mercredi 22 août 2012

Aris Janigian - This Angelic Land / Une terre si angélique

© West of West, 2012


Ténèbres d’une ville en flammes
 
Aris Janigian, This Angelic Land
 
par Arpi Sarafian


Sept ans passés à Los Angeles m’ont été nécessaires pour réaliser que ce n’était pas la ville qu’Adam, dont l’ami le plus cher « voyait en lui un fou , » admirait, adolescent, au Liban. Tout en lui conférant un sentiment de normalité et d’appartenance, la ville pousse aussi Angeleno, « beau à la folie », à la « marge ». Difficile de manquer la vérité de cette déclaration du Kurde suite à la mort d’Adam, « L’Amérique a tué [Adam]. »

Adam Derdérian, le héros du roman d’Aris Janigian qui vient de paraître, This Angelic Land (West of West Books, 2012), est victime de la violence absurde qui s’abattit sur la ville de Los Angeles, suite à l’acquittement, en 1992, de policiers blancs qui avaient sauvagement molesté un ouvrier noir du bâtiment, nommé Rodney King, lors d’une intervention.

Le roman suit Adam qui, avec sa famille, encore adolescent, fuit la guerre civile au Liban pour entamer une nouvelle vie en Amérique. Adam s’installe à Los Angeles, la ville « cool et légère » qui donne aux exilés comme lui une chance de se réinventer une vie. « Tout était possible à L.A., » écrit Janigian. Via ses contacts avec Sacha (un conservateur originaire d’Iran), le Magicien (un professeur juif qui prend Adam sous son aile), le Kurde (un artiste paysagiste et « pote » d’Adam) et d’autres exilés qui ont fui un passé sanglant en quête d’un nouveau foyer, nous découvrons la douceur et la générosité d’Adam. Adam ne se montre jamais rancunier. Son absence d’égoïsme est évident dans son soutien à ses parents immigrés, dont il s’occupe, alors que son frère aîné, Eric, s’établit à New York, poursuivant ses rêves à lui.

La gentillesse d’Adam, sa jeunesse et sa beauté ne sont néanmoins pas de taille à faire face aux forces destructrices subtiles, et pas si subtiles, qui l’entourent. Le lien particulier qu’il entretient avec une mamie résolue et pleine d’allant – l’unique survivante d’une marche de mort – et « le refuge d’une famille » se révèlent insuffisants à l’encontre du mépris et des ténèbres d’une ville en flammes. « En vérité, il y avait un sombre paradoxe dans le fait qu’[Adam revécût] les atrocités [qu’il] avait fui en traversant la moitié de la planète, » écrit Janigian. La ville où il vient survivre met fin soudainement à l’existence d’Adam.

Sans broncher, This Angelic Land explore un thème périlleux. Janigian reconstitue les King Riots, un épisode, dit-il, qu’il « a personnellement vécu et dont il ne s’est jamais remis. » « Un événement énorme, et pourtant pas le moindre écrit à ce sujet, » ajoute-t-il, incrédule. La race est peut-être un thème trop sensible à traiter, or la question centrale de ces émeutes est la race. Quoi qu’il en soit, Janigian « raconte les faits tels qu’ils se sont passés, » nous livrant une reconstitution quasi mythique des heurts brutaux, des pillages et des incendies qui ont consumé la ville, suite au verdict « non coupable ». Il parle des jeunes Blancs, des jeunes Noirs et de cet univers interlope que son héros libano-arménien est amené à traverser. Adam, qui pourrait facilement être pris pour un jeune Blanc, mais qui n’en est pas un, est la métaphore idéale de l’expérience américaine, estime Janigian. « L’expérience consistant à devenir américain est au centre de l’expérience américaine, » ajoute-t-il. 

L’ouvrage va cependant bien au-delà des émeutes de Los Angeles. A travers l’histoire d’Adam, Janigian explore la condition humaine de l’exil et de la survie. Endurer la souffrance d’une dislocation sans fin semble être l’unique réalité au sein d’un monde ravagé par les guerres et par la violence, un présent sanglant, étape inévitable faisant suite à un passé sanglant. Dans le roman, l’incendie de Los Angeles alterne avec le passé incendiaire de la guerre civile libanaise et du génocide arménien – l’héritage arménien de Janigian constituant une part essentielle de son identité.

L’on referme ce livre en se demandant si la mort d’Adam indique une fin, ou si elle représente peut-être le début d’une existence plus satisfaisante pour les survivants. De fait, suite à la mort d’Adam, se manifeste l’absurdité de « la destruction délibérée de la ville, ainsi que la promesse que Los Angeles sera reconstruite « à l’unisson. » Une fraternité nouvelle se forme entre Eric, le frère d’Adam, et le Kurde, effaçant une trace historique sanglante. Pourtant, l’ouvrage s’achève sur une note délibérément ambiguë. « Impossible de dire, écrit Janigian, si la lumière, que la « bande horizontale de la lumière du soleil » apporte dans la peinture que le Kurde finit par achever et offre à Eric « et Adam », « surgit ou advient… qu’elle se dissipe à l’horizon ou qu’elle s’écoule au bas d’une porte. »

Janigian nourrit une passion pour les idées. Ses personnages sont toujours en train de converser, méditant sur la signification de divers concepts philosophiques et sociologiques. Ce sont néanmoins des êtres spécifiques dans des environnements spécifiques, engagés dans des dialogues qui sont conformes à leurs vérités intérieures, ainsi qu’à leurs contextes. En outre, Janigian possède le don étrange d’observer, tout en pénétrant la nature des choses. Sa description des personnes âgées en maisons de retraite, « écroulés dans des fauteuils roulants telles des peaux de bananes, de jeunes Philippines souriant ‘à s’en décrocher la mâchoire’ et leur fourrant des lasagnes cuites au micro-ondes dans la bouche, » communique une vérité qui va au-delà de la vérité d’une précision terre à terre.

This Angelic Land fait suite à Bloodvine (Heyday Books, 2003) et Riverbig (Heyday Books, 2009), deux romans situés dans la Vallée Centrale de Californie. La lecture de ces premiers romans m’a donné une sensation de nouveauté, le décor rural et la tragédie des tentatives des immigrés pour s’enraciner dans une terre nouvelle – que Janigian recrée avec tant de vérité – m’étant alors étrangers. Le déracinement de la ville, néanmoins, « un lieu de nulle part où des gens de nulle part se sont rassemblés avant de partir vers un autre lieu de nulle part… s’enracinant partout, mais nulle part en profondeur, » campe un décor que je vis quotidiennement. Le cadre urbain de This Angelic Land, avec les commentaires pénétrants de Janigian sur les mœurs dépravées de Hollywood et les médias qui anéantissent l’imaginaire humain – que Janigian développe via sa reconstitution des émissions télévisées sur les émeutes – me donne le frisson de m’y retrouver.

La fiction n’a rien à voir avec les concepts, mais il existe « nombre de petits miroirs dans This Angelic Land, mon livre le plus ambitieux à ce jour, » déclare Janigian. L’A. s’investit en profondeur et il nous atteint en profondeur. Se plonger dans son univers imaginaire est un appel pour rendre l’Amérique à elle-même.

[Arpi Sarafian travaille à l’Université d’Etat de Californie, Los Angeles. This Angelic Land est paru en 2012 pour commémorer le vingtième anniversaire des émeutes de 1992 à Los Angeles.]              

Traduction : © Georges Festa – 08.2012.