mercredi 12 septembre 2012

Treasured Objects : Armenian Life in the Ottoman Empire 100 Years Ago [Trésors préservés : la vie des Arméniens dans l’empire ottoman, il y a 100 ans]

© Vasken Khatchig Davidian, Susan Paul Pattie, Gagik Stepan-Sarkissian éd., 2012


Treasured Objects : des murmures venus de lointains foyers
 
par Nanore Barsoumian
 
The Armenian Weekly, 30.08.2012


En gravissant l’escalier en bois – pieds nus, comme il se doit – menant au second étage du Sefik Gul Kultur Evi, la Maison de la Culture de Kharpert (Harpout), je me tiens plus que jamais sur mes gardes : un des objets historiques disposés sur les étagères et les tables est destiné à trahir ses actuels propriétaires. Je n’ai rien trouvé au premier étage. Un berceau de nourrisson, suspendu à hauteur du menton au plafond en bois, m’invite dans une salle ensoleillée. Des tapis au tissage recherché ornent les sols et les murs. Des canapés à hauteur du genou affichent leur place contre le mur face à la porte. Un plateau rond en argent trône au milieu de la pièce ; au-dessus, des assiettes en argent, espacées de façon égale. Je soulève avec soin chaque assiette, les tournant et les retournant dans mes mains pour un examen plus précis, comme je l’ai fait dans la pièce voisine. Je la découvre finalement : l’inscription en arménien. ‘Kurdlu Stepan 1287’, lit-on. Les caractères sont arméniens, les chiffres arabes. L’assiette fut gravée en 1870, 140 ans avant que je ne pose mon regard sur elle. Mes compagnons de voyage se rassemblent, contemplant cette assiette. Les obturateurs des appareils photo font entendre leurs clics. Il pleut lorsque nous regagnons notre van. Réalisant que j’ai oublié mon pull, je rentre à nouveau dans la demeure. Je me débarrasse de mes chaussures et regagne la pièce. Je reprends mon pull et je me fige devant l’assiette. « Impossible de te laisser ici. Non ? » me dis-je. L’assiette reste une assiette, silencieuse, mais rebelle… « Tiens bon, » murmuré-je, puis je fais demi-tour et je me dépêche de regagner le van.    

Une assiette ici, une inscription sur une maison, une église à demi en ruines et une forteresse près de s’écrouler parlent de ces temps anciens , où les Arméniens prospéraient dans la région de Kharpert. D’après les statistiques recueillies par Talaat Pacha, ministre ottoman de l’Intérieur et l’un des cerveaux du génocide arménien, 70 060 Arméniens vivaient en 1914 dans la province de Mamouret-ul-Aziz (l’actuelle Elazig), où se trouve Kharpert ; en 1917, il ne restait plus aucun Arménien dans ce vilayet (1). Ils avaient été soit massacrés, soit déportés. Très peu, parmi les survivants, parvinrent à rester en possession de leurs biens.

« Que choisissent les gens d’emporter avec eux, lorsqu’ils le peuvent ? Qui sont ces gens qui furent capables de sauver et de transporter plus que leur chemise sur leur dos, tandis qu’ils étaient chassés de leurs foyers ? Dans certains cas, les objets narrent des récits de loyauté et de courage de leurs voisins turcs, qui les conservèrent en lieu sûr, espérant le retour des propriétaires. Dans d’autres, quelques fragments subsistaient, lorsque les survivants regagnaient leur maison saccagée. Un petit nombre de familles se virent épargner les déportations ou émigrèrent plus tard, » écrit Susan Pattie, la directrice de l’Institut Arménien de Londres, qui a coédité Treasured Objects : Armenian Life in the Ottoman Empire 100 Years Ago [Trésors préservés : la vie des Arméniens dans l’empire ottoman, il y a 100 ans] (Armenian Institute, 2012) avec Vasken Khatchig Davidian et Gaguik Stepan-Sarkissian.

Cet ouvrage de 72 pages raconte les histoires de divers biens arméniens, qui ont été exposés à la Brunei Gallery de la School of Oriental and African Studies, à Londres. Les productions présentées comprennent des objets et des outils (moulins à café, passoire, récipient alimentaire, narguilé, machine à coudre, plateau de backgammon), des photographies, des vêtements et des tissus, des trousseaux et des habits de mariage, des bijoux et de l’argenterie, des objets personnels utilisés dans les hammams ou aux bains (aspersoir, socques de bains), objets religieux, documents (diplôme, titre de propriété foncière, certificat de naissance, lettre de Victor Hugo à son traducteur arménien), livres et céramiques. Les photographies des objets sont accompagnées de descriptions sur leur utilisation à cette époque, parfois avec les témoignages de leurs propriétaires.

