une épicerie, qui fut ouverte en 1890 par l’un de ses frères aînés, Paul Sagsourian, dont elle prit le nom. Mon père avait un autre frère, plus âgé, nommé Oscar, qui vint en Amérique vers 1900. Tous les deux s’occupaient du magasin.  

Ils étaient originaires du village de Havav, dans la province de Palou, située à l’est de l’Asie Mineure. Comme il n’y avait guère d’usines à New York, la plupart des immigrants se lançaient dans le secteur de l’épicerie. Oncle Paul revint dans sa Turquie natale en 1909 et Oncle Oscar en 1912, si bien que mon père se retrouva seul à gérer l’affaire.

Une fois mes oncles revenus dans le vieux pays, ils restèrent en contact par courrier. Je possède encore ces lettres centenaires, qui abordent surtout des questions familiales et la bonne marche de l’épicerie. Néanmoins, Oncle Paul, dans une de ses lettres, précise qu’il est devenu citoyen des Etats-Unis en 1899 et que cela pourrait lui être utile.

De retour à New York, les événements tragiques du génocide arménien commencèrent à parvenir. Nous comptions huit proches là-bas et une quarantaine d’autres membres de notre famille, originaires de Havav. Mon père était convaincu qu’il n’y avait eu aucun survivant de sa famille, jusqu’à ce qu’un jour, un ami se présente au magasin et lui apprenne qu’il avait relevé le nom de ma mère, parmi les survivants. Elle se trouvait maintenant à Alep, en Syrie. Mon père prit immédiatement contact avec elle, lui envoyant de l’argent et faisant des préparatifs en vue de son long voyage pour l’Amérique. Elle débarqua sur le sol américain le jour de la Saint Patrick [17 mars] en 1920, où elle fêta son anniversaire. Mettant fin à quatorze années de séparation.  

1920 marque aussi le début de la présence arménienne à New York. Il y avait quelque huit Sagsourian, dont mon père et environ 36 hommes venus de Havav. Certains étaient mariés, d’autres non. Les survivants, principalement des femmes, commencèrent à arriver et des familles se formèrent.

Au début du 20ème siècle, des marchands de tapis existaient entre l’avenue Madison et la 5ème avenue, de la 34ème à la 23ème rue, et ils traitaient avec de riches clients. Sur la 1ère, 2ème et 3ème avenues, et celle de Lexington, une petite communauté arménienne s’était établie. Une église arménienne fut implantée en 1915. Elle prit le nom de cathédrale Saint Grégoire l’Illuminateur, d’après le saint patron des Arméniens. Elle se trouve toujours au nord de la 27ème rue, entre la 2ème et la 3ème avenues, ce qui en fait la plus ancienne église arménienne de New York. A cette époque, il y avait quatre lignes de métro aérien et deux souterraines, l’une côté Est, et l’autre côté Ouest. Les tramways traversaient les grandes avenues du nord au sud, tandis que des bus et d’autres tramways allaient d’est en ouest sur les rues de traverse. Sur tous les trajets, le prix n’était alors que de cinq cents. Il était facile pour les Arméniens, où qu’ils vécussent à Manhattan, de se rendre dans le quartier dit arménien pour y faire leurs emplettes, le dimanche habituellement. Il y avait des épiceries arméniennes. La plus prisée était gérée par les frères Anouchian. Il y avait aussi des restaurants arméniens ; l’un des plus fréquentés s’appelait le Balkan. D’autres magasins étaient gérés par des Arméniens. Il y avait des médecins, des dentistes et une entreprise de pompes funèbres arménienne. Les partis politiques y comptaient aussi des sections. Les dachnaks possédaient tout un immeuble sur la 3ème avenue, vers la 28ème rue, tandis que les hentchaks en avaient un, à quelques pâtés de maisons. Les ramgavars avaient probablement un lieu, mais je n’en ai aucun souvenir.

Quand j’avais deux ans, mon père perdit son bail auprès de la United Biscuits Company et nous quittâmes la 16ème rue pour un trois pièces, sur la 96ème rue, entre la 2ème et la 3ème avenue, Upper East Side. Deux autres familles arméniennes vivaient là aussi. Il y avait une épicerie et une cordonnerie, gérées par des Arméniens, juste à côté, sur la 95ème rue, entre la 2ème et la 3ème avenues.

Je me souviens que, lorsque nous vivions sur la 96ème rue, ma mère rejoignait des proches et des amis de longue date, se rendant ensuite dans un des parcs de la ville, pour y ramasser des feuilles de raisin – l’article le plus important dans une maisonnée arménienne. Ma mère m’emmenait avec elle, alors que j’étais tout jeune. Ils rentraient, leurs sacs de courses emplis de ces feuilles, qui étaient ensuite bouillies, enroulées et déposées dans des bocaux dûment scellés pour un usage ultérieur. Deux garnitures différentes étaient préparées : l’une se composait de riz, viande hachée et oignons, accompagnés de sauce tomate et servis avec du yaourt ; l’autre de riz bouilli, épices et huile d’olive.

