mardi 28 août 2012

Arméniens oubliés de Tchétchénie / Chechnya's Forgotten Armenians

Drapeau de la Tchétchénie – http://en.wikipedia.org


Les Arméniens oubliés de Tchétchénie
 
par Karena Avedissian
 
Ianyan Mag, 20.08.2012


De passage à Grosny pour voir mon vieil ami Timour, je décide en chemin de profiter de l’occasion pour partir à la recherche de mes proches arméniens enterrés ici. Ma grand-tante et sa fille sont mortes à Grosny dans les années 1980 et le reste de leur famille est partie à l’étranger, suite à la guerre. J’avais aussi été chargée de retrouver les tombes des parents arméniens de mon ami à Krasnodar. Quand je lui ai demandé pourquoi il n’allait pas les voir lui-même, il me répondit qu’après que sa tante et sa cousine aient été tuées par l’explosion d’une mine durant le conflit, il ne voyait plus l’intérêt de revoir l’endroit où il avait l’habitude de passer ses étés durant son enfance.

Autrefois la ville la plus cosmopolite au nord-est du Caucase, Grosny, la capitale de la Tchétchénie, était prospère et multiethnique, mais lorsque la guerre débuta en 1992, la ville fut détruite et beaucoup de gens fuirent la république. La majorité de la population chrétienne de Tchétchénie s’enfuit, y compris les quelque 15 000 Arméniens qui vivaient là, dont mes proches.

« J’ai vécu à Grosny toute ma vie et jamais je ne suis allé dans cette partie de la ville ! » s’amuse Timour, tandis que nous circulons. Ce qui n’est pas étonnant, quand on sait que Timour est Tchétchène et musulman. Il existe quatre cimetières chrétiens à Grosny, et seulement deux cimetières musulmans. Les Tchétchènes possèdent une tradition solide d’enterrer leurs morts dans les cimetières claniques de leurs villages d’origine, dans les montagnes et les contreforts du sud de la Tchétchénie, et non dans les villes proprement dites.

Le cimetière, proche de l’ancienne conserverie de Grosny, est en mauvais état. Seul 20 % environ de sa vaste étendue est accessible – d’épaisses broussailles ont poussé dans les allées, rendant quasi impossible le passage sans un instrument tranchant. Seul un petit nombre de tombes semblent être entretenues. D’autres gisent encore à terre, portant des traces de roquettes et de balles lors de la guerre.

Une remise en ordre des cimetières de la ville semble néanmoins inévitable, vu le penchant des actuels dirigeants tchétchènes à améliorer la ville d’un point de vue esthétique. Il ne reste pratiquement aucun signe de conflits dans la capitale – ce qui est très étonnant, compte tenu des dommages à grande échelle qu’elle a subi.

La mairie de la ville a récemment annoncé des programmes visant à la préservation de certains des plus anciens cimetières chrétiens de Grosny, dont celui que j’ai visité. Ces programmes posent toutefois un problème – préserver un cimetière signifie que l’on ne peut plus procéder à de nouvelles inhumations. Ceux qui sont encore vivants, et dont les concessions familiales se trouvent dans des cimetières préservés, ne peuvent être mis en liste d’attente pour y reposer. Certains affirment que les habitants chrétiens auraient dû être consultés, avant que la décision ne soit prise de fermer en pratique ces cimetières.   

Or, vu le faible nombre de chrétiens restés dans la république qui s’élèvent contre cette politique, le programme ne rencontrera probablement aucune opposition notable.

Je n’ai malheureusement pas retrouvé mes proches au cimetière, mais j’ai pris autant de photos de tombes arméniennes que je pouvais, espérant découvrir enfin un lien, tant pour moi-même que pour mon ami.

[Doctorante à l’Université de Birmingham, Karena Avedissian étudie les mouvements sociaux au Caucase. Elle vient d’achever une série d’entretiens en Russie avec des militants à Krasnodar et dans la république de Kabardino-Balkarie.]

____________

Traduction : © Georges Festa – 08.2012.