« Chaque objet a une histoire à raconter et, à travers eux, nous en apprenons davantage sur les Arméniens en tant qu’individus et en tant que peuple, » écrit Pattie. « Les récits présidant à ces objets font partie intégrante de [leurs] histoires orales, » ajoute-t-elle.

L’assiette de Kurdlu Stepan est demeurée à Kharpert. Je doute que nous découvrions un jour ce qui arriva à ses propriétaires ou comment elle parvint à son emplacement actuel.

Mais prenons, par exemple, la chemise de nuit de Takouhie Mayrig. Son odyssée débuta à Smyrne, puis – avec sa propriétaire et ses descendants – se poursuivit à Athènes, Volos, Alexandrie, Lattaquié, Trieste, Le Caire, Haïfa, Jérusalem et, finalement, Londres. Une photographie de cette chemise de nuit accompagne les mémoires de la grand-mère de Denis Finning.

Un tapis vieux de 150 ans, provenant d’Eskişehir, était autrefois possédé par le grand-père paternel de Sonia Marcar, Omnig Hougassian, un négociant prospère, qui cultivait et exportait des graines de vers à soie. En 1915, Hougassian fut raflé avec d’autres intellectuels et dirigeants de la communauté arménienne. « En pleine nuit, Sarkis, le père de Sonia, se réveilla, découvrant son père à côté de son lit, disant une prière, sa main posée sur la tête de son fils. Derrière lui, Sarkis pouvait voir deux officiels avec des épaulettes rouges. On  ne revit plus jamais Omnig. Tant bien que mal, privée du père et comptant un nouvel enfant, la famille fit le voyage de Brousse à Istanbul et se mit en lieu sûr, » précise le commentaire accompagnant la photographie d’un magnifique tapis, avec un portrait, celui d’Omnig, rivé sur lui.

Une assiette en cuivre, revêtue d’étain, remontant à 1761-62, servait dans l’église du village de Kamarek. Elle est actuellement accrochée dans le bureau de Stépan Sarkissian. Un ami acheta cette assiette, avec un aspersoir de bain (une cuvette, présentée elle aussi dans l’ouvrage), dans un « sombre bazar » en Turquie. « Je les considère comme mes objets les plus précieux, » écrit-il. « Ils me relient à des lieux (le village) et des gens (la dame qui possédait cet aspersoir), et j’essaie d’imaginer l’époque où ces objets étaient en usage, au lieu d’être exposés. »

« Cette imagerie a aussi un côté plus noir – qu’est-il arrivé, lorsque l’église fut vidée de sa congrégation et que la dame fut séparée de l’aspersoir ? Qui entra dans ces lieux à l’abandon et prit possession de ces objets, pour qu’un descendant les mît en gage ou les vendît pour s’en défaire ? » ajoute-t-il.

Une paire de ciseaux fait partie de mes biens les plus précieux. Ma mère les acheta – ainsi qu’un récipient à eau, deux aspersoirs de hammam (tous deux avec des noms et des dates gravés : 1896, 1910), ainsi que deux pièces de monnaie – provenant d’Asbed Donabédian, antiquaire, écrivain et enseignant à Beyrouth, aujourd’hui décédé. Ces ciseaux en argent, longs de quelque 28 centimètres, proviennent de quelque part, en Cilicie. Mis à part leur conception simple, ils ne comptent aucune marque. Maintes fois, je les ai examinés attentivement. On peut voir les marques que le forgeron a laissé derrière, tandis qu’il les martelait pour les façonner. Tout ce que je sais, c’est que ces ciseaux ont transité de la Cilicie à Beyrouth, puis à Montréal et, finalement, au Massachusetts.

Poteries anciennes, photographies, documents, vêtements, bijoux et outils – lesquels évoluent autour de nous, parfois avec les descendants des propriétaires originels, mais plus souvent avec de nouveaux propriétaires, ou même seuls. Ils changent de mains, et les récits qui les entourent comptent de nouveaux chapitres. Ils nous tiennent à cœur, car ils nous relient à des lieux et à une vie bien différente de maintenant. Ils constituent les vestiges de ce qui fut jadis un foyer, en un lieu et à une époque éloignée.

Note

1. Sarafian, Ara. Talaat Pasha’s Report on the Armenian Genocide. London : Gomidas Institute, 2011.

[Titulaire d’un mastère en sciences politiques et en anglais de l’Université du Massachusetts (Boston), Nanore Barsoumian est rédactrice associée de The Armenian Weekly. Ses recherches portent sur les droits de l’homme, la politique, les questions relatives à la pauvreté, l’environnement et le genre. Elle parle arménien, arabe et français. Courriel : writenanore@gmail.com. Twitter : @NanoreB.]
   
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Traduction : © Georges Festa – 09.2012.