samedi 8 septembre 2012

Rubina Peroomian - Interview

© Erevan : Musée-Institut du Génocide Arménien, 2012


Entretien avec Rubina Peroomian : le pouvoir de la plume
 
Haytoug, 18.06.2012


- Haytoug : Les Arméniens s’enorgueillissent depuis longtemps de leur système éducatif et de leur alphabet vieux de plus de 1 600 ans. Compte tenu de cet héritage, quel rôle, à votre avis, le monde de l’écrit et la littérature ont-ils joué dans la formation du destin et de l’identité du peuple arménien ?
- Rubina Peroomian : Certes, nous sommes fiers de notre culture, de notre héritage et de notre alphabet, vieux de 1 600 ans. Nous sommes fiers de cette riche production littéraire qui a fait du 5ème siècle l’âge d’or et des 10ème et 11ème siècle l’âge d’argent de la littérature arménienne. Certes, l’éducation a toujours été une des valeurs clé cultivées au sein des familles arméniennes. Or cette prise de conscience fut suscitée, expliquée et diffusée par le mouvement de la Renaissance arménienne au 19ème siècle, lequel fut lancé afin d’éclairer et d’éduquer les masses arméniennes, diffuser les valeurs religieuses et culturelles et propager des idées de modernité. Auparavant, ces valeurs n’étaient considérées et perpétuées que par une classe d’hommes et de femmes relativement réduite – qui comprenait le clergé, la classe dominante, la noblesse et les intellectuels – tandis que les masses vivaient dans l’ignorance et la misère sous le joug d’une domination étrangère, dépossédés de leurs droits humains fondamentaux.
Ce qui a façonné le destin et l’identité du peuple arménien, autrement dit, ce qui a assuré sa survie à travers son histoire tumultueuse, ce fut sa foi dans le christianisme au sein d’un monde musulman de plus en plus pressant, ainsi qu’un effort subconscient pour préserver et perpétuer ses origines ethniques, ses traditions et sa langue. Un facteur influent a pu être le monde parlé et non le monde écrit ou la littérature.

- Haytoug : On dit souvent que la renaissance culturelle de la période Zartonk (Réveil) au 19ème siècle donna naissance au mouvement révolutionnaire arménien. De quelle manière exactement des écrivains comme Mikael Nalbandian, Khatchatour Abovian, Raffi et d’autres incitèrent-ils les Arméniens à se lever pour leur libération ? Les conditions matérielles que connaissaient les Arméniens dans l’empire ottoman n’étaient-elles pas suffisantes pour qu’ils voulussent résister à l’oppression ?
- Rubina Peroomian : L’éveil politique fut la phase finale de la Renaissance arménienne au 19ème siècle, qui débuta par un mouvement des Lumières, la création d’un réseau d’écoles modernes, la presse périodique et la modernisation de la langue en substituant au krapar (qui était incompréhensible pour les masses) deux langues littéraires proches des idiomes dominants. Grâce à ces véhicules, l’intelligentsia arménienne fut capable de propager l’idéologie de la Renaissance, laquelle était essentiellement une aspiration à vivre la vie que toute l’humanité mérite de vivre. Et le modèle, ou la source d’inspiration, ne fut pas tant l’exemple européen que la gloire du passé arménien, nourrie d’une passion inextinguible pour la liberté et la justice, et soutenue par une riche culture, dont les Arméniens peuvent être fiers. Les masses arméniennes avaient besoin de prendre conscience de leur situation déplorable, avant de pouvoir aspirer à un avenir meilleur. C’est durant cette période que le monde écrit et la littérature créée par les écrivains de la Renaissance, dont certains que vous avez cité, assumèrent le rôle de façonner à nouveau l’identité arménienne, qui avait été ensevelie dans l’obscurité et les ténèbres de siècles de soumission. Cette littérature cultivait la volonté des Arméniens de se lever, combattre pour leurs droits et prendre en main leur destin. Qualifiez cette littérature de tendancieuse ou engagée, si vous voulez, laissons certains critiques littéraires faire campagne contre elle, mais la littérature de la période Zartonk a accompli cette tâche. Cette littérature peut être considérée comme la réalisation de la théorie du « refléter et contrôler », pour reprendre une expression de Melvin J. Vincent. Elle présentait l’existence des Arméniens telle qu’elle était dans ses aspects les plus horribles, tout en propageant et en cultivant ce qui était désirable, ce qui méritait que l’on combattît, dans l’esprit du lecteur. Autrement dit, non seulement les artistes de la Renaissance ont tendu un miroir afin de refléter la vie telle qu’elle était, mais ils ont aussi proposé un modèle de ce qu’elle devait être. Ces modèles ont créé des personnages, des héros de dimension nationale, qui s’incarneront dans la lutte nationale suivante pour la libération.
Le mouvement révolutionnaire fut un produit dérivé de la Renaissance, comme le fut la formation des partis politiques arméniens (1885-90). Mais il ne fut pas très répandu. En fait, il fut lancé par un petit groupe qui croyait en l’importance de l’autodéfense comme moyen d’aller vers la libération nationale, et ses partisans furent ces rares hommes, l’arme à la main, qui ne supportaient plus la répression, les persécutions, les attaques des Turcs et des Kurdes, les pillages, les viols et les enlèvements, lesquels sévissaient dans l’empire ottoman. Il fallut des années de lutte pour mobiliser les masses – qui étaient plongées dans les ténèbres et s’étaient adaptées à leur sort – les sensibiliser à leur situation déplorable et les amener à entrevoir la possibilité de changer le statu quo.

