dimanche 26 août 2012

Reis Çelik - Interview

© Kazfilm Yapım Tic Ltd, 2012


31ème Festival International du Film d’Istanbul, 31.03 – 15.04.2012

Entretien avec Reis Çelik

par Ceyda Aşar

 

« Les hommes sont dans l’ombre ! »

[Le réalisateur Reis Çelik parle de son film Night of Silence, inscrit en compétition nationale. Dans ce film sur les très jeunes mariées, Reis Çelik se montre obstiné, tout comme il l’était dans İnat Hikayeleri [Histoire d’un obstiné] (2004). Il place un acteur de la trempe d’İlyas Salman et une superbe jeune fille dans la pièce du mariage, sans jamais quitter cette dernière. Il nous donne à voir ce film à couper le souffle, 90 minutes durant. Le film est revenu avec un Ours de Cristal du Festival du Film de Berlin, et son périple en Turquie suscite l’intérêt. Contrairement à ceux qui se demandent ‘Est-ce que ça arrive encore en Turquie en 2012 ?’, Reis Çelik est d’avis que ce film sera demandé tant durant le festival qu’après son lancement ; et que les hommes se confronteront à eux-mêmes et changeront les sociétés fascistes à travers le monde.]

- Ceyda Aşar : Tu t’intéresses à l’hypocrisie dans la société. Night of Silence représente-t-il une sorte de révélation de ce que tu penses depuis longtemps ?
- Reis Çelik : Je réfléchis depuis longtemps à l’honneur et à la religion. La société raconte surtout des mensonges sur ces deux questions. Cette société est faite de mensonges. Des gens sont tués à cause de leur religion. Des gens sont assassinés au nom de l’honneur. Les tenants de l’honneur se déshonorent et croient qu’ils en ont le droit. Un clan qui tue au nom de l’honneur est capable de vendre ses gamines de 12 ans à des quinquagénaires ou sexagénaires, sans la moindre hésitation. Si vous dites « Tu n’es qu’un maquereau, si tu vends une femme pour de l’argent ! », ils t’abattent. Dans mes films, je ne cible ni des gens, ni des individus. Si tu commences par examiner les racines et les motifs de ces structures dans la société, alors seulement tu peux dire quelque chose. L’hypocrisie dans la question de l’honneur et le scandale des très jeunes mariées sont le résultat de milliers d’années d’une société patriarcale. Pour empêcher les vendettas, des gamines sont mariées. Il ne s’agit pas d’individus ici, il ne s’agit que de matériaux et de victimes de jugements sociaux. Mon propos est d’en débattre et d’évoquer la situation que les hommes vivent.

- Ceyda Aşar : Le personnage masculin dans le film n’est pas seulement coupable d’être l’époux de sa très jeune promise. Ses crimes « masculins » dans le passé te servent-ils à souligner les situations pathétiques dans lesquelles les hommes sont plongés ?
- Reis Çelik : Ce dont nous devrions débattre, c’est de la structure et de la place des hommes dans la société. Je n’aime pas fabriquer des mélodrames. Je n’ai pas envie que les gens se lamentent sur « cette pauvre gamine ». Le faire justifie cette situation. Quand on observe cela d’un point de vue dialectique, il est important d’évoquer ce que le personnage dominant a vécu. Cet homme devrait se confronter à lui-même. Je ne crois pas que notre époque place les hommes dans une situation pathétique. Nous nous trouvons dans la situation horrible, où l’on poignarde une femme en pleine rue. Si l’homme n’est pas capable de confronter à lui-même, impossible d’obtenir quoi que ce soit de bon de la part de la famille qu’il construit, de la religion à laquelle il croit et de son identité sociale. Seul résultat, son fascisme, car il bâtit une dictature. Le fascisme de la société et de l’individu constitue le plus grand danger auquel nous ayons à faire face. C’est pourquoi mon récit se base sur le personnage masculin.

- Ceyda Aşar : Une des personnalités en ligne de mire est İlyas Salman lui-même. Sa déclaration – « Ce pays s’est moqué de moi pendant des années, mais moi je ne me suis jamais moqué de lui, » dis-tu, t’a impressionné. Mais tu as sûrement pensé à travailler avec lui auparavant. Pensais-tu déjà à lui, lorsque tu écrivais le scénario ?
- Reis Çelik : Impossible de penser à un acteur, lorsque j’écris. Je décide ensuite. Je travaille avec Tuncel Kurtiz depuis des années. Lui aussi est un exclu de Yeşilçam (1). Il a poussé un coup de gueule, s’est isolé et a été mis au ban. Mais, cette fois, j’avais besoin de quelqu’un avec un visage à l’expression plus dépressive, quelqu’un qui puisse se confronter à lui-même. Je savais déjà quel grand acteur est İlyas Salman. Je n’ai jamais douté de lui. Et je me sentais aussi coupable. Car c’est un interprète de qualité, nous ne l’utilisons pas, nous l’ignorons. Alors j’ai agrandi une photo de lui, en ajoutant un peu de moustache. Il était exactement comme je voulais qu’il fût. Sur le plateau, je lui ai demandé des choses de détail et difficiles, du genre « Peux-tu faire ça du côté droit de ta bouche ? » et il y arrivait. C’est un instrument tel que tu peux obtenir le son que tu désires. Je l’ai vu jouer par hasard. Je suis très content de travailler avec İlyas Salman, que ce pays ignore depuis 24 ans.