Le yaourt occupe, lui aussi, une place importante dans la cuisine arménienne. Au début des années 1930, le lait se vendait dans de grands conteneurs et n’était pas pasteurisé. Lorsque ma mère avait besoin de lait, le matin, elle me remettait le bidon à lait et je gagnais l’épicerie arménienne sur la 95ème rue. Le marchand emplissait alors le bidon depuis le haut du conteneur ; ce qui n’était pas très juste, car la graisse se trouvait en haut. En privant ainsi les autres clients, qui étaient surtout irlandais. Contrairement à ma mère qui, elle, se procurait un lait riche, gras à souhait, pour fabriquer un bon yaourt.

Lorsque ma mère recevait des invités, elle me donnait à préparer du café turc. J’y excellais, mais elle me disait aussi de ne pas en siroter, car cela rendrait ma peau foncée, pareille au café.

Ma mère avait aussi l’habitude d’acheter de la graisse animale avec de la viande d’agneau, qu’elle cuisait ensemble avec soin, déposant ensuite le mélange obtenu dans des pots en terre. Puis, lorsqu’elle voulait cuisiner un ragoût avec des haricots verts, la base était prête. Je chapardais dans ces pots et en retirais de la viande qui, je me souviens, était délicieuse.  

A cette époque, beaucoup d’Arméniens, dont mon père, fabriquaient leur propre liqueur, appelée l’arak. Il possédait un alambic en cuivre. J’allais chercher une caisse de raisins, qu’il faisait fermenter à point pour l’alambic. L’avantage de vivre au dernier étage était que les autres locataires ne pouvaient pas sentir l’odeur produite par cette opération. Je m’asseyais à côté de lui, tandis que la bouillie se distillait en arak. Il testait la liqueur avec une allumette allumée. Il pouvait dire, par la simple nuance de la flamme bleue, si l’arak était bon ou non. Au fait, la teneur en alcool est de 50 %, ce qui explique pourquoi il vous brûle la bouche, lorsque vous y goûtez. Mon père le dégustait avec un peu d’anis et le servait, teinté de vert, accompagné de feuilles de persil.

Les Arméniens commencèrent ensuite à se déplacer vers Washington Heights, en haut de la partie ouest de Manhattan. En 1920, la communauté acquit une seconde église, qui prit le nom d’église Sainte-Croix d’Arménie. Comme les autres églises, celle-ci fut très active pour préserver la culture arménienne. Elle comptait une école pour enseigner à lire et à écrire en arménien aux enfants. Des lectures de poésie, ainsi que des cours de danse et de théâtre arménien, étaient organisés dans la salle paroissiale.

En 1933, une foire universelle fut organisée à Chicago. Quelques Arméniens voulurent y installer une exposition sur l’Arménie et déployer le drapeau tricolore. Mais d’autres Arméniens s’y opposèrent. Monseigneur Ghevont Tourian, primat de l’Eglise arménienne d’Amérique (Diocèse oriental), qui se trouvait là, déclara que le drapeau tricolore n’était plus valable, car l’Arménie n’était plus indépendante et faisait désormais partie de l’URSS. Ce qui souleva une vive polémique au sein de la communauté arménienne. J’avais entre 9 et 10 ans, lorsque mon père m’emmena à Madison Square Park. Je crois que c’était un dimanche. Je me souviens encore très bien de ce jour-là. Les dachnaks organisaient un défilé. Les hentchaks et les ramgavars étaient là, eux aussi. La police vint séparer les deux groupes opposés. Je me souviens d’un policier disant aux rouges, à savoir les hentchaks et les ramgavars, de se placer d’un côté de la rue, et les blancs, à savoir les dachnaks, de l’autre. Fait intéressant, car les communistes étaient considérés comme une menace dans l’Amérique des années 1930, même si nous étions dans une dépression. Il y eut quelques échauffourées, mais chacun s’arrêta là et regagna ses pénates.         

[Né à New York, artiste et illustrateur de profession, Paul Sagsoorian [Sagsourian] a travaillé pour de nombreuses publications et éditeurs au fil des ans, dont Knopf, MacGraw-Hill, Oxford University Press, The New Yorker, The New York Times Magazine, Newsweek, Harper’s, Business Week, et Weight Watchers Magazine. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, il a longtemps exercé les fonctions de directeur artistique pour le magazine Ararat. Il vit actuellement à Yonkers, dans l’Etat de New York, et continue de collaborer activement, en tant qu’illustrateur, pour de nombreuses publications.] 

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Traduction : © Georges Festa – 06.2012.