jeudi 14 juin 2012

Raffi [Hakob Mélik Hakobian] - Le Fou / The Fool

© Editions Bleu autour, 2009 (traduction : Mooshegh Abrahamian)
 

Raffi (Hakob Mélik Hakobian)
Le Fou
Œuvres choisies, Erevan (Arménie) : Sovetakan Grogh, vol. 4, 1984
(en arménien)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 30.06.2003

 
Cet essai ne prétend pas se substituer aux excellentes recensions du Fou et de l’œuvre de Raffi en général, dues à Donald Abcarian. Lesquelles sont accessibles dans la préface de sa traduction anglaise du Fou (Gomidas Institute, 2000) et dans deux études parues dans la rubrique « The Critical Corner » de Groong (1). Renouvelant cette approche enthousiaste, mon propos est ici d’inciter les lecteurs arméniens et anglais à se plonger et à débattre de cet ouvrage. Le Fou est bien plus qu’une aventure au patriotisme exubérant, dans le style de R. L. Stevenson ou de Walter Scott. Il s’agit d’un traité politique des plus lisible, contenant un diagnostic et une liste très complète de remèdes, à l’attention du mouvement national arménien à la fin du 19ème siècle.

La profondeur intellectuelle et la vision de Raffi, son aisance avec le langage et son immense talent de conteur ont fait du Fou un des romans arméniens les plus lus de tous les temps. Ce qui se comprend. Peu de documents historiques peuvent rivaliser avec le tableau socio-économique et politique achevé qu’il livre de l’Arménie sous domination ottomane, durant la décennie de la guerre russo-turque des années 1870. Entrelaçant aventure et analyse, Le Fou éclaire quelques-unes des structures majeures de l’oppression ottomane. Il met aussi le doigt sur un tournant critique dans la stratégie de l’Etat ottoman, le gouvernement commençant alors à s’allier les clans kurdes contre une possible révolte des Arméniens.

Tout aussi éclairante, la description que livre Raffi de l’existence des Arméniens et des Kurdes, de leur organisation économique, de leurs mœurs, ainsi que de leurs coutumes et traditions nationales et locales. S’inscrivant dans un contexte socio-politique d’ampleur, le récit avec ses personnages bien vivants – les membres du riche clan Khatcho, les jeunes patriotes arméniens Vartan « le Fou » et Doudoukdjian, Thomas Effendi, un marchand, et de nombreux autres – dépeint une nation qui, bien que conduite au bord de la destruction, traverse aussi un processus de transition, s’apprêtant à livrer un combat pour sa survie et son indépendance.

Pour se faire une idée du Fou, il convient d’abandonner toute idée préconçue, étroite, de ce qu’est la perfection artistique. Parouir Sévak avait vu juste, lorsqu’il écrivait que si Raffi était né en France au 18ème ou au 19ème siècle, il aurait créé une œuvre à la mesure d’un Balzac. Mais Raffi est un Arménien, dont l’œuvre reflète et exprime les luttes nationales émergentes d’un peuple, dont toute l’existence fut empreinte par des siècles d’oppression destructrice. Malgré cela, il est talentueux et brillant. Au point que son génie impose une définition moins dogmatique de ce qu’est la bonne littérature. S’il arrive aux personnages de Raffi, dans Le Fou, d’être moins complexes au plan émotionnel et psychologique que ceux que l’on trouve chez Balzac ou Dostoïevski, ils n’en sont pas moins réels et convaincants.  

Dans Le Fou, les personnages principaux sont définis par des traits sociaux et moraux précis, reproduisant à eux tous d’authentiques personnalités qui peuplent alors les communautés arméniennes. Khatcho, chef de famille, concentre certaines des caractéristiques typiques du paysan aisé arménien, patriarche et chef du village. Il en va de même pour le marchand Thomas Effendi, prédateur et collaborateur de la répression qu’exercent les Ottomans. Vartan « le Fou » et Doudoukdjian illustrent à merveille l’émergence d’une nouvelle génération de nationalistes et de patriotes. L’authenticité des personnages de Raffi est, de même, assurée par le fait qu’ils se situent dans un contexte social et politique bien construit et détaillé. Respirant la vie, grâce à une imagination hors pair et un talent pour raconter des histoires, ni l’intrigue, ni les personnages ne sombrent dans l’invraisemblance ou la caricature. Se faisant ainsi d’efficaces porte-parole du message de l’auteur, exhortant à l’éducation de la nation, à l’organisation politique et à l’autodéfense armée, comme étant les composantes vitales de la survie et de la renaissance nationale.

Dans Le Fou, Raffi apparaît comme un critique féroce de l’ordre religieux et séculier arménien. Thomas Effendi, un de ses personnages les mieux conçus, synthétise la haine de Raffi envers le marchand arménien, lequel se comporte en agent direct de la domination ottomane, en échange du privilège de pouvoir escroquer davantage encore une paysannerie déjà appauvrie. Autant d’éléments bien mis en évidence dans le rôle de Thomas Effendi dans la persécution et l’arrestation de Doudoukdjian. Aux yeux de Raffi, le bandit kurde, « courageux et au grand cœur », est noble, comparé à cet « exploiteur vil et fourbe » qu’est le marchand arménien. L’Eglise ne s’en tire guère mieux. La condamnation de ses traditions rétrogrades compose un des piliers du roman. L’encouragement par l’Eglise du fatalisme, de la passivité et de préjugés primitifs est décrit de façon émouvante dans la mort de la fille aînée de Khatcho. Raffi est tout aussi sévère, lorsqu’il condamne le refus par l’Eglise de soutenir un système éducatif éclairé, susceptible de remplacer celui qui se contente de perpétuer l’obscurantisme. Les puissants d’alors furent sûrement piqués au vif par ces critiques aussi inflexibles que systématiques et persuasives.

