lundi 12 novembre 2012

Carol Edgarian - Rise the Euphrates / Quand l'Euphrate se lève

© Narrative Library, août 2011


L’Euphrate se lève à nouveau
 
par Peter Kechichian
 
Ararat, 19.07.2012


Juillet 2011 : un mois faste pour la littérature arméno-américaine. The Sandcastle Girls, l’ouvrage de Chris Bohjalian qui vient de paraître, a reçu un accueil des plus positif de nos critiques (1). Beaucoup ont noté le ton sincère de l’ouvrage, ainsi que la proximité de l’A. avec le sujet, le génocide arménien, une appréciation que l’on pourrait reprendre pour tous les livres écrits par des Arméniens.

Il serait loisible de relever d’autres écrivains arméno-américains ayant abordé le génocide arménien, Peter Balakian et Nancy Kricorian, pour n’en citer que quelques-uns. Mais que dire de Carol Edgarian ? Son ouvrage à succès, Rise the Euphrates [Quand l’Euphrate se lève], publié tout d’abord en 1994 et récemment réédité en format électronique, fut l’un des premiers grands livres des années 1990 à traiter du génocide arménien, d’un point de vue américain.

Rise the Euphrates évoque en détail trois générations d’une famille arménienne, au lendemain du génocide arménien. Il débute par l’histoire de Casard, une jeune fille à l’époque des massacres, qui porte un secret honteux, lequel sous-tend le récit tout entier, et suit l’histoire de sa fille et de sa petite-fille, vivant leurs existences à l’ombre du génocide.

L’ouvrage est véritablement éclairant. Ce fut, à l’époque, un des livres les plus attendus de l’année. Fait singulier, si l’on songe qu’Edgarian était une jeune auteure en herbe – 32 ans – à l’époque de sa publication et qu’il s’agissait de sa première œuvre.

Quant au livre, il fut bien accueilli de la critique, quasi encensé par nombre de publications. Notons que certains de ces éloges furent inutilement d’ordre sentimental. Le New York Times porta la chose à un degré inédit, écrivant : « Où est l’Arménie aujourd’hui ? […] L’on pourrait presque dire que l’Arménie existe à travers la prose de Carol Edgarian. » (2).    

Néanmoins, comme on pouvait s’y attendre, toutes les recensions ne furent pas flamboyantes. Le New York Magazine éreinta l’ouvrage, critiquant tout, de la prose aux personnages. Le critique, Walter Kirn, écrit qu’il eut l’impression d’être « moralement conditionné » et achève sa recension en déclarant : « Les événements tragiques restent instructifs ; ils ne peuvent être importés des seuls livres d’histoire. Les Arméniens méritent un meilleur hommage et la thérapie d’ordre épique un tombeau immaculé. »

Il s’agit là, naturellement, de la recension la plus rude et, selon moi, des plus injuste. L’ouvrage en tant que tel est solide et bien développé, mais, bien sûr, non dépourvu de faiblesses. Il s’ouvre par une citation de l’Ecclésiaste, qui donne le ton du récit tout entier :

Tous les fleuves se jettent dans la mer,
Quand la mer ne surabonde pas.
Et de revenir au lieu d'où ils coulent
Pour couler à nouveau.
Ecclésiaste 1 :7

Nous avons décidément affaire à un récit de l’Ancien Testament, noir et implacable. Les personnages sont intéressants et bien campés. Les thèmes centraux de la morale et de la force d’âme sont admirablement traduits. Le volume conséquent de recherches historiques est manifeste. La manière dont Edgarian décrit chaque région est si convaincante et détaillée, des dates et des lieux aux traits particuliers des populations pour chaque période. Néanmoins, le style d’écriture utilisé manque, parfois, de profondeur, tandis que la violence atroce, décrite avec force détail, confine souvent au voyeurisme.

Cela étant, ici et là, la prose est d’une beauté envoûtante. Lorsque nous commençons à entendre l’histoire de Casard, le lecteur apprend : « Sur la terre ancienne d’Arménie, une jeune fille nommée Garid perdit son nom et devint Casard. » L’idée de reprendre le nom de Casard devient centrale dans le récit, quasiment comme si Casard perdait son nom, tandis que son peuple perdait sa terre. Néanmoins, par moments, le récit semble presque assommant, lorsque certains entretiens n’en finissent pas de s’éterniser.

Les lecteurs arméniens du livre s’identifieront aisément avec les traits et le vécu de certains personnages. Notamment le rôle de l’odar, « l’étranger », dans cette histoire. Dans Rise the Euphrates, Casard lutte constamment avec sa file Araxie au sujet de sa relation avec un odar, qu’elle épouse, au grand dam de Casard. Le message de Casard est celui que bon nombre de parents arméniens tentent, de manière parfois exaspérante, d’imposer à leurs enfants, à savoir l’importance d’être en lien avec d’autres Arméniens. Autant de pépites familières, qui font de Rise the Euphrates une lecture instructive.    

Mais l’ouvrage garde-t-il encore son intérêt, dix-huit ans passés ? Mis à part les traits arméniens distinctifs, qui incluent aussi des familles autoritaires, mais aimantes, des communautés rigides et le poids de l’histoire, la signification s’impose d’elle-même. Politiquement parlant, peu de choses ont changé depuis la parution du livre. Le génocide arménien demeure non reconnu dans de nombreux pays, notamment aux Etats-Unis et en Turquie, et continue d’être une épine au sein de la psyché arménienne. L’ouvrage semble cependant avoir ouvert la voie à d’autres œuvres arméno-américaines. Black Dog of Fate [Le Chien noir du destin] de Peter Balakian (1997) et Zabelle de Nancy Kricorian (1999) furent tous deux publiés après Rise the Euphrates, trois livres qui marquent une petite explosion d’œuvres littéraires très remarquées, dues à des Arméno-Américains se colletant au thème du génocide.

Ce qu’a réalisé Carol Edgarian en 1994 est véritablement remarquable. Elle a réussi à faire ce que la plupart des écrivains en herbe n’accomplissent jamais et, à un âge aussi jeune, produit un ouvrage à succès. Je ne mentirai pas, si je dis que l’ouvrage n’est pas sans défauts. Mais trouvez-m’en un qui en soit dépourvu. Un bon livre donc et le meilleur éloge que je puisse en donner est que Rise the Euphrates demeure aussi important aujourd’hui qu’il y a dix-huit ans. 

Notes


___________

Traduction : © Georges Festa – 11.2012.