jeudi 8 novembre 2012

Albert Camus / Ignazio Silone

Albert Camus (1913-1960) – Ignazio Silone (1900-1978)


Etrangers dans leur patrie

Camus et Silone, dérangeantes consciences critiques de France et d’Italie

par Giovanni F. Accolla



[L’écrivain français divise les intellectuels sur la question coloniale, l’Italien met tout le monde d’accord pour l’oublier.]

Après l’historien Benjamin Stora, même le philosophe Michel Onfray s’est « défilé ». Il ne sera pas, lui non plus, le commissaire de la grande exposition sur Albert Camus prévue à Aix-en-Provence l’année prochaine, centième anniversaire de la naissance de l’auteur de L’étranger et de La peste. Et la polémique transalpine d’exploser.

« Albert Camus, l’étranger qui nous ressemble », inséré dans le cadre des manifestations de Marseille et Provence capitale de la culture 2013, est devenu une poudrière, dont la mèche, allumée voici cinquante ans, s’avère encore en pleine combustion. La question coloniale et la guerre d’Algérie, en particulier, divisent la France des intellectuels, tant celle des politiques que des administrateurs.

Onfray a ainsi claqué la porte en jetant – filons la métaphore – de l’huile sur le feu : accusant tout le monde, la société française accrochée au tabou de sa grandeur et prisonnière d’une polarisation absurde, les institutions réticentes, les intellectuels veules, les journaux crédules, les partis intéressés. La fille de l’écrivain, Catherine Camus, est atterrée. Même la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, semble, de fait, avoir retiré les fonds destinés à l’occasion du centenaire. Fi de la grandeur !

Plus de cinquante ans après sa mort prématurée – survenue lors d’un accident, dont les circonstances demeurent encore obscures – Albert Camus continue donc de peser sur la conscience politique et civile de la France : sa condamnation ferme du colonialisme, les positions prises tant de l'intérieur de la résistance française que durant les premières décennies de la Troisième République, à travers ses interventions publiques et dans la presse (mais surtout sur ses livres : je pense à ce chef-d’œuvre d’humanisme qu’est L’homme révolté), divisent encore l’intelligentsia et la politique française. Bien. J’en suis heureux, car c’est le signe tangible qu’Albert Camus est vivant. Et Dieu sait combien nous aurions encore besoin en Europe (Italie comprise) de sa pensée.

Dommage qu’ici, chez nous, on ne parle quasiment pas de Camus. Dommage, surtout, qu’en Italie, nous n’ayons jamais eu un auteur tel que lui – non seulement pour les qualités littéraires, mais pour la sensibilité avec laquelle il abordait les thèmes civiques et sociaux. Qui sait si, dans l’état de confusion politique et culturelle et de climat d’après-guerre pérenne et indécis, dans lequel nous flottons (ou coulons sans solution), nous ne serions pas parvenus à une parole définitive.

Car si, en France, le colonialisme divise, chez nous, comme on sait, les raisons d’un antifascisme vivant par nécessité, ne visent qu’à propager la haine et ranimer d’anciennes et vaines rancœurs , lesquelles ne nous émancipent ni au plan politique, ni – pour le moins – en tant que peuple. L’Italien revient toujours de quelque chose dont s’est perdu jusqu’au sens sémantique. Personne, parmi nous, à bien y regarder, qui ne soit ex de !

En vérité, il existe un écrivain italien qui, à certains égards, rappelle Camus : il s’agit d’Ignazio Silone. Ce n’est pas un hasard si, parmi ses contemporains italiens, il était celui que Camus prisait le plus. En aucun cas Moravia, entendons-nous, ni quelque néoréaliste aligné et couvert.       

Dans sa recension de Fontamara, Camus fut péremptoire : « Si le mot poésie a un sens, c’est là que tu la retrouves, dans ce portrait d’une Italie éternelle et rustique, dans ces descriptions de cyprès et de ciels sans équivalent et dans les gestes séculaires de ces paysans italiens. » Ainsi, à l’annonce de son prix Nobel de littérature, l’écrivain français déclara-t-il : « Silone méritait le Nobel. Silone parle à toute l’Europe. Si je me sens lié à lui, c’est parce qu’il est, en même temps, incroyablement enraciné dans sa tradition nationale et même provinciale. »

Ecrivain quasiment oublié de nous – ou relégué par les médias et la mauvaise critique, accoutumée à juger l’auteur plutôt que l’œuvre – il est souvent rappelé pour avoir été chassé sous l’accusation de trotskisme du Parti communiste (et ensuite pour sa polémique ouverte avec Togliatti et consorts) ; ou pour de prétendus rapports, jamais démontrés en réalité, avec la police secrète fasciste, relatifs peut-être (disent certains historiens de la littérature) à la tentative de disculper son frère Romolo, injustement accusé de meurtre et mort dans la prison de Procida, en 1932.