- Haytoug : Dans de nombreux romans, poèmes, chansons et œuvres littéraires de la période du Zartonk, l’accent est mis en général sur le thème de la jeunesse et l’importance de transmettre les valeurs de liberté et de justice à la génération plus jeune. Pourquoi cette obsession de la jeunesse chez ces écrivains ?
- Rubina Peroomian : Le mouvement de la Renaissance débuta par une campagne des Lumières au sein d’un réseau nouvellement créé d’écoles, à savoir l’éducation de la jeunesse. Si l’idéologie arménienne du Zartonk appelait à un changement dans le destin de la nation et à ce que les masses déchues devinssent à nouveau une nation avec des objectifs et des aspirations, la jeune génération devait donc être préparée à s’engager et à ouvrir la voie. La signification du pouvoir de l’activisme de la jeunesse s’observe à travers l’histoire de l’humanité. « Les jeunes sont l’avenir » - expression rebattue, mais vraie. Exemple près de nous en Amérique, connu de tous, celui du mouvement des jeunes mexicains américains dans les années 1960 et les changements amenés grâce à l’activisme sans relâche de la jeunesse chicano. Dans la réalité arménienne au début du 19ème siècle, les personnages imaginaires, que les écrivains de la Renaissance créèrent et espérèrent voir se matérialiser dans la vie réelle, étaient de jeunes individus ayant profondément conscience de la situation critique de la nation et qui s’engagent corps et âme afin d’amener un changement. Et puis nous avons assisté à l’éclosion de ces jeunes héros, les voir se frayer un chemin, même lorsque leurs existences étaient en jeu.

