jeudi 23 août 2012

Alchemy near the Chasm of Death : Visiting a Mass Grave of the Armenian Genocide / Alchimie aux abords du gouffre de la mort : se rendre sur une fosse commune du génocide arménien

© Nanore Barsoumian – The Armenian Weekly, 2012


Alchimie aux abords du gouffre de la mort : se rendre sur une fosse commune du génocide arménien
 
par Khatchig Mouradian
 
The Armenian Weekly, 19.06.2012


« Ils ont amené les Arméniens ici. Des milliers. Ils leur ont pris toutes leurs affaires et puis ils les ont jetés dans la crevasse, » explique un villageois kurde qui nous a aperçus, tout en conduisant non loin.

Nous nous trouvons devant l’ouverture d’une crevasse profonde, sinistre – sans fond, d’après la population locale – appelée Duda par les Arméniens et les Kurdes depuis des siècles (connue aussi sous l’appellation Yudan Dere).

« Comment savez-vous que les Arméniens ont été tués ici ? » lui demandé-je.

Non que je sois sceptique. Nous savons par de nombreux récits de survivants et de perpétrateurs que les 10 000 Arméniens de Tchounkouch (Çüngüş, un district de la province de Diyarbakir) furent conduits ici par des gendarmes et des tchétés en armes en 1915, sauvagement assassinés, puis précipités dans cette crevasse.

« Il y avait une femme dans notre village. Elle a vécu 104 ans, » répond-il. « Elle a tout vu. »

Il marque une pause. « Tout le monde sait. »

Nous nous sommes déjà aperçus que tout le monde sait. A Tchounkouch, un des habitants, un adolescent, nous a indiqué la direction de Dudan où, nous dit-il, toute la population du village presque exclusivement arménienne a trouvé la mort.

Tandis que nous prenons cette direction, nous demandons à quelqu’un où se trouve Dudan. Il saute dans notre van et nous conduit ici. Lorsque nous atteignons Dudan, notre chauffeur, un Kurde originaire de Diyarbakir, lui demande : « Que s’est-il passé ici ? »

« Rien, » murmure l’homme.

« Les gens disent que quelque chose est arrivé aux Arméniens ici, » insiste le chauffeur.

A ce moment-là, l’homme se met visiblement en colère. « Je ne sais pas ! » dit-il, puis il sort en trombe du van.

Le massacre des Arméniens de Tchounkouch constitue un des massacres in situ les plus vastes et atroces du génocide arménien. Les Arméniens de Tchounkouch furent conduits à marche forcée jusqu’à Dudan – distant de seulement deux heures à pied – puis massacrés à cet endroit. L’historien Raymond Kévorkian écrit :

« Les individus de sexe masculin furent les premiers concernés, selon un procédure classique : liés ensemble par petits groupes comptant moins de dix hommes, ils furent remis aux tueurs qui les frappèrent à coups de baïonnettes ou les abattirent à l’aide de haches, jetant ensuite les corps dans la crevasse. La méthode utilisée sur les femmes fut presque semblable, excepté le fait qu’elles furent tout d’abord systématiquement dévêtues et fouillées, puis égorgées, après quoi leurs cadavres furent eux aussi précipités dans cette crevasse. Certaines d’entre elles préférèrent sauter d’elles-mêmes dans cet abîme, entraînant avec elles leurs enfants ; privant ainsi leurs meurtriers d’une partie de leur butin. » (1)

Dans ses Mémoires, le Révérend Henry H. Riggs, un missionnaire américain qui exerçait à Kharpert (Harpout), décrit Dudan comme « une caverne très connue [qui] tombe à la verticale plusieurs centaines de mètres plus bas. » Il poursuit : « Toute la population de la ville [de Tchounkouch] a, dit-on, été conduite à la mort dans cette caverne. » (2)

Il n’y eut quasiment aucun survivant. Le massacre fut si complet que « pas un seul Arménien de Tchounkouch n’apparut sur les routes sanglantes de la déportation… à Alep, Deir-es-Zor, Damas, ou en quelque lieu d’Arabie, » écrit Karnig Kévorkian dans son ouvrage de 600 pages sur Tchounkouch (3).

« Cet endroit sent la mort, » confie George, un de mes compagnons de voyage. « Impossible de rester là plus longtemps. » Il rejoint le van, nous laissant, moi et Nanore, ma collègue, derrière.

Jamais, pour ma part, je ne me suis senti aussi près de ce que l’on ne pourrait mieux décrire que comme une des portes de l’enfer. Nous prenons des photos, enregistrons une vidéo du site et nous mettons à inspecter l’endroit – au cas où.

« La seule façon d’arriver tout au fond, c’est de le faire, » dis-je à Nanore, me félicitant en catimini d’avoir découvert une façon boiteuse de dérider momentanément l’atmosphère. 

Tandis que nous repartons, le villageois kurde s’approche de moi et murmure, tout hésitant : « Puis-je vous demander quelque chose ? »

« Bien sûr ! » dis-je, tout en continuant à marcher.

« Mon grand-père a retrouvé beaucoup d’objets. Ils appartenaient à des Arméniens… »

Il retient maintenant toute mon attention. « Continuez ! »

« En fait, les gens dans mon village disent que ces objets étaient tous en or, mais que lorsqu’on les a retrouvés, ils se sont transformés en cuivre. »

Je suis dans l’embarras. « Vraiment ? »

« Oui, oui ! C’est ce qu’ils disent. Ils disent aussi que si quelqu’un arrive à lire les inscriptions arméniennes dessus, ils se changeront de nouveau en or. »

Je suis sidéré. Mais je lui demande de poursuivre.

« Alors je me suis demandé, me dit-il, si vous seriez prêt à les lire pour moi. »

Parmi toutes les réponses possibles qui se pressent dans mon esprit, essayant de s’exprimer par des mots, j’opte pour la plus diplomatique. « Je doute que j’aie de tels pouvoirs, mais apportez-les ! »

Le villageois kurde sort son téléphone portable et compose un appel. Il nous demande ensuite de rentrer dans le van et de le suivre. J’informe mes compagnons de voyage de notre entretien.

« J’ai vraiment envie de voir ce que ce type possède, dis-je. Soyons prudents. »

Nous sautons dans le van et nous suivons sa voiture. Quelques minutes plus tard, il s’arrête près d’un champ. Nous sortons, encore sur nos gardes, puis nous attendons qu’il compose un autre appel.

Quelques minutes plus tard, nous apercevons un homme, une femme et plusieurs gamins avec tout un tas d’ustensiles et de plateaux en cuivre et en argent, marchant dans notre direction…

Notes

1. Raymond Kévorkian, The Armenian Genocide : A Complete History, New York : I.B. Tauris, 2011, p. 370.
2. Henry H. Riggs, Days of Tragedy in Armenia : personal experiences in Harput, 1915-1917, Ann Arbor : Gomidas Institute, 1997, p. 58.
3. Karnig Kévorkian, Tchounkouchabadoum : Knnagan Badmoutioun Hayots Tchounkouchi, Jérusalem : Sourp Hagopiants Printing House, 1970, p. 93. Les pages 93-101 traitent du génocide de Tchounkouch.    

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Traduction : © Georges Festa – 08.2012.