mardi 19 juin 2012

Phan Thi Kim Phuc / Nicole Guiraud

Phan Thi Kim Phuc et ses frères et sœurs, fuyant le bombardement au napalm, par l’armée américaine, du village de Trang Bang, Sud-Vietnam, 8 juin 1972 – cliché Huỳnh Công Út [Nick Ut] (Associated Press)
Nicole Guiraud, 10 ans, et Danièle Michel-Chich, 5 ans, victimes de l’attentat à la bombe, par le FLN, du Milk Bar, Alger, 30 septembre 1956

Enfances

 
Deux photographies, une même tragédie. Celle des enfances meurtries, volées. A une différence près : dans un cas, cette route près d’engloutir les survivants de l’apocalypse, accourant, prenant le spectateur à témoin. Dans l’autre, ce banc d’hôpital algérois, où se lisent un semblant de paix, une espérance factice, nous avons survécu.
 
En arrière-plan : ici, un mur de feu et de destructions, soufflant sa nuit ; là, un mur blanc, presque invisible, qui dit précisément l’anonymat du corps blessé, l’abolition pesante des repères, la violence absente, d’autant plus menaçante.
 

Route sud-vietnamienne, où se croisent militaires et victimes, uniformes et nudités, folie meurtrière et innocence en fuite. Hôpital algérois, dans lequel deux enfants opposent à leurs mutilations un regard fixe, un sourire absent, comme déposés.
 

Lorsque l’enfance est rejetée, niée. Terrorisme d’Etat ou terrorisme d’un Etat à naître. Dans les deux cas, un déni, une volonté identique. Déni de la liberté de ceux et celles qui n’y sont pour rien, déni de l’intégrité physique de ceux et celles qui sont différents, déni du droit à la parole de ceux et celles qui sont contraints à fuir ou à mourir.
 

Quelle volonté préside à ces deux crimes imprescriptibles, sinon celle de massifier l’autre, le déshumaniser, l’exclure, le détruire ?
 

Mais il y a plus que la destruction des corps. Il y a celle de la mémoire. Etape ultime du négationnisme. Or, précisément, les témoins, les survivants portent une parole. Leur lumière. Leur vie durant. De l’exil obligé aux ancrages réinventés, de l’identité blessée aux métissages de fortune, d’une langue à l’autre.
 

Phan Thi Kim Phuc – Nicole Guiraud : nous sommes tous les enfants des guerres, des terrorismes. Survivre alors. Mais vivre plusieurs vies, les porter en soi, les multiplier. Lorsque les routes se font cannibales, les lieux bourreaux. Les ailleurs. Les autres. Avec leurs nuits et leurs peurs. Courir. Regarder. Sans oublier.
 

Il n’y a de vraie justice que celle des âmes réconciliées, des ténèbres dites, des enfances réparées. Nos Vietnams. Nos Algéries. Nos Arménies.

© georges festa – 06.2012