jeudi 13 septembre 2012

Is Western Condemnation of Cultural Destruction Reserved Exclusively for Enemies ? / La condamnation par l’Occident des destructions de biens culturels ne vaut-elle que pour ses ennemis ?

Destruction de la nécropole arménienne médiévale de Djoulfa par les forces azéries, 2005
© www.collectifvan.org


La condamnation par l’Occident des destructions de biens culturels ne vaut-elle que pour ses ennemis ?
 
par Simon Maghakyan
 
The Armenian Weekly, 18.08.2012


Les organisations internationales, les gouvernements occidentaux et les principaux médias ont exprimé bruyamment – et légitimement – leur indignation, suite à la destruction récente de majestueux tombeaux musulmans soufis par des extrémistes islamistes à Tombouctou, au Mali, faisant écho aux réactions qui ont suivi la démolition en 2001 par les talibans de deux admirables statues de Bouddha à Bamyan, en Afghanistan.

Dans les deux cas, ceux qui ont violé les droits culturels sont des groupes opposés à l’Occident, liés à Al-Qaida, ce qui, à lui seul, semble avoir mérité une ferme condamnation par l’Occident.

Au fait, pourquoi l’Occident garde-t-il un silence assourdissant au sujet de la destruction totale de la plus vaste nécropole arménienne au monde par l’Azerbaïdjan, grand fournisseur d’énergie et acheteur d’armes auprès de ce même Occident ?

En décembre 2005, des religieux de l’Eglise arménienne du nord de l’Iran ont enregistré sur magnétoscope plus d’une centaine d’hommes en uniforme, au-delà de la frontière dans l’Azerbaïdjan ex-soviétique, en train de détruire les milliers de khatchkars, ou pierres-croix, arméniens, d’une beauté saisissante et uniques au monde, de l’admirable cimetière de Djoulfa. L’Eglise publia ensuite des photographies montrant clairement que ce site sacré a été remplacé par un champ de tir militaire.

L’Azerbaïdjan nie avec véhémence le constat de cette destruction, laissant entendre que le cimetière, à l’instar des Arméniens du Moyen Age dont il portait la mémoire, n’a jamais existé dans ce lieu. (En Azerbaïdjan, l’historiographie officielle prétend que les Arméniens ne se trouvaient pas dans la région du Sud Caucase jusqu’au 19ème siècle.) Afin de protéger sa cause, l’Azerbaïdjan a, par la suite, interdit à des observateurs européens (et quelques années plus tard, à un ambassadeur hésitant des Etats-Unis) de se rendre sur le site de ce cimetière, contraignant ainsi l’Association Américaine pour le Progrès de la Science (AAAS) à documenter ce crime par des données satellite. L’AAAS prit contact avec le Parlement Européen et l’ICOMOS, une organisation de protection des biens culturels, une des rares institutions internationales susceptibles de témoigner ou de condamner la destruction de Djoulfa.

La réaction publique de Washington à la destruction de Djoulfa ne survint cependant que plusieurs mois après cette dévastation, sous la forme d’une réponse écrite à une question posée par Barbara Boxer, sénatrice démocrate de Californie. Dans sa réponse, le Département d’Etat « exhorte les autorités azerbaïdjanaises concernées à enquêter sur les allégations de profanation de monuments culturels au Nakhitchevan, » minimisant en fait l’effacement de toute une culture en la qualifiant vaguement de « profanation », un qualificatif souvent utilisé pour le vandalisme des pierres tombales au moyen des graffitis. En privé, néanmoins, le Département d’Etat était exaspéré – non du fait des destructions gratuites par l’Azerbaïdjan, comme le suggère un câble divulgué, mais à cause des « communiqués de presse débridés » de l’Arménie, condamnant celles-ci.

L’organisation internationale chargée de protéger notre héritage global, l’UNESCO, fit de même, à la manière de Washington. La seule réaction publique de l’UNESCO à la destruction de Djoulfa a été une réponse à la pétition que j’ai lancée moi-même en 2010, dans laquelle cette organisation affirmait être disposée à envoyer une mission d’enquête, sous réserve de l’acceptation de l’Etat perpétrateur, l’Azerbaïdjan, omettant par ailleurs de condamner cette destruction. Autrement dit, l’UNESCO s’engageait de fait à se taire indéfiniment, en demandant à l’Azerbaïdjan d’œuvrer volontairement contre ce qu’il considère comme ses intérêts politiques, une impossibilité quasi certaine. Comme on pouvait s’y attendre, l’Azerbaïdjan ne réagit pas à la proposition de l’UNESCO.

