vendredi 24 août 2012

Islamic Factor in the Foreign Policy of Turkey / Le facteur islamique dans la politique étrangère de la Turquie

Istanbul, basilique Sainte-Sophie
© Adam Carr, avril 2012 – http://commons.wikimedia.org


Le facteur islamique dans la politique étrangère de la Turquie
 
par Artashes Ter-Harutyunyan [Ardachès Der-Haroutiounian]
 
Fondation Noravank, 14.06.2012


Les services secrets d’Israël – le Mossad – ont récemment présenté au cabinet de Benjamin Netanyahou un rapport sur la situation et les développements possibles en Syrie. D’après les sources israéliennes, une des principales conclusions est que, du fait des mesures actives prises par les gouvernements occidentaux, parallèlement à l’affaiblissement continu du régime de Bachar el-Assad, le renforcement et l’expansion du réseau islamiste en Syrie se met en place et que, dans le cas de ce genre de développements, la mouvance islamiste se substituerait très probablement au clan el-Assad.

Néanmoins, les experts du Mossad conseillent de prêter aussi attention au fait que le principal soutien et appui du réseau islamiste en Syrie sont les services secrets de Turquie – le MIT – suivis de ceux d’Arabie Saoudite, du Qatar et des Emirats Arabes Unis. Les services secrets israéliens concluent que la décision des dirigeants politiques de la Turquie de prêter assistance en terme de renforcement du réseau islamiste en Syrie témoigne d’une évolution importante dans les considérations des stratèges d’Ankara. Suite aux événements en Egypte où, parallèlement au renversement du régime de Moubarak, la Turquie mit en place une connexion active avec les mouvements islamistes locaux, en leur proposant tout d’abord une aide financière, les agissements de la Turquie en Syrie viennent démontrer que le facteur islamiste devient l’un des principaux instruments de la politique étrangère de la Turquie. En même temps, le Mossad en arrive à la conclusion que, dans un avenir prévisible, l’influence de ce facteur dans la politique étrangère de la Turquie ne fera qu’augmenter, compte tenu des ambitions d’Ankara de devenir un leader du monde musulman.

La nouvelle image de marque du facteur islamiste sur la scène internationale

Fait caractéristique, durant la période récente, la réévaluation du facteur islamiste dans la politique internationale s’est poursuivie. Si, au cours des dernières décennies, le fait fut marginal, puis associé au terrorisme mondial, aujourd’hui les médias occidentaux et les efforts diplomatiques visent à donner une image de marque nouvelle du facteur islamiste.

Il s’agit d’un tournant très important et, si l’on prend en compte le volume de ces changements (par exemple, le nombre d’Etats où, malgré les élites, qui sont au pouvoir depuis des dizaines d’années, les islamistes réussissent à se frayer un chemin ; les ressources financières, médiatiques et humaines dont ils disposent), il serait probablement possible d’affirmer que ce facteur est en train d’acquérir une signification géopolitique.

Le résultat essentiel du « printemps arabe » devrait probablement être envisagé dans ce contexte. L’on peut observer que, suite aux révolutions arabes en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yémen (phénomène attendu en Syrie et même dans les pays où il fait l’objet de répression, comme l’Algérie, le Maroc, la Jordanie), en premier lieu, les islamistes accèdent au pouvoir.

La nouvelle approche du monde par la Turquie

La décision de la Turquie de se positionner au moyen d’une nouvelle stratégie, fondée sur un facteur islamiste, n’est pas une nouveauté. Or il est intéressant d’observer avec quelles nouvelles propositions la Turquie va se présenter dans l’avenir immédiat. Dans quelle mesure les autorités d’Ankara sont-elle disposées à mettre en œuvre leur agenda islamique, alors qu’il est clair que la mutation en cours de la stratégie turque est encore à un stade initial ? Peut-on s’attendre à des initiatives nouvelles d’Ankara en terme de politique intérieure et extérieure ?

Trois facteurs ont entraîné l’évolution d’Ankara vers une stratégie nouvelle.

Premier facteur, le fait qu’après la fin de la Guerre froide, les relations américano-turques ont connu des changements considérables. Des contradictions concernant certaines questions de politique régionale et internationale sont même apparues et demeurent vivaces. Parallèlement, la Turquie a échoué dans son processus d’intégration européenne. Ce processus d’intégration dans l’Union Européenne, qui dure depuis plusieurs dizaines d’années, peut être considéré très probablement comme dépassé ; les dirigeants turcs eux-mêmes n’hésitent pas à le dire.

Second facteur, la croissance financière et économique de la Turquie, que l’on constate depuis ces vingt dernières années. Non seulement la croissance économique et financière continue de la Turquie en a fait un pays qui pèse dans l’économie mondiale, mais elle a aussi doté Ankara de ressources d’importance pour avancer à l’aide d’initiatives politiques régionales, et même globales.

Troisième facteur, des situations nouvelles dans les régions environnantes, qui suscitent des visées expansionnistes. L’effondrement de l’Union Soviétique a encouragé ce genre d’opportunités dans les Balkans, la région de la Mer Noire, le Caucase, la région Caspienne et l’Asie Centrale. Le renversement des régimes de Saddam Hussein, d’Hosni Moubarak et de Mouammar Kadhafi, l’accroissement des pressions américaines sur l’Iran, ainsi que la crise financière et économique en Grèce, créent ce genre d’opportunité au Moyen-Orient, dans la partie orientale de la Méditerranée et en Afrique du Nord.

