mardi 23 octobre 2012

Anna Astvatsaturian Turcotte - Nowhere : a Story of Exile / Nulle part : histoire d'un exil

© Hybooksonline.com, 2012


Extrait de Nowhere : a Story of Exile [Nulle part : histoire d’un exil]

d’Anna Astvatsaturian Turcotte


 

[Ce qui suit est un extrait de Nowhere, a Story of Exile, reproduit ici avec l’autorisation de l’A. – Note de la rédaction de The Armenian Reporter].

« Les manifestations qui débutèrent à la fin de l’été ne furent pas les dernières. Nous en vîmes plus fréquemment, des milliers de gens déferlant et hurlant. Notre rue était la rue principale qui conduisait à la place Lénine, où se trouvaient les bâtiments du gouvernement. Les manifestants étaient des Azéris qui voulaient nous chasser du pays et exigeaient que l’Arménie cessât de présenter le Nagorno-Karabagh comme une terre historiquement arménienne.

Les manifestations empirèrent au fil du temps. Elles se firent plus nombreuses et bruyantes. Le début de l’année scolaire 1988-1989 fut chaotique pour tout le monde. J’étais alors en cours moyen 2ème année, mais je ne pensais pas à l’école, même si je travaillais, mémorisant automatiquement des poèmes, des formules et du vocabulaire anglais.

La situation était incertaine et imprévisible ; à l’automne, maman ne me laissa plus sortir du patio et grimper dans les oliviers dans notre rue. Les olives servaient pour les conserves et on les ramassait chaque année avec Vilya. Maman nous expliquait que cela attirerait trop l’attention sur l’immeuble et sur moi. L’école n’envoyait pas non plus les élèves ramasser les olives dans les champs. Les oliviers dans la rue étaient emplis d’olives mûres, que nous ne pouvions que regarder à travers notre fenêtre sans pouvoir y toucher.

Grâce aux réseaux sociaux et aux contacts, l’information se propagea parmi les familles arméniennes qu’en novembre il y eut des pogroms et des atrocités commises contre des citoyens arméniens à Kirovabad, une ville éloignée, la deuxième plus grande ville d’Azerbaïdjan. Personnes âgées, hommes et femmes tués, violés, mutilés. Nous nous couvrions la bouche, incrédules. Les actualités ne faisaient état de rien. Au fil des jours, maman écarta le tout comme un non événement, quelque chose qui n’arriverait jamais à Bakou, peuplée d’intellectuels et d’internationalistes.

Un certain après-midi de décembre 1988, chacun était chez soi, à mon retour de l’école. Les événements qui transpirèrent effacèrent tout souvenir de m’être trouvée à l’école ce jour-là. Les manifestations ce jour-là furent les pires de toutes celles que nous avions vues.

Nous sommes réunis dans l’appartement de ma grand-mère, nous tous, maman, papa, Micha, grand-mère et moi. Nous avons fermé les portes de l’intérieur, assis, en train d’attendre, toutes les fenêtres closes, les volets fermés. Nous éteignons les lumières. Papa nous dit à Micha et moi de parler en chuchotant. Papa retire tous les couteaux des tiroirs de la cuisine et les empile devant lui sur la table du salon, préparé au pire. Il ne cesse de nous dire : « S’ils entrent, j’en emmènerai quelques-uns avec moi dans l’autre monde. »

Nous avons peur de parler à voix haute. Nous chuchotons si nous devons le faire, mais rarement. Maman tient Micha sur ses genoux sur le canapé, son visage enfoui dans ses boucles blondes, tandis que grand-mère est assise sur la chaise, contemplant ses mains ridées qui reposent sur sa robe de coton démodée. A travers les fentes malencontreuses des jalousies, nous observons les gens en train de dévaler la rue avec des drapeaux verts.

Ils sont incroyablement nombreux, leurs épaules effleurant les murs de notre immeuble. Nous découvrons quelques drapeaux noirs, qui signifient « Mort » et « Vengeance », fabriqués à la main en toute hâte. Les manifestants déferlent et accourent à nouveau, devant notre immeuble. Des gens hurlent, chantent et crient en azéri.

Je jette un coup d’œil à travers la fente d’un volet. Je vois un homme vêtu d’un manteau noir. Il fait face à la foule, marche à reculons, hurlant quelque chose. De l’endroit où nous nous trouvons, nous ne pouvons comprendre ce qu’il dit, bien qu’il parle à haute voix et qu’il s’adresse à la foule en azéri. Apparemment, il tente de les arrêter. Mais ils ne font que hurler encore plus fort et pousser, comme pour dire à cet homme en noir qu’ils ne l’écouteront pas. De fait, ils l’écartent et quelques manifestants pénètrent dans le patio de l’immeuble juste voisin du nôtre. Ils crient aux Arméniens de sortir. Cet immeuble est connu pour loger des Arméniens qui vivent là depuis plusieurs générations. Certaines familles sont mixtes – azéries, russes arméniennes. Papa m’éloigne de la fenêtre.

Les manifestants vocifèrent de plus belle. Comme personne ne les laisse entrer, ils se mettent à jeter des pierres contre les fenêtres. Nous entendons des objets fracassés, un vacarme assourdi, des cris. Soudain, ils réapparaissent dans la rue et se ruent vers la place Lénine, en quête d’autres émotions fortes. Apparemment, ils oublient notre immeuble. Il est trop proche du chemin de fer et hors de vue. Les portes du patio sont protégées par des buissons et des arbres. Plus tard, nous apprenons que les Arméniens du Nagorno-Karabagh tentent de quitter l’Azerbaïdjan et de rejoindre l’Arménie. »    

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