- Haytoug : Vous avez beaucoup écrit sur les réactions littéraires, suite au génocide arménien. Que peut nous apprendre ce genre de littérature, outre les faits historiques et l’histoire orale ?
- Rubina Peroomian : Votre question renvoie à l’essence même de mon travail en tant que chercheuse sur le génocide, dont le domaine de recherche est la littérature artistique avec le génocide pour centre. Depuis de longues années, j’étudie la littérature sur les atrocités – pour reprendre la terminologie de Lawrence Langer – afin de comprendre la dimension humaine de ce crime colossal que l’on appelle aujourd’hui le génocide arménien. Mes écrits exposent les ultimes cris des victimes de cette grande injustice, qui n’a toujours pas été réparée. Ils parlent des perceptions chez les survivants de la catastrophe et évoquent de quelle manière leur expérience tragique a impacté de manière indélébile leurs psychés, jusqu’à devenir une influence fragilisante dans leurs vies ; comment les images déchirantes de leur expérience passée, déclenchées par la vue, l’audition, l’odorat ou d’autres associations, les retraversent à leur réveil et reviennent dans leur sommeil, lorsque l’inconscient l’emporte sur le contrôle conscient pour ramener des images dormantes à la surface.
Dans ma lecture et mon analyse de ces créations artistiques – mémoires, romans autobiographiques et autres genres de littérature sur le génocide – j’ai essayé d’éclairer un angle sombre de l’atroce paysage du génocide arménien, que l’on ne connaîtra jamais totalement, et cette mer infinie de douleurs et de souffrances individuelles et collectives, qui ne sera jamais reconnue complètement. Même si j’apporte un arrière-plan historique aux lieux et aux événements évoqués dans mon travail, jamais je n’essaie de prouver la véracité du génocide. Il est là comme point de départ, comme source d’une brèche dans l’existence arménienne et de tous les paradigmes des réactions aux catastrophes historiques, et source d’une réalité nouvelle, à savoir la vie en diaspora.
Les réactions littéraires à la catastrophe collective reflètent la réalité perçue par les écrivains. Ces écrits sont la vérité telle qu’elle advint. Le lecteur fait le lien avec cette vérité et l’absorbe comme ne le ferait pas un document ou une fiche d’information. Laissez-moi vous citer un passage extrait de mon ouvrage le plus récent, qui débat de cette question et explique la valeur intrinsèque de la fiction et de la poésie symbolique sur le génocide « en tant que révélateurs de vérités universelles qui sont à la racine de faits historiques, plaçant des réalités inconcevables dans une perspective humaine […] aidant les lecteurs à saisir le sens d’un événement historique. »
Yosef Hayim Yerushalmi, un historien de la Shoah, a déclaré un jour : « La Shoah a déjà suscité davantage de recherches historiques que tout autre événement dans l’histoire juive, mais je ne doute pas, quoi qu’il en soit, que son image soit façonnée, non du fait de l’historien, mais dans le creuset du romancier. » De fait, c’est la force créatrice de l’artiste qui peut saisir les atrocités impensables du génocide et le mettre à la portée de l’imagination du lecteur. Tel est le pouvoir de la plume.

- Haytoug : Ces dernières années, un nombre réduit, mais croissant, de Turcs ont commencé à mettre en question le discours négationniste de la Turquie concernant le génocide. Une part significative de ces individualités sont écrivains, poètes, romanciers et des personnalités littéraires comme Orhan Pamuk et Elif Shafak. Quel rôle, selon vous, la littérature joue-t-elle dans le développement d’une parole critique en Turquie sur le génocide ?
- Rubina Peroomian : Il y a certainement une métamorphose en cours au niveau intellectuel en Turquie, un changement dans les perceptions du passé turc, au point de mettre en question le discours officiel de la Turquie. Et il ne s’agit pas tant d’affronter le déni du génocide arménien que de défier le discours républicain, fondé sur l’idéalisation des fondateurs de la République – dont beaucoup furent d’importantes figures politiques à la fin de la période ottomane et donc des perpétrateurs de massacres d’Arméniens – et d’interroger le déni du caractère multiethnique, multireligieux et multilingue de la Turquie. Ces intellectuels sont en quête de leur véritable identité. Ils luttent pour la démocratisation de la république et pour la suppression de la censure sur la création intellectuelle. Leur influence sur l’opinion en dehors d’Istanbul est minime, je dirais, mais un changement s’opère. C’est indéniable. Et l’impact d’œuvres littéraires, telles que Neige d’Orhan Pamuk, La Bâtarde d’Istanbul d’Elif Shafak, Le Livre de ma grand-mère de Fethiye Çetin, Mon cœur se réjouit de toi de Kémal Yalçın, Les Fleurs des grenadiers de Mehmet Uzun et d’autres ouvrages, se fait progressivement sentir. Naturellement, il est aussi indéniable que ces créations artistiques ou ces mémoires s’appuient et se renforcent grâce aux découvertes historiques, aux ouvrages, exposés et discours d’historiens, scientifiques et militants des droits de l’homme, tels que Taner Akçam, Ayse Gül Altınay, Fatma Müge Göçek, Osman Köker, Hülya Adak, Ayse Günaysu et d’autres.

