dimanche 10 juin 2012

Vahan Bournazian : Sex, Choice, Fascism and the Nation / Sexe, choix, fascisme et nation

Serguéi Paradjanov (1924-1990) – cliché anonyme
© http://fredhatt.com


Sexe, choix, fascisme et nation
 
par Vahan Bournazian
 
Hetq, 31.05.2012


Qui a choisi le fait que tu sois homme ou femme ? Quand as-tu choisi d’être hétérosexuel(le) ? Ce que nous sommes ne relève pas de notre choix.

En 1999, j’aurais pu me marier. Je connaissais une amie intelligente, gentille et formidable qui, je crois, aurait accepté. Mais je ne me suis pas posé la question, car c’eût été un mensonge. Comment aurais-je pu mentir à mon amie ? Si l’on veut vivre une vie sincère, nous devons avons suffisamment de courage pour reconnaître notre véritable nature. Et les plus courageux de tous la vivent ouvertement.  

Etre gay n’est pas un choix. Qui ferait le choix d’être haï ? Et quelle société, quelle culture, quelle église ou institution ferait le choix que nous nous mentissions et nous abusions mutuellement par des relations faussées ? Ni le sexe, ni l’orientation sexuelle ne sont un choix.

De même, l’orientation sexuelle n’est pas la même chose que le sexe. L’orientation sexuelle constitue tout un éventail et tous les individus existent le long de cette ligne de partage entre les deux points. Il existe de nombreuses visions médiévales du monde que nous rejetons de nos jours ; la science a démontré que la Terre est une sphère et que les individus dans plus de 240 espèces dans la nature ont un comportement homosexuel.

Car le sexe ne concerne pas seulement la reproduction. Des couples mariés ne s’engagent pas dans la sexualité dans un but de reproduction. Personne ne s’investit dans la sexualité avec pour seule intention de se reproduire. Si la reproduction était le but de la sexualité, alors toutes les méthodes de contraception devraient être prohibées, tant moralement que socialement, car la contraception empêche la reproduction.

La sexualité a à voir avec la transcendance. Notre individualité nous isole ; chacun de nous ressemble à une chenille prise au piège du cocon qu’est notre corps. Nous cherchons à transcender notre isolement, à rompre notre solitude, en nous liant avec autrui, à la fois intellectuellement et physiquement. Nous n’accédons à la communion avec autrui que par degrés, et parfois nous nommons cela l’amour. Or la véritable transcendance, le véritable amour, est rare ; et si jamais cela vous arrive, recevez-le comme un don de Dieu.

Combien de fois, dans ta vie, t’es-tu vu nier le droit de choisir ? Tes parents ont peut-être décidé où et ce que tu devais étudier. Ta famille a peut-être décidé avec qui tu devais te socialiser ou non. Tu n’exerces peut-être pas ton métier, car ce travail a été confié à quelqu’un de moins capable, mais qui a davantage d’influence. On t’a peut-être dit avec qui te marier. Mais nul ne pourra jamais te dicter qui aimer.  

Comment te sens-tu, lorsque tu ne peux rien choisir dans ta vie ? Comment te sens-tu, lorsque les autres te dictent leurs décisions ? A quoi ressemblerait une société qui exigerait que tu sois le contraire de qui tu es ?

La fascisme déteste le choix, car le fascisme rejette l’individualité. Le fascisme fait grand cas de la nation, au point de nier la valeur de l’individu. Le fascisme n’aime pas les individus, ni moi, ni toi.

Le fascisme est totalitaire : l’organisation de tous les aspects de la société au sein d’une seule structure hiérarchique, moyennant quoi les décisions sont prises d’en haut, auxquelles tu dois obéir. Autrement dit, une militarisation de tous les aspects de l’existence et la seule question est de trouver ta place dans la hiérarchie : sur quelle tête t’appuieras-tu, et qui s’appuiera sur la tienne ? Une armée a peut-être de bonnes raisons pour être organisée en tant que hiérarchie que l’on ne saurait mettre en question. Or personne ne voudrait passer sa vie entière sous des ordres, tel un soldat. De même, le fascisme doit être imposé par la violence et la haine, car la dévaluation de l’individu à ce point n’est guère attrayante pour quiconque, une fois mise en œuvre.

