dimanche 10 juin 2012

Rifat N. Bali - Model Citizens of the State : The Jews of Turkey during the Muti-Party Period / Des citoyens modèles de l’Etat : les Juifs de Turquie durant la période du multipartisme

© Fairleigh Dickinson University Press, 2012


Un nouvel ouvrage s’intéresse au traitement des Juifs en Turquie
 


TORONTO – L’Institut Zoryan annonce la traduction et la publication d’un nouvel ouvrage, dû à l’écrivain Rifat N. Bali, intitulé Model Citizens of the State : The Jews of Turkey during the Multi-Party Period [Des citoyens modèles de l’Etat : les Juifs de Turquie durant la période du multipartisme] (Fairleigh Dickinson University Press, Rowman and Littlefield Publishing Group, 2012).

Ce livre décrit le traitement réservé à la communauté juive en Turquie, de 1950 à nos jours, son combat contre l’antisémitisme, sa lutte pour ses droits constitutionnels et l’attitude de l’Etat et de la société turque à l’égard de ces problèmes.

Dans une recension de l’édition turque, parue dans The Armenian Weekly, la journaliste turque Ayse Gunaysu, par ailleurs membre du Comité contre le racisme et les discriminations au sein de l’Association Turque pour les Droits de l’Homme (section d’Istanbul) depuis 1995, présente cet ouvrage comme « révolutionnaire… dévoilant des faits et des récits de première main, lesquels montrent de manière indubitable comment les élites turques soumirent à un chantage les dirigeants de la communauté juive – et, à travers eux, les organisations juives aux Etats-Unis – afin de s’assurer leur soutien à la position de la Turquie contre la campagne des Arméniens pour la reconnaissance du génocide… Le livre apporte de même un riche matériau sur la manière avec laquelle les diplomates turcs et les porte-parole semi-officiels de la politique de la Turquie, tout en menant leurs actions de pression, menacèrent Israël comme les Etats-Unis en faisant savoir que, si le groupe de pression juif échouait à empêcher les initiatives arméniennes à l’étranger – la Turquie pourrait ne plus être en mesure de garantir la sécurité des Juifs de Turquie… Les autorités turques ont eu pour pratique routinière de nier invariablement ce genre de menaces. Or, les recherches opiniâtres de Bali au sein des archives révèlent des récits de première main qui confirment ces allégations. »

Expliquant sa motivation pour écrire ce livre, Bali déclare : « Il existe un certain nombre de faits, qui m’ont décidé à entamer des recherches sur l’histoire des Juifs dans la république de Turquie. On pourrait tous les résumer par le fait que j’étais fatigué d’entendre et de lire le discours à l’eau de rose, répété sans relâche par les dirigeants de la communauté juive de Turquie, ainsi que par les intellectuels, les politiciens et les historiens turcs. Ce même discours était aussi dominant hors de Turquie. Je voulais découvrir ce qu’il y avait réellement derrière cette rhétorique. »

Bali détaille comment, malgré la tentative des dirigeants de la communauté juive à Istanbul de se couler dans le moule du citoyen turc « modèle », tel que défini par Kemal Atatürk et, sans égards pour la politique officielle du gouvernement envers la communauté juive, les comportements antisémites de la population musulmane, dans sa majorité, au sein de la société turque, ont perduré.

L’ouvrage décrit comment, dès le début, la communauté juive subit un traitement similaire, de la part du gouvernement de Turquie, et connut les mêmes problèmes, peurs et réactions que les minorités arménienne et grecque durant la période du parti unique, entre 1923 et 1949, eu égard à des faits tels que la loi sur l’imposition du capital et la politique des bataillons de travaux forcés. Durant les vingt premières années de la période du multipartisme, cette communauté connut les pogroms des 6 et 7 septembre 1955, la révolution du 27 mai 1960 et le coup d’Etat militaire du 12 mars 1971. Les trois minorités souffrirent également de ces événements dramatiques, qui firent des victimes et provoquèrent des spoliations, suscitant une vague d’émigration vers la Grèce, Israël, l’Europe et l’Amérique du Nord.