- Haytoug : Que pensez-vous du développement rapide des nouvelles technologies et du phénomène populaire des médias sociaux aujourd’hui ? Ces plates-formes peuvent-elles servir d’outils pour un Zartonk moderne, du 21ème siècle, et un renouveau de la littérature arménienne ?
- Rubina Peroomian : Le développement des nouvelles technologies et la popularité des médias sociaux peuvent être à la fois utiles et nuisibles. L’impact positif de ce médium, si familier pour la jeune génération, est incontestable, s’il est utilisé avec un effort contrôlé, comme le fait de lancer des débats avec modérateur, diffuser des idées, promouvoir compréhension et soutien à la Cause et à la littérature arméniennes. Il est possible aujourd’hui de transmettre de l’information, d’organiser des associations ou des groupes de soutien, ou de se rassembler pour ou contre une information liée à l’Arménie en quelques heures, via Facebook et autres réseaux similaires.
Mais le revers des médias sociaux est qu’ils ne se prêtent pas d’eux-mêmes à la véritable littérature, il s’agit surtout d’un espace pour des notes rapides, des observations et ainsi de suite. Quant aux éventuels débats en ligne, ils peuvent échapper à tout contrôle et s’enflammer au point de perdre tout sens. Une renaissance dans la littérature en arménien ? J’en doute. Un médium unifié, facilement accessible, en arménien dans le cyberespace, reste à développer.

- Haytoug : Avez-vous des projets ou des recherches à venir, dont vous pourriez parler à nos lecteurs ?
- Rubina Peroomian : Oui, bien sûr, et je vous remercie de me poser la question. Mon troisième ouvrage sur la littérature du génocide arménien est paru en mars cette année, et je travaille déjà au suivant, en vue d’achever mon interprétation des perceptions du génocide par les écrivains arméniens survivants en diaspora des première, deuxième et troisième générations.
Parallèlement, je travaille sur un projet d’enseignement du génocide arménien à des élèves arméniens de la maternelle au lycée, lancé il y a plusieurs années par le Conseil d’administration des écoles de la Prélature arménienne. J’ai parachevé ce projet en ajoutant des matériaux et des programmes qui manquaient pour chaque tranche d’âge, et je l’ai présenté lors du congrès sur l’enseignement, organisé tous les deux ans par le ministère des Sciences et de l’Education de la république d’Arménie. Suite à l’accueil enthousiaste de ce projet par les enseignants arméniens à travers le monde, le ministère de l’Education a accepté de parrainer le projet, de préparer une version en ligne et de le proposer à toutes les parties intéressées, gratuitement. Il est maintenant publié sur le site du ministère - http://www.spyurq.dasagirq.am, pour être exact.
En participant au colloque de 2012, cet été, mon objectif sera de rendre public ce projet et cette réalisation en vue de sa diffusion au niveau international, afin que chaque élève arménien, où qu’il ou elle se trouve, puisse avoir la chance de s’informer sur ce tournant important dans l’histoire du peuple arménien, grâce à des matériaux, des outils et des méthodologies adaptés à son âge.
J’ai envie de voir la jeunesse arménienne armée de sa connaissance de l’histoire et des droits de la nation arménienne, d’un point de vue logique, sans faire appel à l’émotion. J’ai envie de voir la jeunesse arménienne éduquée comme il convient, afin de devenir le fer de lance des aspirations de la nation arménienne.

[Scientifique, écrivaine, conférencière et responsable communautaire reconnue, Rubina Peroomian exerce en qualité de chercheure associée à l’Université de Californie, Los Angeles, où elle a enseigné la littérature arménienne, ainsi qu’au Community College de Glendale et à l’Université de La Verne. Elle compte de nombreuses publications sur l’histoire, la littérature et le génocide arménien dans des revues et publications scientifiques.
Le docteur Peroomian a aussi contribué au développement des programmes scolaires dans les écoles arméniennes, tant en diaspora qu’en Arménie. Son engagement au sein de la communauté comprend aussi la Fondation pour la Jeunesse Arménienne [Armenian Youth Foundation / AYF], dont elle a présidé en 1982 le Comité Exécutif, sortant cette organisation d’une période agitée et transitoire au plan structurel.
Rubina Peroomian a été décorée d’un encyclique et d’une médaille par le Saint-Siège de la Grande Maison de Cilicie, ainsi que d’une médaille d’or [Voske Hushamedal] par le ministère de l’Education de la république d’Arménie, pour ses contributions dans les domaines de l’enseignement et des études arméniennes.]                                     

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Traduction : © Georges Festa – 09.2012.