Tandis que la destruction de Djoulfa par l’Azerbaïdjan ne parvenait pas à susciter la moindre réaction significative de la part de l’UNESCO, cette même organisation passa à l’action, après que le mot « Djoulfa » ait été mentionné dans une exposition de pierres-croix arméniennes en 2011. Même après avoir censuré ce mot, l’UNESCO boycotta sa propre exposition, car une photographie du cimetière figurait encore dans l’exposition, bien que non légendée.

Le motif présidant à la destruction du cimetière et aux manœuvres politiques qui s’ensuivirent est le conflit territorial entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie sur la région du Nagorno-Karabagh ; or, l’effacement de Djoulfa a eu lieu dans une région non disputée, le Nakhitchevan. Et si les Etats-Unis, en tant que médiateur dans le conflit du Karabagh, sont censés rester impartiaux, une réponse muette à la destruction des plus documentée d’un site culturel majeur ne saurait être assimilée à de l’équité ; elle est, de fait, contre-productive car elle renforce une cause essentielle du conflit : la conviction par les Arméniens que l’Azerbaïdjan a délibérément anéanti toute trace de leur identité autochtone, sans en être rendu responsable.

La réaction de Washington à la destruction de Djoulfa a été probablement tenue au silence, en partie, du fait des immenses ressources énergétiques de l’Azerbaïdjan, que Bakou vend aux marchés occidentaux via la Turquie. Les achats d’armements auprès de l’Azerbaïdjan par Israël, ainsi que les conjectures sur son statut de base secrète pour une attaque possible contre l’Iran, peuvent aussi jouer dans le silence observé sur la destruction de Djoulfa.

Si les atermoiements de Washington sont prévisibles, étant donnés ses intérêts énergétiques et sécuritaires en Azerbaïdjan, l’inaction de l’UNESCO est inacceptable, de même que le silence d’un grand nombre de médias internationaux (à quelques exceptions près). Il est inquiétant de constater que la condamnation sélective par Washington des violations des droits culturels, apparemment fondés sur des intérêts perçus comme siens, soit imitée dans la couverture des médias internationaux, ainsi que dans les agissements d’une organisation internationale, créée ostensiblement afin de défendre tout patrimoine vulnérable et menacé.

Parallèlement, la directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova, prend le temps d’écrire un avis, diffusé sur CNN, sur les destructions de Tombouctou, mais agit comme si elle n’avait jamais entendu parler de Djoulfa, alors même qu’un document, préparé en 2011 à son intention et publié sur www.unesco.org, laisse entendre le contraire. Son résumé d’un discours prononcé par le ministre arménien des Affaires Etrangères contient la déclaration suivante :

« [Le ministre] explique ensuite qu’avec l’Azerbaïdjan, les efforts visant à éliminer le patrimoine arménien se poursuivent, en dépit de la sonnette d’alarme [sic] tirée continuellement par l’Arménie. Il se réfère à la destruction du cimetière, vieux de plusieurs siècles, de l’ancienne Djougha (Djoulfa) au Nakhitchevan [habité autrefois par des Arméniens, actuel territoire de l’Azerbaïdjan – commentaire par l’UNESCO] avec ses milliers de pierres-croix sculptées mises à bas, empilées et emportées entre 1998 et 2005, et sa transformation en site d’entraînement militaire en 2005. » 

Dans ce qui semble être une mesure d’apaisement, en évitant de prendre position sur la destruction de Djoulfa, l’UNESCO reconnaît indirectement la valeur et la vulnérabilité des khatchkars arméniens en déclarant en 2010 leur art et leur symbolisme Patrimoine Culturel Immatériel, sans mentionner aucunement ce qui constituait, cinq ans plus tôt, la plus vaste collection de khatchkars au monde. 

La destruction de Djoulfa, comme celle des Bouddhas de Bamyan et des lieux saints de Tombouctou, mérite la plus grande couverture, une condamnation sans faille et un engagement international, quel que soit le perpétrateur.         

[Simon Maghakyan documente la destruction de Djoulfa sur www.djulfa.com. Il est aussi expert du Sud Caucase pour Amnesty International Etats-Unis et a récemment rejoint la Faculté des Sciences politiques à l’Arapahoe Community College, de Littleton, au Colorado.]

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Traduction : © Georges Festa – 09.2012.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.