samedi 25 août 2012

Muriel Mirak-Weissbach : Archives allemandes - Des matériaux qui font sensation en Turquie / German Archive Material Raises Stir in Turkey

  © Belge Yayınları, 2012 – İletişim Yayınları, 2011


Archives allemandes : des matériaux qui font sensation en Turquie

par Muriel Mirak-Weissbach





« A mesure que 2015 approche, en particulier, la pression va s’accroître. La Turquie réagira, comme elle l’a fait auparavant, avec dureté. Elle profèrera des menaces, mais celles-ci resteront sans effet.
Savez-vous pourquoi ? Parce que les Arméniens ont obtenu d’un nombre significatif de pays qu’ils reconnaissent leur génocide. »
Qui s’exprime ici ? Un Arménien de la diaspora, se vantant des progrès vers une reconnaissance par la Turquie du génocide de 1915 ? Ce qui pourrait sembler le plus probable. Mais non. Ce sont les mots d’un journaliste turc écrivant dans les pages du quotidien Hürriyet. L’article, intitulé « Nous nous rendons de nous-mêmes au génocide, » est paru dans l’édition du 28 avril 2012 de ce journal. Bien que Hürriyet soit généralement considéré comme plutôt nationaliste, le commentateur, Mehmet Ali Birand, est connu pour être libéral. Il ne se vante pas. Au contraire, presque : il donne l’alarme, du fait qu’à mesure que le centenaire du génocide se profile, la Turquie puisse être finalement contrainte de reconnaître son existence.

L’A. identifie le motif de cette inquiétude à l’occasion de la parution d’un nouvel ouvrage en turc, lourd de quelque mille pages, qui présente la preuve irréfutable du génocide. Le livre, publié le 12 janvier 2012 aux éditions Belge, dont le propriétaire, Ragip Zarakolu, a été récemment traduit en justice sur des accusations forgées de toutes pièces, contient des traductions « dans un turc tout à fait compréhensible et superbe » de documents émanant des archives du ministère allemand des Affaires Etrangères, durant la Première Guerre mondiale. Wolfgang Gust, « éminent journaliste et écrivain allemand », a réuni l’ensemble, publié tout d’abord en allemand en 2005, précise Birand, qui nous apprend que l’ouvrage existe aussi dans d’autres langues. Il s’intitule Alman Belgeleri : Ermeni Soykirimi 1915-1916 [Archives allemandes : Génocide arménien 1915-1916].

Son appréciation de la force de ces documents est des plus directe : « Sans entrer dans le détail, écrit-il, si vous lisez le livre et regardez les documents, si vous êtes tant soit peu initié au sujet grâce à cet ouvrage, impossible alors de ne pas croire au génocide et de ne pas justifier les Arméniens. Même si vous êtes spécialiste du sujet, ajoute-t-il, ou que vous ayez mené des recherches du côté turc, à nouveau, vous serez déconcerté. Vous vous poserez nombre de questions. »

Birand conclut sa recension quelque peu fiévreuse par un défi lancé aux dirigeants de sa nation. « Maintenant, j’ai envie de demander à tous les officiels turcs : ‘Durant les cinquante dernières années, avez-vous mené ce genre d’enquête ? Avez-vous étudié les sources au niveau international et, quand bien même cet ouvrage serait tendancieux ou partial, auriez-vous publié un tel livre ? Quel genre d’enquête avez-vous menée, délaissant nos propres sources susceptibles de convaincre l’opinion internationale ? Vous limitiez-vous ou ne vous satisfaisiez-vous que des seules archives turques, ne trouvant pas de documents ou de preuves plausibles ?’ » Sa conclusion est sans appel. « Cessons de nous voiler la face. Si vous pouvez apporter des réponses à ces questions, alors il vous sera possible de clarifier certains faits clé pour nous. » Mais le feront-ils ? se demande-t-il. « Je sais que vous garderez le silence. »

L’édition turque de cette monumentale compilation par Gust d’archives historiques a déjà ébranlé le fragile édifice, fait de mensonges et de déformations, qui constitue le négationnisme officiel de ces événements par la Turquie. C’est une chose que des documents historiques sur le génocide, émanant de sources arméniennes – ou d’archives américaines ou britanniques – soient publiés, car les négationnistes peuvent les écarter, sous prétexte de « propagande » de la part d’adversaires en temps de guerre de la Turquie. C’est une tout autre affaire, lorsque des récits détaillés sur les atrocités et des débats officiels sur la politique d’extermination émanent d’archives de l’Allemagne, allié en temps de guerre de la Turquie, et qu'elles paraissent maintenant dans des traductions turques.

