mardi 23 octobre 2012

Corrado Corradino et la revue "Armenia" / Corrado Corradino e la rivista "Armenia"

     


Corrado Carradino (1852 – 1923) et la revue Armenia

Akhtamar on line (Rome), n° 145, 15.10.2012

 

A partir de l’automne 1915 et jusqu’en 1918, le panorama éditorial et littéraire italien s’enrichit d’une nouvelle publication : il s’agit de la revue Armenia, éditée à Turin, dont le directeur honoraire italien est le professeur Corrado Corradino.

Né dans la capitale piémontaise en 1852, après avoir tout d’abord fréquenté la faculté de médecine, ce dernier abandonna ces études pour donner libre cours à ses penchants littéraires, lesquels – comme l’écrit la professeure Magda Vigilante dans le Dizionario biografico degli Italiani (1983, vol. 29) - « encouragés de même par l’enseignement d’Arturo Graf, se révélèrent rapidement à travers ses premières compositions poétiques publiées dès 1875 dans la revue Il Preludio, fondée la même année à Crémone par Arcangelo Ghisleri. »

Son intense activité poétique le conduira à entrer en contact avec de nombreuses personnalités de la littérature italienne.

Quelques années avant sa mort, survenue à Turin en 1923, il se solidarise avec le peuple arménien qui, à cette époque, est l’objet d’une atroce persécution de la part des Turcs. Frappé par la souffrance des Arméniens, il se rapproche d’eux et adhère au projet de relancer aussi en Italie leur appel de détresse.

Un geste important et désintéressé de la part d’une figure de la littérature italienne, qui n’avait rien à voir avec eux, mais à qui il voua ses ultimes énergies.

La poésie de Corradino Corrado (alias Corrado Corradino) « se caractérise au niveau stylistique par le dépassement des modèles dérivés de la poésie des Scapigliati et par la présence d’un intérêt social nouveau pour les faibles et les opprimés qui, chez l’A., s’allie aux idéaux humanitaires d’un socialisme religieux, visant à rénover la société et à libérer les masses des prolétaires via le message chrétien. » (M. Vigilante, op. cit.).

D’où la nécessité de la part du poète de prendre la défense des Arméniens et les soutenir dans leur difficile combat pour leur survie.

« Les animateurs de la revue Armenia (qui paraît à Turin chaque mois) sont en grande partie anonymes : aux côtés de quelques Italiens figurent des Arméniens parmi lesquels se distingue le docteur Der Stépanian, qui en fut par ailleurs probablement l’inspirateur. Son rôle est celui de rédacteur en chef et de référent au niveau organisationnel, bien que son nom n’apparaisse jamais au grand jour.

Le siège opérationnel de la revue se trouve à la même adresse de son domicile et de son laboratoire laitier ; de nombreux éditoriaux signés par des pseudonymes sont indubitablement dus à sa plume. La revue compte néanmoins un directeur honoraire italien (Corrado Corradino), un responsable (Carlo Margaria) et bénéficie de l’appui de toute une série d’autres personnalités de la culture d’alors, tels qu’Adriano Gimorri, Ettore Cozzani et Terenzio Grandi.

Leur appui ne semble pas seulement formel. Ils témoignent d’une identification avec des thèmes et des positions de fond qui parcourent tout le matériel publié : documenter les atrocités en cours perpétrées contre le peuple arménien, solidarité avec les idéaux d’indépendance des Arméniens, opposition forte tant envers les Turcs que les Allemands, alors ennemis de l’Italie.

La revue suit avec ponctualité l’évolution de la guerre en cours, en particulier l’évolution de la situation politique en Anatolie et dans le Caucase. Le ton des articles est souvent passionné et l’espoir de voir compensées les énormes pertes en vies humaines et les tragédies qui leur sont liées, par un avenir de liberté et d’autonomie pour le peuple arménien reconnu par les grandes puissances, poussent à valoriser le rôle de la Russie et l’espoir que les conquêtes de cette dernière, sur le front méridional, grâce aussi à l’apport des troupes arméniennes, préludent à établir un Etat libre d’Arménie.

Cet optimisme excessif quant aux intentions de la Russie pré-révolutionnaire et la prise de distance d’Armenia qui s’ensuivit, au regard du nouveau régime qui s’instaure à Moscou, suscitent quelques réserves dans les milieux socialistes italiens, qui trouvent un écho dans plusieurs articles du quotidien Avanti !

Outre les éditoriaux souvent signés par des pseudonymes (Suren, Doctor…), des conférences sont publiées dans Armenia (dont deux de Kostan Zarian) ou reprises dans des articles publiés par la presse quotidienne tant italienne qu’étrangère, française en particulier.

Or la revue ne propose pas seulement des thèmes à caractère politique militant. Un objectif pédagogique et culturel est aussi très présent, à savoir celui de « livrer une image exhaustive de la culture arménienne et de sa portée » à travers la présentation de textes sur l’histoire, l’art, l’architecture arménienne.

Dans presque chaque numéro de la revue paraît la présentation d’un poète ou d’un écrivain arménien ; les textes sont souvent des traductions empruntées à d’autres revues, mais les articles originaux ne sont pas rares.

Nous manquons d’informations sur le tirage de la revue et sur sa diffusion dans les différentes régions d’Italie. Ce qui est sûr, c’est que la revue rend visible la présence des Arméniens, devient une référence au regard des autorités locales, assied l’œuvre et les initiatives de solidarité qui sont organisées dans de nombreuses localités du pays ; un véritable ticket d’entrée qui légitime et fait aussi le lien avec le milieu des journalistes, partant de la presse quotidienne italienne qui, à cette époque, est de fait le mass média le plus important, sinon le seul. En ce sens, relevons, entre autres, le témoignage fort d’Antonio Gramsci, dans un article paru en mars 1916 sur les Arméniens, qui, après avoir dénoncé le peu qui est fait concrètement pour prendre conscience et intervenir contre les « massacres d’Arméniens », se conclut ainsi :

« A Turin, on agit. Depuis quelques mois, paraît une revue intitulée précisément Armenia qui, dans un but sérieux, avec divers collaborateurs, exprime ce qu’est, ce que veut et ce que voudrait devenir le peuple arménien. De cette revue devrait naître une collection d’ouvrages susceptibles d’offrir à l’Italie, de manière encore plus efficace et démonstrative, un cadre de ce qu’est la langue, l’histoire, la culture, la poésie du peuple arménien. »

[Extrait de : Agopik Manoukian, La presenza armena in Italia nellez prima metà del ventesimo secolo, Milano : Consiglio dell’Unione Armeni d’Italia, 2009, page 17 et ss.]           

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20145%20%2815%20ott%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 10.2012.
Avec l’aimable autorisation d’Emanuele Aliprandi, rédacteur en chef d’Akhtamar on line (Rome).