jeudi 23 août 2012

Génocide arménien 1915-16 : archives allemandes / Ermeni Soykirimi 1915-16 : Alman Belgeleri

© Belge yayınları, 2012


Archives du ministère allemand des Affaires Etrangères
 
Une publication conjointe de Ragip Zarakolu et de l’Institut Zoryan
 



TORONTO – Ragip Zarakolu, éditeur à Istanbul et champion éminent des droits de l’homme, a collaboré avec l’Institut Zoryan afin de poser un nouveau jalon dans l’établissement d’un corpus commun de savoir, à destination des Turcs et des Arméniens. Bien qu’incarcéré depuis octobre 2011 sous prétexte de liens avec l’Union des Communautés du Kurdistan (KCK), Zarakolu ne cesse de s’efforcer de faire émerger la vérité historique sur les « événements de 1915 » et ce qui s’ensuivit.

Le 12 janvier dernier, Belge Yayınları, la maison d’édition de Zarakolu, a publié Alman Belgeleri Ermeni Soykırımı 1915-1916 : Alman Dizileri Bakanligi Siaysi Arsiv Belgeleri, l’édition turque de Der Völkermord an den Armeniern 1915/16. Dokumente aus dem Politischen Archiv des deutschen Auswärtigen Amts [Le Génocide arménien 1915-1916 : Documents extraits des archives politiques du ministère allemand des Affaires Etrangères], compilé et édité par Wolfgang Gust et publié à l’origine en Allemagne (Klampen, 2005). L’ouvrage d’origine fut le produit de quelque dix ans de recherches acharnées, de publications et de traductions sous le contrôle de Wolfgang et de Sigrid Gust. Il s’agit d’une sélection considérable de quelque 218 télégrammes, lettres et rapports adressés par les autorités consulaires allemandes dans l’empire ottoman au ministère des Affaires Etrangères à Berlin, qui décrivent le génocide en cours des Arméniens.

En décembre 1915, en guise de réponse aux critiques et à l’indignation des officiels allemands au sujet du traitement inhumain réservé aux Arméniens, le chancelier allemand et ministre des Affaires Etrangères, Theobald von Bethmann Hollweg, écrit : « Le blâme public proposé d’un allié durant une guerre en cours serait un acte sans précédent dans l’histoire. Notre seul objectif est de maintenir la Turquie à nos côtés jusqu’à la fin de la guerre, peu importe que cela ait pour conséquence que les Arméniens périssent ou non. » L’Allemagne impériale était l’allié politique et militaire de l’empire ottoman. La franchise de ces documents fut possible car ils étaient signalés « confidentiel », « très confidentiel » ou « secret » et « très secret, » ne visant qu’un usage interne, en aucun cas une diffusion publique. Durant la Première Guerre mondiale, seuls les diplomates et les officiels militaires allemands purent pénétrer relativement sans encombre les régions dans lesquelles le génocide eut lieu et furent en mesure d’envoyer des rapports non censurés en dehors du pays. Mis à part les Américains, qui restèrent neutres dans la guerre jusqu’au 6 avril 1917, les diplomates allemands et leurs informateurs émanant des missions caritatives ou d’employés de la Compagnie du Chemin de Fer du Bagdad furent les plus importants témoins non arméniens du génocide.

Il est paradoxal de lire le rapport du 24 février 1913, adressé par l’ambassadeur d’Allemagne à Constantinople (Wangenheim) au chancelier impérial (Bethmann Hollweg), qui déclare : « Ici, en Allemagne, nous avons pris pour habitude de considérer les massacres d’Arméniens, qui se répètent périodiquement, comme n’étant qu’une simple réaction naturelle au système d’assèchement mis en place par les hommes d’affaires arméniens. Les Arméniens sont appelés les Juifs de l’Orient, et les gens oublient qu’en Anatolie il existe aussi une lignée robuste de paysans arméniens qui possède toutes les qualités d’une population rurale saine et dont tout le méfait consiste à défendre âprement sa religion, sa langue et ses biens contre les peuples étrangers qui l’entourent. »

Ce nouvel ouvrage fait partie d’un projet à long terme, « Créer un corpus commun de savoir. » Il existe actuellement en Turquie un besoin d’information faisant autorité quant à son histoire éradiquée. L’Institut Zoryan se propose d’aider à diffuser cette information afin de répondre à ce besoin via des recherches universitaires systématiques, la publication d’une information incontestable sur le génocide arménien en turc et en d’autres langues, ainsi que sa large diffusion en Turquie et dans d’autres pays. Parmi les autres publications d’ordre documentaire et analytique, commandées par l’Institut Zoryan dans le cadre du « Corpus commun de savoir », figurent Hitler et le génocide arménien (éditions Belge) (en turc) et Les Procès d’Istanbul (Bilgi University Press) (id.).

La traduction en turc et la publication de ces archives allemandes a représenté une véritable gageure et nécessité sept ans. Traiter le langage diplomatique allemand et l’écriture Sütterlin en usage à l’époque de la Première Guerre mondiale fut particulièrement ardu, tandis que le texte de l’édition en langue anglaise, à paraître, aida à clarifier nombre de passages.

Zarakolu est persécuté par l’Etat turc depuis de nombreuses années en raison de ses prises de position publiques sur la liberté d’expression, les droits de l’homme et ceux des minorités de Turquie. Tenu en grande estime par le monde universitaire et les organisations de défense des droits de l’homme, il a donné en dehors de la Turquie plusieurs conférences et participé à nombre de colloques, dont celui d’avril 2010 à São Paulo, au Brésil, co-organisé par l’Institut Zoryan. Entre autres distinctions, il a obtenu en 2003 le Prix NOVIB/PEN de la Liberté d’expression et a été nominé pour le Prix Nobel de la Paix par les membres du Parlement suédois en février 2012. Suite aux persécutions et à de nombreuses condamnations en justice dont il fait l’objet, il a été parrainé officiellement par le PEN.

K.M. Greg Sarkissian, président de l’Institut Zoryan, commente ainsi la philosophie qui préside au projet de Corpus Commun de Savoir : « L’histoire constitue une pierre d’achoppement pour la paix et la stabilité dans cette région. L’on ne peut parvenir à une paix véritable que si les nations de la région sont capables de s’entretenir ouvertement de leur passé. Par conséquent, nous considérons l’éducation grâce au Corpus Commun de Savoir comme une des meilleures façons d’alléger la tension entre Turcs et Arméniens, car il livre une base de savoir en partage, susceptible de combattre des générations d’hostilité et de conduire à une compréhension et à un dialogue mutuels. »

Contact : zoryan@zoryaninstitute.org – site internet : www.zoryaninstitute.org.

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Traduction : © Georges Festa – 08.2012.