- Ceyda Aşar : Nous savons que des situations semblables se produisent à Berlin et ailleurs. Quelles sont les réactions aux questions de « masculinité » ?
- Reis Çelik : Trois projections à Berlin et un théâtre de 1 400 places ont fait salle comble. Personne ne partait après la projection et les gens attendaient la séance des questions et réponses. La question classique était : « Est-ce que ça arrive encore en Turquie en 2012 ? » Et ma réponse était : « Non, ce n’est pas ce qui se passe en Turquie en 2012. C’est ce qui se passe dans le monde entier en 2012 ! Peut-être que dans votre pays les hommes ne se marient pas avec des gamines de 13 ans, mais ils vont en Thaïlande et font pareil ! » Et tout le monde applaudissait.

- Ceyda Aşar : T’attends-tu à tes réactions différentes au Festival du Film d’Istanbul ? Le fait de remporter un prix représente-t-il une réaction pour toi ?
- Reis Çelik : Réaliser des films est vraiment dur, en particulier si tu appartiens à la classe qui fabrique des films en vendant tout ce qu’elle possède. Mais j’ai un point faible : je ne me soucie ni de la compétition, ni de gagner un prix. Ce film ira à la rencontre des gens. Rien de plus stimulant, à mon avis, que de sentir comment le public respire quand il voit le film. Auront-ils la réaction que j’ai recherchée aux moments où je veux qu’ils retiennent leur respiration ? Et puis c’est agréable de voir que le film est apprécié. J’aimerais aussi ajouter quelque chose : le film sera diffusé après le festival. Si ceux qui regardent Recep İvedik et Fetih/Conquest (2) vont voir Night of Silence et dérangent les hommes et les femmes de bon sens dans ce pays, ce sera alors le plus grand prix pour moi. Si cette société peut dire « Nous regardons ça, mais nous regardons ça aussi ! », si le public peut entamer un débat avec lui-même, je pense que ce sera un tournant pour la Turquie.

- Ceyda Aşar : Quel a été le tournant dans ton cinéma ? Constates-tu une différence en toi depuis ton premier film jusqu’à aujourd’hui ?
- Reis Çelik : Dans mon premier film (3), je me suis levé et j’ai crié : « Stop ! On est en train de se buter mutuellement ! » En tant qu’artiste, je ressentais le besoin de pousser un coup de gueule. Dans le second film, mon propos était de raconter quelque chose, après en avoir entendu parler (4). Je ne hurlais pas, mais je parlais. Je parlais des mensonges et de Deniz Gezmiş (5). Dans mon troisième film, İnat Hikayeleri (2003), j’ai réalisé que ce que je racontais était entendu. Je me suis mis alors à parler de moi. Après mon troisième film, mon temps était venu comme ouvrier spécialisé du cinéma, je me suis exprimé avec plus de délicatesse. J’ai ouvert la voie par la tradition de raconter des contes, en exprimant en détail mon histoire. J’ai beaucoup d’autres histoires à raconter. Quand j’étais jeune, j’ai vu les lumières d’Ardahan (6) et je croyais que c’était une légende, impossible à atteindre. Et puis j’ai observé Istanbul depuis Ardahan et la Turquie depuis Istanbul. J’ai réalisé que nous ne possédons qu’un seul monde, qu’il s’agit du seul lieu que nous partageons ensemble. Il nous faut tout dire au reste du monde. Nos exhalaisons n’empoisonnent pas seulement Istanbul. Le monde commence à réaliser qu’il n’existe aucune différence entre les cris d’une femme d’Afghanistan et d’Allemagne.      

NdT

1. Yeşilçam [Sapin Vert] : terme générique, repris de la rue Yeşilçam, dans le quartier de Beyoğlu à Istanbul, désignant l’industrie cinématographique turque, analogue à Cinecittà ou Hollywood.
2. Recep İvedik : série de trois films (2008, 2009, 2010), animés par le comédien turc Şahan Gökbakar. Fetih 1453 [La Conquête, 1453] : superproduction réalisée par Faruk Aksoy, sur un scénario d’İrfan Saruhan (2012).
3. Nazım Hikmet Ziyaretçin Var (1992).
4. Işıklar Sönmesin (1996).
5. Deniz Gezmiş (1947-1972), militant marxiste-léniniste et co-fondateur du groupuscule armé d’extrême gauche THKO (Armée de Libération du Peuple de Turquie).
6. Ardahan : ville située au nord-est de la Turquie, près de la frontière avec la Géorgie - http://fr.wikipedia.org/wiki/Ardahan

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Source : http://www.filmfestivals.com/en/blog/istanbul_film_festival/qa_with_reis_celik_at_istanbul_film_festival
Article paru le 10.04.2012.
Traduction : © Georges Festa – 08.2012.