dimanche 9 septembre 2012

Lévon Chanth - Friedrich Nietzsche

Lévon Chanth (1869-1951) – Friedrich Nietzsche (1844-1900)

 
Lévon Chanth et Nietzsche

par Laila Babaeian

Haytoug, 18.06.2012

 

« Qu’empruntent, avant tout, les tribus sauvages aux Européens ? L’alcool et le christianisme, les narcotiques de l’Europe. » - Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir

Alcool et christianisme sont semblables dans la mesure où tous deux ont le pouvoir d’altérer l’état mental et d’engourdir les sens. Là où l’alcool est capable d’intoxiquer au plan physique, suite à la libération de substances chimiques inhibitrices dans le cerveau, le pouvoir d’intoxiquer du christianisme est d’une nature des plus complexe, contraire à l’intuition et totalement mentale. Le christianisme est fondé sur l’hypothèse que le monde réel n’est accessible qu’après la mort, sous la forme d’une vie future, et qu’il n’est promis qu’aux êtres pieux. La piété impose la négation des plaisirs terrestres et le refus des tentations de l’existence présente. Par essence, il convient de se détourner de l’existence présente, laquelle doit être traitée simplement comme un moyen menant à une fin – cette fin étant l’accès au Paradis. Le concept de vie future est l’un de ceux qui ont grandement influencé la réalité et le comportement de nombreux fidèles chrétiens, soutient Nietzsche, à l’instar de l’alcool et d’autres « narcotiques ».

Alcool et religion apparaissent tous deux dans un contexte différent, chez Nietzsche, dès son premier ouvrage, La Naissance de la tragédie. Dans cette œuvre, Nietzsche donne une explication historique du concept de tragédie grecque et souligne l’existence d’une dichotomie dans la tragédie, qui inclut des influences dionysiennes et apolliniennes. Le dionysisme est repris de Dionysos, le dieu grec du vin, et signifie intoxication, irrationalité, comportement instinctif et plaisir extatique. L’apollinisme, d’autre part, est repris d’Apollon qui représente la rationalité, la sobriété et la discipline. Une lutte incessante entre ces deux éléments influents est essentielle à la préservation de l’équilibre nécessaire à la continuité du progrès. Ainsi, ni les forces dionysiennes, ni celles apolliniennes ne parviennent à triompher seules. Bien que le christianisme ne soit pas explicitement mentionné dans cette œuvre en particulier, il partage avec l’apollinisme les principes fondamentaux consistant à préférer la rationalité à l’instinct et à se vouer à la discipline, face aux tentations de l’existence. A l’instar de l’apollinisme, la religion combat avec force tous les objectifs du dionysisme.

Ces idées et maintes autres, articulées par le philosophe Friedrich Nietzsche, ont influencé les œuvres de plusieurs écrivains arméniens, du début du vingtième siècle jusqu’à nos jours. La pièce Hine Ansdvadzenere [Les Dieux d’antan], due au dramaturge Lévon Chanth, figure parmi elles. Comme le suggère le titre, la dichotomie dionysisme-apollinisme, présente dans cette pièce, correspond à l’affrontement des dieux anciens avec le dieu chrétien. Un jeune moine est déchiré entre un élan apollinien pour se consacrer entièrement à ce qu’il croit être les enseignements rationnels du christianisme, et un désir dionysien d’adorer les anciens dieux Vahakn et Anahide, qui représentent les passions viscérales et terrestres de la guerre et de l’amour. Après avoir mené une existence monastique dans un isolement extrême du monde extérieur, afin d’éviter toute tentation terrestre, il s’éprend d’une jeune fille qu’il sauve de la noyade. Sa foi est éprouvée, tandis qu’il est consumé par les images séduisantes de la jeune fille, via lesquelles cette dernière le présente aux dieux anciens qui occupaient jadis la terre sur laquelle est bâti le monastère. Les enseignements de ces dieux invitent à considérer la vie comme une fin en soi, au lieu de se déconnecter de sa propre existence afin de contempler la vie future. Il est intrigué par cette idée révolutionnaire de vivre dans l’accomplissement du présent et de rechercher ses plaisirs, au lieu d’y renoncer. L’équilibre du jeune moine est finalement rompu, lorsque les forces dionysiennes l’emportent sur lui, conduisant à sa fin tragique, via un suicide non intentionnel.

L’influence de Friedrich Nietzsche sur la pensée arménienne est évidente dans cette pièce de Lévon Chanth, mais l’on pourrait aussi la retrouver dans les écrits de grands poètes arméniens, tels que Daniel Varoujan (1884-1915) et Avetik Issahakian (1875-1957).          

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Source : http://www.haytoug.org/3644/levon-shant-nietzche
Clichés : http://arvest.armenia.ru (Levon Chanth) – www.criticaltheoryofreligion.org (Friedrich Nieztsche).
Traduction : © Georges Festa – 09.2012.