En octobre 2011, un autre ouvrage contenant une grande partie de ce même ensemble de documents parut en turc, traduit et accompagné d’une longue introduction due à Serdar Dinçer. Ce livre, intitulé Alman-Turk Silah Arkadasligi ve Ermeniler, fut publié par les éditions İletişim Yayinevi et fit l’objet d’une recension, entre autres lieux, dans Agos, journal basé à Istanbul, de Hrant Dink, aujourd’hui disparu. Dinçer, qui vit à Berlin, tira ses matériaux de ces mêmes archives et souligna le rôle du militarisme allemand dans son analyse. Outre des recensions positives dans Agos et Radikal, plusieurs journalistes turcs reprirent ces thèmes sans citer directement la source, probablement parce qu’ils désapprouvaient les références marquées à gauche dans l’introduction ; d’autres, cherchant à nier que le génocide ait eu lieu, reprirent des références isolées pour affirmer que les Arméniens furent des « terroristes » et méritèrent d’être déportés, etc. Avant la parution de l’ouvrage de Dinçer, d’autres livres, prétendant traiter des archives allemandes, ont paru, entre autres un dont le leitmotiv était que « les Arméniens mentent. »

Rejeter la faute sur les Allemands

Les écrivains plus sérieux, qui tentent d’émousser l’impact des documents tels que Gust les présente, sautent sur le lien avec l’Allemagne et le déforment. Umit Kardas, juge militaire à la retraite, a ainsi publié un long article dans Today’s Zaman, un grand quotidien turc, le 20 mai dernier, dans lequel il tente de falsifier les faits. Intitulé « La connivence du militarisme allemand avec le Comité Union et Progrès », l’article identifie explicitement l’ouvrage publié par Gust et son épouse Sigrid, puis poursuit en affirmant que c’est le militarisme allemand qui fut en dernier ressort responsable du génocide.      

Kardas écrit que les Allemands « considéraient la région comme une zone d’intérêt en tant que colonie allemande, » et, grâce à leur alliance militaire avec la Turquie, « s’ingérèrent dans les affaires politiques du CUP [Comité Union et Progrès]. » Il soutient que « les groupes non musulmans vivant dans l’empire ottoman constituaient un obstacle pour les ambitions économiques et idéologiques de l’Allemagne en Orient » et qu’ « ainsi débuta la connivence du militarisme allemand avec le CUP au regard des pratiques inhumaines à l’encontre des non musulmans dans l’empire ottoman. » L’A. déclare que « la politique de l’Allemagne empiéta sur la politique du CUP visant à homogénéiser le pays, », à savoir en faire un Etat turc musulman. Il cite un passage extrait d’un des documents, qui se réfère à ces Turcs et Arabes, lesquels désapprouvèrent les massacres et tinrent les Allemands pour responsables « en qualité de « précepteurs de la Turquie » durant la guerre. Kardas termine par cette affirmation : « La conclusion, confirmée par les documents publiés par Gust, est que les officiers militaires allemands, en tant qu’agents du militarisme allemand, approuvèrent les déplacements par la force, et qu’ils leur trouvèrent des justifications militaires. Et que les dirigeants du CUP mirent en œuvre par la violence leur politique de turcisation et d’islamisation, avec le soutien et la connivence de l’Allemagne. »

La recension de Kardas déforme grossièrement le travail réalisé par Wolfgang Gust. L’érudit allemand met les choses au point dans une lettre adressée à l’éditeur du réseau arménien d’informations Groong, le 21 mai dernier. Dans celle-ci, Gust établit explicitement sa position comme suit : « Le génocide arménien fut véritablement un projet du CUP, que les Allemands acceptèrent plus ou moins. Certains d’entre eux protestèrent contre l’extermination des Arméniens, d’autres conseillèrent même les déportations, tandis que deux officiers allemands participèrent activement aux tueries. Mais le génocide arménien ne fut jamais un projet allemand, idée que les Turcs à l’époque tentèrent souvent de propager. » Il ajoute que « d’autres conclusions de l’A. [Kardas] ne se fondent pas sur mes documents. » En résumé, « le génocide arménien durant la Première Guerre mondiale fut une entreprise de la Turquie, avec l’aide abjecte de l’Allemagne. »

Vérité psychologique

A l’exception de certaines falsifications grossières de la part de négationnistes purs et durs en Turquie, la polémique suscitée par la diffusion de ces matériaux d’archive du ministère allemand des Affaires Etrangères représente une tentative d’aborder la documentation factuelle d’une atrocité, que la Turquie, depuis sa création en tant qu’Etat moderne, a catégoriquement niée. « Aborder » cette affaire est psychologiquement compliqué, car reconnaître le génocide revient à ébranler l’identité de la Turquie et des citoyens turcs. Ce n’est pas un hasard si l’odieux article 301 du code pénal turc, qui pénalise tout débat sur le génocide, le fait sous couvert de protéger « l’identité turque. » Ecrivant dans Today’s Zaman, le 24 novembre 2011, Orhan Kemal Cengiz explique la difficulté à débattre de la question arménienne par « le fait que la « Turquie moderne » et l’ « identité turque » sont fondées sur une sorte d’ « exclusivité », en ce sens que les fondateurs de la Turquie furent « ceux qui n’étaient pas les non musulmans. » Et, comme certains des responsables de 1915 furent aussi les pères de la République, il s’ensuit que reconnaître le génocide signifierait « que nous puissions perdre nos « héros » fondateurs et les voir transformés en une bande d’ « assassins », dont on serait bien embarrassé, à l’inverse. » Il poursuit : « Il est maintenant évident qu’en Turquie, nous avons bâti une identité du haut de tout ce dispositif négationniste. » Et d’exhorter ses compatriotes à affronter le passé.