A l’instar d’Albert Camus, Silone appréciait l’être humain plus que toute autre projection idéologique et, surtout, se battait pour la liberté absolue qui est – selon ses propres termes – « la possibilité de douter, la possibilité de se tromper, la possibilité de chercher, d’expérimenter, de dire non à une quelconque autorité littéraire, artistique, philosophique, religieuse, sociale et même politique. »

« Le destin – écrit toujours Silone – est une invention de gens mous et résignés. » De fait, il misa toujours et en toute circonstance sur l’alternative du caractère, qu’il mit en pratique dans toutes les phases de son existence.

Lorsque, durant sa jeunesse, il se trouva à Moscou, envoyé par Togliatti pour le compte du Parti communiste italien, il nota : « Ce qui me frappa chez les communistes russes, même dans des personnalités véritablement exceptionnelles comme Lénine et Trotski, c’était l’incapacité totale de débattre loyalement d’opinions contraires aux leurs. Le contradicteur, du seul fait qu’il osait contredire, était aussitôt un opportuniste, sinon tout bonnement un traître et un vendu. Un adversaire de bonne foi semblait pour les communistes russes inconcevable. »

Exclu du PCI, il devint « socialiste sans parti », puis, suivant sa vocation toujours plus radicale de défenseur des opprimés, Silone devint croyant et, avec une même indifférence à l’égard des hiérarchies, ecclésiastiques cette fois, fut un « chrétien sans église » ; partisan d’un christianisme capable de revisiter son histoire pour revenir à la pureté du message évangélique des origines.

Avec une lucidité d’analyse à même de devancer son temps, Silone commença dès les années 50 à parler de régime partitocratique, affirmant qu’« étant donné que le véritable centre du pouvoir royal se situe en dehors du Parlement, dans les exécutifs des partis, il serait plus exact de dire que nous vivons dans un régime de partitocratie. » Il commença ensuite par polémiquer contre les appareils des partis, aboutissant à une analyse sans concession des interférences de l’Eglise dans la vie politique italienne, laquelle exerçait, pour Silone, un contrôle décisif sur le principal parti italien de cette époque, la Démocratie Chrétienne.

Indro Montanelli nous livre un remarquable portrait, lorsqu’il écrit : « Phénomène unique, ou quasi unique, parmi les excommuniés du communisme qui, d’ordinaire, ne surmontent plus jamais le traumatisme et passent le restant de leur existence à retourner l’anathème, Silone ne se répand pas en récriminations. Il refuse les poses agressives et assommantes du moraliste ; mieux, il en est incapable. Dominicain avec lui-même, il est franciscain avec les autres, partant rétif à les entraîner dans son autocritique. Il tente de les en protéger, jusqu’à Togliatti ; et s’il n’y parvient qu’en partie, ce n’est sûrement pas sa faute. Il n’y a ici qu’un accusé : Silone. Et qu’un seul juge : sa conscience. »

Le message révolutionnaire de Silone, tout comme celui de Camus, est d’éclairer son attention sur l’homme et son âme. Tous deux s’intéressent aux hommes dans leur nudité et leur solitude, lesquels, conscients de leur condition, s’efforcent éternellement de la briser avec l’arme de l’espoir et à l’aide de la compassion et de la tolérance, sans compromis ni échappatoires idéologiques. Dommage que pour Silone, puisque né en 1900 et mort en 1978, nous devrions attendre encore des années pour le commémorer avec l’éclat qu’il mérite. Soutenons entre temps Camus, afin de maintenir vivante sa leçon de penseur et d’homme inclassable.  
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Source : http://www.totalita.it/articolo.asp?articolo=1689&categoria=&sezione=&rubrica=
Article paru en 2012.
Clichés :http://www.helsinki.fi/jarj/lnm/495camus.html ; http://www.babelio.com/auteur/Ignazio-Silone/70723
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 11.2012.