Par opposition à l’Eglise et aux élites, les semblables du Fou, à savoir son ami Doudoukdjian, organisateur né, et les membres plus jeunes de la famille Khatcho, brandissant tous le drapeau de la libération nationale et la cause de l’autodéfense armée. Ils représentent un type nouveau d’Arménien, davantage conscient, nourrissant des ambitions de liberté et prêts à combattre. Les origines et l’évolution de la génération plus jeune sont retracées avec précision et art. Ni leur personnalité, ni leurs traits de distinction ne constituent des attributs romantiques ou glorifiés. Ils répondent au vécu historique réel d’hommes et de femmes éduqués en Europe, qui ont voyagé dans l’empire ottoman et qui sont familiers avec les notions modernes de libération nationale.

Dans nombre de leurs dialogues, échanges et monologues, Raffi couvre quasiment chaque aspect de la question arménienne, montrant une profonde compréhension théorique du véritable pouvoir des idées, inefficaces lorsqu’elles ne sont portées que par une poignée de gens, mais impressionnantes lorsque beaucoup s’en emparent. Le discours de Vartan, dans la seconde partie du roman, par exemple, est remarquable par sa compréhension des obstacles internes au progrès et à la renaissance de la nation arménienne. La description du rêve qui conclut Le Fou constitue un véritable manifeste de l’émancipation paysanne et projette une vision d’une renaissance nationale, qui inspire non seulement Le Fou, mais l’œuvre tout entière de Raffi.

A travers Le Fou, Raffi ne cesse jamais de surprendre le lecteur. Ses prises de position sur le rôle des femmes dans la lutte pour la renaissance nationale de l’Arménie sont exemplaires. Il leur accorde une place de premier plan, préconisant leur éducation et leur émancipation des corvées domestiques, de l’ignorance et de l’isolement. Faisant penser aux écrits de Franz Fanon sur les femmes dans la révolution algérienne, il note que les hommes, mêlés à la vie sociale et publique du pouvoir conquérant, sont plus facilement assimilés. A l’inverse, les femmes, du fait de leur isolement social, jouent un rôle essentiel dans la préservation des anciennes traditions culturelles nationales, du patrimoine, y compris le langage. Affranchir les femmes de leur isolement et les éduquer constitue donc une composante centrale de la renaissance nationale.

Le Fou révèle Raffi comme un penseur éminent du renouveau national, qui rappelle aussi un autre grand révolutionnaire, le cubain Antonio Maceo, lorsqu’il souligne l’impossibilité d’être libre sans lutter. La vision chez Raffi des intellectuels d’Istanbul [Bolis], pris au piège d’un nationalisme romantique, dissocié des réalités de la vie dans l’Arménie historique, est des plus pénétrante. Emportés par leurs illusions, ils sont incapables de préparer le terrain, s’agissant de la tâche difficile et inévitable de l’organisation et de la résistance dans les terres ancestrales historiques. Résultat, une classe intellectuelle jeune, gaspillant son énergie, tandis que l’Arménie historique disparaît lentement sous le fardeau de l’oppression.

Le Fou a ses insuffisances. L’une d’elles, en particulier – le traitement réservé à la question kurde et aux relations arméno-kurdes – est significative, car reflétant une faiblesse centrale de la pensée politique arménienne contemporaine. Impair artistique, le caractère forcé de la transformation soudaine de Thomas Effendi en quelqu’un d’honnête, inspirée par sa passion romantique pour Stépanig, la fille de Khatcho.

Malgré tout, Le Fou reste à ce jour un texte qui garde son importance pour les Arméniens et pour tous les peuples opprimés. Il conserve aussi son pouvoir d’inspiration. Sa valeur essentielle a été le mieux exprimée dans ce commentaire récent d’un trompettiste de jazz afro-américain, qui écrit :

« Putain ! Quel bouquin ! Je kiffe, je le sens bien ! J’avais entendu parler des Arméniens et j’ai été super content de me plonger dans ce bouquin. Je me demandais comment Franz Fanon, un psychiatre black, issu de la petite île de la Martinique, avait pu s’engager autant dans la révolution algérienne. Bordel, il était même pas Algérien ! Mais je vais te dire, en lisant ce bouquin, si j’avais vécu à cette époque, j’aurais été du côté des Arméniens ! Raffi […] c’est le Malcolm X du 19ème siècle ! Quel visionnaire ! Toutes ces analogies poétiques, superbe ! »

D’évidence, Le Fou, dans ses éditions arménienne et anglaise, mérite la diffusion la plus large, raison pour laquelle l’on ne peut que féliciter son traducteur anglais !

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]  
  
Note

1. Donald Abcarian, « Raffi – An Overview », Groong, 24.06.2002 -  http://www.groong.com/tcc/tcc-20020624.html
Donald Abcarian, « Raffi – A Biography », Groong, 09.12.2002, http://www.groong.com/tcc/tcc-20021209.html

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Traduction : © Georges Festa – 06.2012.