La pression psychologique exercée sur les commentateurs par ce complexe éclate inévitablement dans leurs écrits. Kardas achève ainsi son article en déclarant que « lire les détails des documents que Gust a réussi à retrouver m’a laissé en proie à la honte la plus vive et a étreint mon âme. » Se référant à la « tradition [allemande] de présenter des excuses officielles concernant ce genre de périodes honteuses », à savoir la Shoah, Kardas conclut : « Si la chancelière allemande, Angela Merkel, et le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, condamnaient ensemble les atrocités et les massacres que leurs ancêtres ont perpétrés, les âmes des victimes, pressées quelque part, se feraient colombes. La conscience nous dit-elle d’épargner nos paroles au nom de l’opprimé ? »

Il est significatif que ce ne soit pas la première fois que Kardas aborde cette question. En mai 2010, il a publié un long commentaire, paru dans Today’s Zaman, intitulé « Devons-nous défendre les agissements du Comité Union et Progrès ? » Résumant l’histoire du concept de génocide tel que défini par Raphaël Lemkin et incarné dans la Convention des Nations Unies sur le génocide en 1948, Kardas rappelle les persécutions ottomanes contre les Arméniens et autres chrétiens jusqu’aux années 1890, puis présente la campagne d’ « homogénéisation », soit d’épuration ethnique, du CUP au moyen des déportations et des massacres. Il livre les réflexions suivantes :

« Un régime qui s’appuie sur la dissimulation et la négation de la vérité, rendra l’Etat et la société malades et décadents. Les politiciens, universitaires, journalistes, historiens et responsables religieux en Turquie devraient tenter de s’assurer que la société puisse faire face à la vérité. Faire face à la vérité, c’est devenir libre. Nous ne pouvons retirer ni honneur, ni dignité, en prenant la défense de nos ancêtres qui furent responsables de ces tragédies. Soutenir et défendre les agissements d’Abd ul-Hamid II, des membres dirigeants du CUP et de leurs groupes, bandes et malfrats n’est pas une position humaine ou morale. La Turquie devrait déclarer au monde qu’elle accepte les dites atrocités et massacres et que, ce faisant, elle prend la défense des valeurs humaines les plus hautes de vérité, de justice et d’humanisme, tout en condamnant l’état d’esprit et les agissements de ceux qui les perpétrèrent dans le passé. »

Il conclut en proposant que la Turquie invite tous les Arméniens de la diaspora à revenir dans leur ancienne patrie et en deviennent citoyens. Cela « contribuerait à apaiser leur chagrin, qui s’est maintenant mué en colère. » Il recommande en outre vivement d’ouvrir la frontière avec la Turquie. Grâce à ce genre d’actions, « la Turquie se libèrera en se débarrassant de ses peurs, de ses complexes et de ses angoisses, tout en apaisant la douleur des Arméniens. »

Ouvrir les vannes 

Trois ans nous séparent du centenaire du génocide arménien. Durant cette période, le processus de débat à l’intérieur de la Turquie ne fera que s’accélérer pour culminer, espérons-le, dans une percée psychologique et politique, dont ces intellectuels turcs et d’autres sont les signes avant-coureurs : la reconnaissance officielle du génocide. La publication en turc de documents émanant des archives allemandes a fait d’un débat qui couvait une explosion. Déjà, d’autres documents extraits de ces archives ont été récemment publiés sur le site internet de Gust, concernant la politique de l’Allemagne en Orient, durant les années de guerre. Bien qu’ils ne soient accessibles qu’en allemand à ce jour, ces nouveaux matériaux ont suscité un très grand intérêt. Sur les quelque huit millions de visiteurs du site, un nombre important et croissant provient de Turquie. Les articles tels que ceux de Kardas ont suscité un flot de commentaires sur l’internet, une tendance qui ne fera que s’intensifier. Les barrages ont cédé et Birand avait raison de dire : « Ce processus ressemble à un supplice chinois. A mesure que 2015 approche, en particulier, ajoute-t-il, la pression va s’accroître. »

[Muriel Mirak-Weissbach est l’auteure de Through the Wall of Fire : Armenia, Iraq, Palestine : From Wrath to Reconciliation (Francfort : Fischer, 2009). Son nouveau livre, Madness at the Helm : Pathology and Politics in the Arab Spring (Londres : Ithaca/Garnet) va paraître prochainement.]

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Traduction : © Georges Festa – 08.2012.