mercredi 7 novembre 2012

Alexander Dinelaris - Red Dog Howls

© Alexander Dinelaris / New York Theatre Workshop, 2012


Red Dog Howls [Un chien rouge qui hurle] :

entretien avec le dramaturge Alexander Dinelaris

par Lilly Torosyan

The Armenian Weekly, 27.09.2012


[Red Dog Howls raconte l’histoire d’un sombre secret de famille et le périple d’un homme pour mettre au jour la vérité. La pièce a débuté le 24 septembre [2012] pour une tournée de trois semaines au New York Theatre Workshop, à Manhattan. La distribution comprend Kathleen Chalfant, sélectionnée au Tony Award, Florencia Lozano et Alfredo Narciso. Lilly Torosyan, de la rédaction de The Armenian Weekly, a mené l’entretien qui suit avec le dramaturge, Alexander Dinelaris.]

- Lilly Torosyan : Comment le projet a-t-il débuté ?
- Alexander Dinelaris : Ma famille compte une histoire faite de secrets, de dysfonctionnement et de dépression. Lorsqu’en 2006 j’ai réalisé que j’allais être père, j’ai commencé à paniquer. J’ai eu peur que ces éléments se transmettent en quelque sorte à mon fils, tel un héritage non désiré.
Je me suis mis à lutter avec cette idée dans ma tête, et c’est alors que j’ai conçu Red Dog Howls, une pièce sur un homme qui tente désespérément de comprendre la souffrance qui a régné chez ses parents, afin de pouvoir s’en libérer et être un père solide pour son enfant.
Après un voyage à Athènes et le théâtre de Dionysos, j’ai eu l’idée que la structure fût celle d’une tragédie grecque. Œdipe part pour délivrer son pays d’une épidémie de peste pour découvrir, en fait, qu’il est lui-même à l’origine de cette épidémie. C’est ainsi que Red Dog Howls est né.

- Lilly Torosyan : La pièce est centrée sur un secret concernant le combat d’une famille durant le génocide arménien. Pourriez-vous nous en dire plus sur l’intrigue ?
- Alexander Dinelaris : Au début de la pièce, le père de Michael Kiriakos est mort. Dans l’armoire de son père, il découvre une boîte emplie de lettres. Son père a laissé une note lui demandant d’enterrer ces lettres avec lui, mais avant de le faire, Michael note l’adresse de l’expéditeur et se rend finalement à cet endroit. A son arrivée, il rencontre une mystérieuse Arménienne, qui éclaire finalement la sombre histoire de sa famille. Histoire qui remonte à l’Arménie en 1915. Pour que Michael mette fin à l’ « épidémie » de dépression, qui a enseveli sa famille, il doit donc apprendre quelle en est la source. Il s’agit pour lui d’un voyage déchirant, il doit creuser à travers ces ténèbres pour parvenir à un lieu de lumière.

- Lilly Torosyan : Vous avez déclaré que la pièce est « en quelque sorte, autobiographique, mais pas du point de vue de cette histoire particulière du génocide. » Pourriez-vous développer ?
- Alexander Dinelaris : A la base, cette histoire est née de ma volonté de donner du sens au dysfonctionnement et à la dépression dans ma propre famille. L’histoire part donc de cette exploration très personnelle. En outre, les personnages ont comme modèle ma véritable famille. La vieille femme, Vartouhie, s’inspire de ma grand-mère. Toutes deux ont en commun la même énergie, la même volonté et cet amour tenace qui m’a accompagné dans ma jeunesse. Lorsque Michael évoque son père, je décris en fait mon propre père, décédé en 2005. En ce sens, cette pièce rend hommage aux deux êtres qui m’étaient très chers.

- Lilly Torosyan : Comment amenez-vous une prise de conscience sur le génocide arménien, après presque un siècle de combats pour le porter au premier plan dans l’opinion américaine ?
- Alexander Dinelaris : Je pense que ce qui touche les gens au sujet de cette pièce, c’est le réalisme de cette famille – le fait qu’elle pourrait être la leur. Dès que le public s’identifie avec cette grand-mère arménienne, les Arméniens ne sont plus « autres ». La souffrance que ces gens traversent devient alors la leur. Et c’est plutôt ça qui conduit à une prise de conscience.
Je reçois beaucoup de courriels de la part de non Arméniens qui, après avoir vu la pièce, me disent qu’ils n’avaient jamais entendu parler du génocide arménien auparavant et qui me demandent de leur conseiller des ouvrages à lire à ce sujet. Tout ceci arrive non pas parce que j’occupe une tribune pour leur tenir un prêche, mais parce que, espérons-le, ils ressentent des émotions pour ces personnes sur scène et veulent donner sens à ce qui leur arrive.

- Lilly Torosyan : Comment avez-vous travaillé avec la distribution ?
- Alexander Dinelaris : Il s’agit d’un groupe d’acteurs extrêmement doués. Kathleen Chalfant est l’une des plus grandes actrices sur scène contemporaines. Les voir se saisir du matériau et le mettre en œuvre avec autant de précision a été une expérience unique pour moi. Sans oublier que mon metteur en scène, Ken Rus Schmoll, n’est rien moins qu’un génie. Il a doucement – mais avec assurance – dirigé cette pièce et la distribution dans des eaux quelque peu périlleuses. Je lui en serai toujours reconnaissant.

- Lilly Torosyan : Une autre tournée de Red Dog Howls est-elle prévue ?
- Alexander Dinelaris : Je l’espère. L’accueil a été très chaleureux et, même s’il s’agit d’un thème très dur au niveau émotionnel, je prie pour que nous ayons la chance d’entreprendre une nouvelle tournée ici à New York et atteindre davantage de gens. A part ça, il y a déjà des discussions pour une production en Arménie et en Grèce.

- Lilly Torosyan : Quel est le message que vous espérez voir le public retirer de la pièce ?
- Alexander Dinelaris : A un moment de la pièce, Michael déclare : « Je choisis de croire en un Dieu de miséricorde. Un Dieu de pardon. Un Dieu qui ferait n’importe quoi pour ses enfants. » J’espère que le message qu’ils emporteront est qu’il est possible de laisser reposer le passé douloureux, tout en reportant les leçons, l’amour et la fierté de savoir qui nous sommes et d’où nous venons.              

[Lilly Torosyan étudie les relations internationales et les sciences politiques à l’Université de Boston. Elle vit à West Hartford, au Connecticut et joue un rôle actif aux Jeunesses de l’Eglise Arménienne d’Amérique (ACYOA) et à l’Association des étudiants arméniens (ASA) de son université. Après avoir intégré The Armenian Weekly, durant l’été 2012, elle a commencé à collaborer en qualité de rédactrice en automne.]

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Traduction : © Georges Festa – 11.2012.