Nous parlons ici de régions qui faisaient partie, il n’y a pas si longtemps, de l’empire ottoman ou qui se trouvaient sous influence ottomane. Et le facteur islamiste joue ici un rôle central car, du point de vue de l’idéologie, en fait, il s’agit d’un facteur susceptible de justifier la politique de la Turquie dans ces régions.

Analyse de la situation

Afin de montrer que la Turquie est numéro 1 et la protectrice la plus influente des nations musulmanes dans les régions mentionnées plus haut, le pays a récemment lancé plusieurs mesures en terme de construction d’image. Ces mesures sont bien connues – de la protection des droits des Ouïghours musulmans à l’ouest de la Chine et du début de polémique avec les autorités de Pékin (juillet 2009), à l’affrètement d’une flottille spéciale destinée à apporter une aide humanitaire aux Palestiniens et à la détérioration délibérée des relations avec Israël, suite à l’incident lié à cette flottille (mai 2010).

Or, durant ces dernières années, la Turquie a déployé plus d’énergie encore afin d’accroître son influence au sein des réseaux et des organisations islamiques, en particulier dans les régions avoisinantes. Il ne s’agit pas d’un élément de politique publique et les médias n’évoquent guère ces initiatives turques, mais lorsqu’ils présentent certains épisodes, les services de sécurité israéliens et américains y voient un indicateur important, démontrant une politique étrangère nouvelle de la Turquie.

Lors d’une table ronde des services secrets de la Turquie, à laquelle assistaient le président Gül et le Premier ministre Erdogan, le directeur de ces mêmes services, Hakan Fidan, évoquant les programmes du MIT, a déclaré que « dans les années qui viennent, les services secrets de Turquie vont devenir une organisation de renseignement à l’échelle mondiale. » Se référant à ces déclarations, les experts occidentaux en concluent qu’Ankara tend à porter sa présence dans des régions auxquelles elle s’intéresse, en particulier dans les pays voisins,  à un niveau plus substantiel. Notamment le fait que l’on observe des changements dans la manière de travailler des services secrets turcs. Si, auparavant, ces services visaient à collecter des renseignements opérationnels et à réagir en fonction, aujourd’hui les priorités vont à acquérir une marque à moyen et long terme – leur objectif est donc de créer des réseaux d’influence. Les experts américains et israéliens lient ces changements à l’évolution de la politique étrangère d’Ankara.

Fin avril 2012, l’Irak, qui est le troisième partenaire commercial de la Turquie, après l’Allemagne et la Russie (avec un chiffre d’affaires bilatéral, l’an dernier, d’environ 12 milliards de dollars), a déclaré qu’il mettait fin au transit de pétrole à travers le territoire de la Turquie (l’Irak fait transiter par la Turquie près de 500 000 barils par jour). La raison est la situation entourant le vice-président sunnite Tareq al-Hachémi. Depuis décembre 2011, M. Hachémi est sous l’accusation d’organiser des actions terroristes en Irak. Accusations qu’il rejette, déclarant que l’objectif des élites chiites d’Irak est d’affaiblir des sunnites. Dans cette histoire, le fait que les services de Nouri al-Maliki, Premier ministre chiite d’Irak, accusent les services spéciaux turcs d’avoir organisé la fuite de M. Hachémi au Qatar tout d’abord, puis en Turquie, retient l’attention. Les choses se sont envenimées au point que le Premier ministre, M. al-Maliki, a qualifié la Turquie d’ « Etat ennemi », qui interfère sans cesse dans les affaires intérieures de l’Irak. En réaction, le Premier ministre de Turquie, Recep Tayyip Erdogan, a déclaré que son pays ne pouvait laisser les sunnites irakiens privés de soutien.

Le Président turc, Abdullah Gül, fut le premier des dirigeants dans le monde à se rendre au Caire, suite au renversement du régime de Moubarak en mars 2011. Et M. Erdogan fut le premier parmi les dirigeants des pays musulmans à prier Moubarak de partir. Suite aux élections législatives qui se sont tenues en Egypte à la fin de l’année dernière et en janvier-février 2012, plus de la moitié des sièges dans les Chambres haute et basse ont été remportés par les islamistes. Leurs opposants ont déclaré que le soutien financier et médiatique reçu de l’Arabie Saoudite et de la Turquie a joué un grand rôle dans leur victoire. La déclaration faite par Tariq Ramadan – un des islamistes influents en Egypte et petit-fils du fondateur de l’organisation des Frères Musulmans – selon qui la Turquie pourrait proposer une « feuille de route » pour l’Egypte quant à la manière de combiner islam, démocratie et économie prospère est remarquable. Ramadan fit cette déclaration suite aux élections et aujourd’hui, alors que beaucoup en Egypte et en Occident se demandent quel modèle peut fonctionner dans les pays arabes dans de nouvelles conditions, les mêmes rappellent en premier lieu l’exemple de la Turquie. 

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Traduction : © Georges Festa – 08.2012.