vendredi 21 septembre 2012

Stanley E. Kerr - The Lions of Marash: Personal Experiences with American Near East Relief, 1919-1922 / Les Lions de Marach : mon expérience au Secours Américain pour le Proche-Orient, 1919-1922

© State University of New York Press, 1973


Petite histoire d’un grand livre
 
par Antranig Chalabian (1)


[Cet article est paru le 02.12.1973, quelques mois après la publication de l’ouvrage The Lions of Marash [Les Lions de Marach], dans l’hebdomadaire Naïri, édité à Beyrouth par Antranig Zaroukian. Antranig Chalabian raconte comment l’ouvrage monumental du docteur Stanley E. Kerr vit le jour.]

Le docteur Stanley E. Kerr a dirigé le département de biochimie de l’Université Américaine de Beyrouth durant une quarantaine d’années. Durant ses dernières années d’exercice, il fut honoré du titre de professeur émérite. A ma connaissance, dans l’histoire de cette université, seules quelques personnes se sont vues conférer ce titre. Il prit sa retraite en 1965 et partit en Amérique.

Je connaissais le professeur, tout simplement parce que nous travaillions dans le même bâtiment. Il officiait au second étage de la Faculté de Médecine à l’Université, tandis que j’exerçais au quatrième en tant qu’assistant de recherche. J’avais entendu dire que le professeur était arménophile. Un ami m’apprit qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, il avait aidé les réfugiés arméniens.

La Faculté de Médecine de l’Université Américaine de Beyrouth compte deux réserves au quatrième étage, où sont entreposées toutes sortes d’équipements, d’instruments, les uns utilisables, les autres non. Lorsque ces réserves sont combles, des ouvriers viennent enlever les objets qui ne sont plus d’aucune nécessité.

C’était à l’été 1966. J’avais été informé que des ouvriers étaient venus vider les deux réserves. Je vins m’assurer qu’ils n’emportent pas des instruments et autres objets en notre possession, dont nous pouvions avoir besoin plus tard. Dans un angle se trouvait un très ancien coffre en bois. « Enlevez ce chariot de bois ! » dis-je aux ouvriers, au vu de son apparence ordinaire, délabrée et de la poussière accumulée.

A peine avais-je lancé cet ordre que je remarquai en haut de ce coffre des papiers qui ressemblaient à des journaux et des enveloppes. Ces papiers paraissaient très anciens. Si un ramasseur d’ordures était tombé sur ce coffre, il n’aurait pas touché à ces papiers et aurait bazardé le tout. D’un autre côté, moi qui avais tendance à me laver les mains cinquante fois par jour, j’ignore pourquoi je tendis mon bras à l’intérieur du coffre pour attraper ces papiers. Peut-être la chance m’a-t-elle souri ce jour-là.

J’ouvris une grande enveloppe avec les plus grandes précautions. Il s’agissait de coupures extraites d’un journal en langue anglaise. AUJOURD’HUI A SIVAS UN MILLIER D’ARMENIENS ONT ETE MASSACRES. Je détournai mon visage et secouai la poussière accumulée depuis cinquante ans, puis emportai cette enveloppe dans mon bureau.

Je déposai les papiers sur une table près de mon bureau et je me mis à examiner les coupures de presse. Il s’agissait de coupures du New York Times, datant du génocide arménien. Il y avait aussi des correspondances et des documents et aussi un portrait de Stanley Kerr (il n’était pas encore professeur à cette époque). Son portrait apparaissait dans le journal à deux reprises, dans un uniforme de type militaire. Il s’avèrera qu’il s’agissait des uniformes portés par les employés du Secours Américain [American Relief]. D’après les correspondances, je conclus que l’enveloppe était adressée au docteur Stanley Kerr.

L’émotion m’étreignit à mesure que je lisais les coupures de presse ; le docteur Suhail Jabbour, enseignant au département de Psychologie, quelqu’un de très curieux et observateur, entra à ce moment-là.

- « Qu’est-ce que tu lis ? » me demanda-t-il.
- « Des archives qui appartiennent au docteur Stanley Kerr, répondis-je. On dirait qu’il les a laissés là. »
- « Apporte-les-moi dans mon bureau, quand tu auras fini, me dit-il. J’aimerais les lire aussi. »

Trois jours après, je lui demandai : « Où sont les archives du docteur Kerr ? » « Je les ai envoyées à son fils, » me dit-il. Le fils du professeur Stanley Kerr, Malcolm, était professeur au département de Sciences Politiques de l’Université et spécialiste de l’histoire arabe (2).

J’écrivis une lettre au docteur Malcolm Kerr, au département de Sciences Politiques de l’UCLA [Université de Californie à Los Angeles], pour l’interroger sur les archives de son père. Il m’apprit en retour qu’il les avait adressées à son père, lequel vivait à Princeton, dans le New Jersey.

J’écrivis au docteur Stanley Kerr, en lui demandant de me renvoyer les archives qu’il avait conservées, afin que je les confie à un éditeur arménien.

« Non, Antranig, me répondit-il. Je n’ai pas jeté ces papiers. Je les avais perdus. Ils ont une grande importance pour moi. Je les avais rassemblés pour écrire un livre. Je suis heureux que tu les aies retrouvés… »

Cet épisode suscita une correspondance entre nous, dont le résultat fut l’ouvrage monumental que le docteur Stanley Kerr rédigea sur les massacres de Marach. L’éminent professeur consacra six années à cette entreprise et produisit un ouvrage sur la tragédie de Marach, auquel les historiens n’ont quasiment rien à ajouter. Notons ici que le livre de Krikor Kaloustian, intitulé Marach ou le Kermanique, ne compte qu’un chapitre de trente pages sur la tragédie de Marach, y compris les récits des témoins oculaires.

