dimanche 2 septembre 2012

Lilly Thomassian - Komitas

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Komitas : en mode majeur et mineur
 
par Aram Kouyoumdjian
 
Asbarez.com, 20.07.12


Lilly Thomassian a déployé des efforts incroyables – en dépit des difficultés et avec opiniâtreté – pour porter sur scène sa toute dernière pièce. Komitas, une approche de ce prêtre devenu une icône, qui joua un rôle essentiel dans la préservation de la musique populaire arménienne, a été présenté en première mondiale, le week-end dernier, à l’Atwater Village Theater (Los Angeles), où il est programmé jusqu’au 19 août. Il s’agit d’une œuvre ambitieuse au plan du sujet et du style – riche d’idées et d’images visuelles, mais frustrante par ses défauts.

Thomassian affirme dans l’annonce que son propos n’était pas d’écrire une biographie ; or c’est ce qu'est à la lettre Komitas. La pièce retrace la vie du personnage-titre de sa jeunesse à sa mort et, dans l’intervalle, le présente lors de son ordination comme prêtre, parcourant les campagnes en quête de chants traditionnels de villages, créant la légendaire chorale Koussan [Les Baladins], et cultivant une relation particulière (et peut-être romanesque) avec Margaret Babayan. Elle s’achève, alors qu’il est témoin des atrocités du génocide et sombre dans la folie, suite à son traumatisme.

Tout cela représente un volume important de matériaux à condenser dans une seule pièce et, parfois, il semble que Thomassian n’ait pu se décider entre écrire une ode musicale, un débat théologique, un drame psychologique ou une histoire d’amour. Résultat, le scénario manque de ligne directrice et tend à pencher vers le commentaire et le prêchi-prêcha. Entre autres intrigues, la lutte de Komitas avec les tentations charnelles s’avère le moins intéressante (vu, en particulier, que le sujet a été réglé une fois pour toutes, il y a longtemps, dans Les Anciens dieux de Lévon Chanth). A l’opposé, la nostalgie de Komitas pour sa mère, morte depuis longtemps, résonne au plan émotionnel et donne à la pièce son tableau final, des plus poignant.

De fait, la pièce est émaillée de moments d’une beauté saisissante, lesquels confèrent précisément à la structure dramatique des éléments d’une interprétation abstraite. La chorégraphie due à Fernando Belo est souvent évocatrice, tandis que la fluidité envoûtante d’une séquence de danse entre Komitas et Margaret reste dans les mémoires. Tout aussi émouvantes, les séquences où le jeune Komitas (interprété avec un charme innocent par Arthur Parian) partage la scène avec son autre ego, et que leurs paroles se font mutuellement écho.

Les autres effets théâtraux tombent cependant à plat. Les récitations poétiques de mots chargés (« péché/péché/péché » et « honte/honte/honte ») paraissent forcées, et les vrombissements visant à indiquer les bruits tournent à la parodie. Tenter d’évoquer de grandioses visions – de l’immense chorale Koussan et même du génocide – à l’aide d’une poignée d’acteurs semble une idée incongrue. Les voix choisies pour la chorale ne sont pas à la hauteur, même si la musique originale, composée par Ara Dabandjian, accentue avec délicatesse les tournants de la pièce.

Le rôle de Komitas adulte exige beaucoup de Jesse Einstein, qui ressemble étrangement, au plan physique, à son homonyme sur scène. Einstein doit trouver un ton humoristique et tragique, s’exprimer et chanter en arménien, tout en se livrant à une chorégraphie précise, ce qu’il fait avec beaucoup de compétence. Sa présence sur scène est sûre, mais son jeu manque de profondeur et révèle peu de l’intimité d’un personnage très complexe.

L’expression adorable de Gina Manziello distingue son interprétation de Margaret, tandis que Joe Hulser apporte un soutien fort, bien que la distribution pâtisse aussi de certains flottements. La mise en scène, due à Pavel Cerny, est pleine d’allant, mais, parfois, insensible à son public. Alors que le théâtre comporte deux séries de places, l’action est, de façon disproportionnée, configurée d’un seul côté. (Conseil aux avisés : si vous êtes face à la scène, prenez un siège du côté gauche.)

Je me dois de relativiser mes critiques en révélant que, le soir où j’ai vu la pièce, le public ovationna debout le spectacle. J’espère aussi que la production s’affirmera, à mesure qu’elle se poursuivra et continuera de proposer, avec esprit d’invention et perspicacité, un regard sans détours sur un géant de l’histoire arménienne.

[Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards, catégorie dramaturgie (The Farewells) et mise en scène (Three Hotels). Sa toute dernière création s’intitule Happy Armenians.]     

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Traduction : © Georges Festa – 09.2012.