Le fascisme est nuisible à la nation arménienne car, en niant le choix, en rejetant l’individualité, le fascisme ne permet pas aux individus de développer pleinement leur potentiel. L’Arménie a peu de ressources naturelles. Notre seul bien véritable c’est notre peuple. L’Arménie a besoin que chaque individu découvre et cultive ses talents innés. L’étudiante qui choisit son domaine d’études aura probablement davantage à cœur de poursuivre ses études. L’employée qui choisit un emploi qu’elle aime accomplira un meilleur travail. Le couple qui se marie par amour créera un environnement sincère et aimant pour ses enfants. En exerçant le pouvoir de choisir, les individus excellent dans ce qu’ils choisissent de faire.

Ce qui est bon pour l’individu est bon pour la nation. Une faculté emplie d’étudiants qui ont choisi ce domaine d’étude sera une faculté meilleure. Les étudiants doivent vouloir apprendre. Les professeurs ne sauraient obliger les étudiants à apprendre : en appeler au devoir et menacer de représailles ne servent pas à grand chose. Une étudiante motivée par son domaine d’études apprendra beaucoup plus, et une université emplie d’étudiants désireux d’apprendre réussira de manière plus collective, en tant que communauté, qu’une autre fréquentée par des étudiants démotivés. De même, une entreprise ou un ministère empli de gens compétents, qui ont choisi leur métier, travailleront mieux et réussiront davantage qu’une entreprise ou un ministère empli de gens qui cherchent simplement un emploi et connaissent quelqu’un pour les y placer. En appeler au devoir a peu de sens pour quelqu’un de démotivé ou incompétent. Le pouvoir de choisir profite au progrès de l’individu et, de même, à celui de la nation.

Et les familles ? Les familles sont au service des enfants et chaque enfant mérite une famille aimante, harmonieuse. Chacun aime ses enfants, mais la logique montre que les parents qui se choisissent librement, en se fondant sur l’amour, sont plus aptes à créer un environnement sincère et aimant pour leurs enfants. Je ne peux changer qui je suis. La société devrait-elle recourir à la violence et à la honte pour m’obliger à une relation hétérosexuelle ? Le devoir et l’obligation ne sauraient se substituer à la transcendance de l’âme. Isolé et insatisfait, m’inquiétant sans cesse du vide grandissant dans ma vie, je ne pourrais rendre personne heureux, encore moins ma famille. Devoir et obligations ne sont que de misérables substituts au choix.

Et une société qui exige qu’un individu rejette la transcendance, rejette la chance d’un véritable amour et, à l’inverse, s’enlise dans la tromperie, le mensonge, ce qui est contraire à la véritable nature de l’individu, équivaut pour la société à agir contre Dieu. Mon sexe et mon orientation sexuelle ne sont pas un choix ; et si, un jour, je trouve l’amour, il sera fondé sur ma véritable orientation sexuelle et ce sera un don de Dieu.

Nous sommes une petite nation dans un petit pays. Nous devons trouver le moyen de nous respecter mutuellement et de trouver notre place. Ceux qui appellent à la violence et à la haine contre leurs compatriotes arméniens qui se trouvent être différents, ne font que déshumaniser leurs frères et font montre de la même intolérance qui fut à la base du génocide. Chasser d’Arménie les Arméniens qui diffèrent en ceci ou cela, revient à faire le travail de nos ennemis. Le véritable nationaliste respecte l’individualité, la vérité et le choix, car ces valeurs font grandir une nation meilleure.

[Vahan Bournazian est professeur associé à l’Université Américaine d’Arménie.]         

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Traduction : © Georges Festa – 06.2012.