Le docteur Kerr se trouvait à Alep et Marach entre 1919 et 1923, en tant qu’officier du Secours Américain pour le Moyen-Orient [American Middle East Relief]. Il fut témoin des massacres de l’après-guerre perpétrés par les kémalistes. Auparavant, il s’intéressait aux questions arméniennes et avait rassemblé des articles de presse sur les massacres arméniens.

Ma tâche fut de collecter des références sur le génocide arménien et la tragédie de la Cilicie. Je traduisis en anglais quasiment toutes les références en arménien disponibles sur la tragédie de Marach et la catastrophe en Cilicie. Par bonheur, la connaissance de l’allemand, du français et du turc par le professeur Kerr facilita grandement nos recherches.

Au printemps 1967, un an après le lancement de cette entreprise, le professeur vint au Liban en quête de sources. Nous cherchions un ouvrage, mais nous n’arrivions pas à le trouver. Je vérifiai dans presque toutes les librairies de la ville, sans pouvoir localiser un exemplaire. Le titre du livre était La Cilicie 1919-1920, d’Edmond Brimond. J’appris que la bibliothèque catholique arménienne de Zmar (3) en possédait un.

La Guerre de Six Jours, lancée par Israël la même année, avait commencé. La ville était très tendue. Nous étions au troisième jour du conflit et l’agitation était à son comble. Les gens manifestaient de toutes parts et les rues étaient jonchées de vitres cassées. Les écoles étaient fermées et les habitants restaient chez eux ; je m’inquiétais du fait que le professeur parte rapidement, à cause de la montée des sentiments anti-américains, sans cet ouvrage de référence. Je décidai de me rendre à Zmar, mais je ne possédais pas de voiture. Je m’aventurai au dehors, traversai le centre-ville, gagnai la maison de mon ami Yervant Grboyan et frappai à sa porte. Il était encore dans son lit.

- « Emmène-moi à Zmar ! » lui dis-je.
- « Tu es fou ou quoi ? », me répondit-il. « Qui sort en ce moment et quitte sa maison ? » ajouta-t-il.

Nous prîmes la direction de Zmar. Nous dégustions un excellent vin, lorsque le Vartabed (4) partit chercher l’ouvrage dans la bibliothèque. Il revint. « Nous n’avons pas cet exemplaire, nous dit-il. Il figure dans notre catalogue, mais il semble que le Père Gerguerian ait emmené le livre avec lui à Philadelphie. »

Dans l’après-midi, je me rendis à l’Université et je me rendis compte que le docteur Stanley Kerr et toutes les personnes de nationalité américaine avaient quitté le pays, tôt le matin, à 5 heures.

Je continuai à chercher l’ouvrage via la Librairie du Liban. J’écrivis à des amis à Paris, sans résultat. Quelqu’un me conseilla alors de consulter la collection privée de Vahé Sétian. Misant, au bénéfice du doute, sur le fait qu’un collectionneur privé puisse posséder un livre que les bibliothèques n’ont pas, je contacte Vahé Sétian pour vérifier. Non seulement je trouve le livre que je cherchais dans sa collection, mais je découvre aussi sept autres ouvrages historiques en français sur la tragédie de la Cilicie. Dans la bibliothèque du Président Hoover (5), nous trouverons un autre ouvrage en français, intitulé Historique du 412ème Régiment d’Infanterie, par le capitaine C. Thibault (6).

Les Lions de Marach fut publié par les Presses de l’Université d’Etat de New York et parut le 2 juillet 1973. Au prix de 15 dollars. Quelques exemplaires sont arrivés à Beyrouth. A dire vrai, l’A. acquit quelques exemplaires et les offrit à des amis.

Je suis heureux qu’un éminent professeur américain ait écrit ce livre. Stanley Kerr a montré sa grandeur d’âme très tôt. Imaginez simplement un jeune étudiant d’une vingtaine d’années quittant l’Amérique et se portant volontaire pour aider des orphelins arméniens dans un pays étranger.

J’ai fait le récit d’un grand livre. Aux savants Marachtsi de porter un jugement sur l’ouvrage.              

Notes

1. Article traduit de l’arménien en anglais et abrégé par Vahé H. Apelian, le 03.09.2012 [NdE].
2. Le fils du docteur Stanley E. Kerr – le docteur Malcolm Kerr – devint le président de l’Université Américaine de Beyrouth, mais fut abattu dans son bureau. Le fils de Malcolm – Steve Kerr – est un ancien joueur professionnel de basket-ball et fut cinq fois champion à l’Association Nationale de Basket-Ball (NBA) [Note d’Andranig Chalabian].
3. Couvent de Notre-Dame de Zmar [Bzūmmār], siège du Patriarcat arménien catholique au Liban, depuis 1750 [NdT].
4. Vartabed : Révérend Père [NdT].
5. The Herbert Hoover Presidential Library and Museum, 210 Parkside Drive  West Branch, IA 52358, Etats-Unis [NdT].
6. Thibault, C. (lieutenant-colonel), Historique du 412e Régiment d’Infanterie, Paris : Charles Lavauzelle, 1923, 344 p. [NdT].

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Article publié le 03.09.2012.

Traduction française de l’ouvrage en cours [Georges Festa].