Bali explique comment une mutation dans le traitement réservé par l’Etat turc à ses citoyens juifs débuta à la fin des années 1960 et au début des années 1970, du fait de trois événements clé à l’extérieur de la Turquie : la guerre de Six Jours remportée par Israël en 1967, l’invasion de Chypre par la Turquie en 1974 et le mouvement pour la reconnaissance internationale du génocide arménien. L’A. montre que le gouvernement turc inversa, durant les années 1970, sa politique visant à interdire les liens des minorités avec des organisations à l’étranger, en encourageant les Juifs de Turquie à prendre contact avec les organisations juives américaines, dès qu’il réalisa l’importance des groupes de pression politiques juifs américains. Dès lors, la Turquie adopta une politique consistant à utiliser le groupe de pression juif américain contre son homologue grec, afin de lever l’embargo sur les armes lié à l’affaire de Chypre, et contre le groupe de pression arménien, afin de poursuivre sa politique de négation du génocide. Bali détaille les efforts pour éloigner la communauté juive américaine de la communauté arménienne en diffusant une propagande selon laquelle le génocide arménien serait une non vérité ou bien que tout ce qui a pu se passer en 1915 ne saurait être comparé à la Shoah, partant, ne peut être qualifié de génocide, et que les Turcs se seraient montrés des plus tolérants et amicaux envers les Juifs depuis leur expulsion de l’Espagne en 1492.

Bali démontre que, grâce à cette politique nouvelle, les gouvernements turcs successifs ont obtenu la collaboration des Juifs de Turquie pour convaincre les groupes de pression juifs américains de soutenir activement les mesures en faveur de la Turquie, y compris la lutte contre les résolutions sur le génocide arménien au Congrès des Etats-Unis, excluant le génocide arménien des Musées de la Shoah à Washington et Los Angeles, empêchant des communications sur le génocide arménien d’être présentées lors de colloques en Israël sur la Shoah, interdisant la projection de films liés au génocide arménien aux Etats-Unis et en Israël, etc. La stratégie utilisée par les gouvernements turcs comprend l’aide financière, des concessions économiques et autres avantages, mais aussi des menaces voilées, au terme desquelles l’absence de collaboration de la part du groupe de pression juif, de l’Etat d’Israël ou des dirigeants de la communauté juive de Turquie mettrait en péril la sécurité et le bien-être économique des Juifs en Turquie.

Lorsqu’on l’interroge sur l’effet éventuel que pourrait avoir sa recherche, Bali répond : « Je ne pense pas que le livre ait quelque impact négatif que ce soit sur les relations israélo-turques et/ou turco-juives. La Realpolitik et les préoccupations stratégiques dominent toujours et enjolivent même l’histoire passée. Mais j’espère qu’enfin, l’opinion anglophone aura l’opportunité de lire l’histoire « vraie » des relations turco-juives, au lieu d’un succédané embelli. »

Analysant à l’aide de documents la manipulation par l’Etat turc de sa minorité juive vulnérable et son assentiment, cet ouvrage constitue un précieux cas d’école sur la manière avec laquelle la Realpolitik, en politique intérieure et dans les affaires étrangères, déforme la vérité et comment la coercition par la force contribue à enfreindre les droits de l’homme collectifs. Il sera d’un grand intérêt pour les spécialistes et les chercheurs sur les minorités non musulmanes en Turquie, les groupes de pression en Amérique, les décideurs de la politique israélienne, ainsi que sur les communautés juives, grecques et arméniennes à travers le monde.

[Né en 1948 à Istanbul, Rifat N. Bali est un chercheur indépendant, spécialisé dans l’histoire des Juifs de Turquie et membre associé du Centre Alberto Benveniste d’Etudes séfarades et d’Histoire socioculturelle des Juifs (Ecole Pratique des Hautes Etudes/CNRS/Université Paris Sorbonne). Il est lauréat 2009 du prix de la Recherche Alberto Benveniste pour ses publications sur les Juifs de Turquie.

L’Institut Zoryan est l’organisation mère de l’Institut International d’Etudes sur le Génocide et les Droits de l’homme, qui gère un programme annuel, accrédité par l’université, sur ce thème et coédite la revue Genocide Studies and Prevention : An International Journal, en partenariat avec l’Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide et les Presses de l’université de Toronto.]   

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.