vendredi 16 novembre 2012

Clarence D. Ussher : An American Physician in Turkey / Grace A. Knapp : The Tragedy of Bitlis

© Londres : Gomidas Institute, 2003


Clarence D. Ussher
An American Physician in Turkey
[Un médecin américain en Turquie]
Londres : Gomidas Institute, coll. Sterndale Classics, 2002 (1ère éd. 1917)

Grace A. Knapp
The Tragedy of Bitlis
[La tragédie de Bitlis]
Londres : Gomidas Institute, coll. Sterndale Classics, 2002 (1ère éd. 1919)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 19.08.2003

 
Sterndale Classics est une collection relativement nouvelle, spécialisée dans la réédition de récits contemporains et de témoins oculaires sur la vie et la politique dans l’empire ottoman à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, touchant en particulier au vécu des Arméniens. Publiée par Ara Sarafian, via l’Institut Komitas et la revue Armenian Forum, la collection sert un objectif précieux, indépendamment de la valeur ou autre de chaque titre. Qu’il soit entaché de préjugé, parti pris, politiquement motivé ou quelque peu défectueux, chaque volume illustre une importante présence arménienne en Anatolie et dans les provinces de l’Arménie historique, lesquelles, intégrées dans l’Etat turc post-impérial, se trouvent actuellement vidées de leur population arménienne. Ce qui n’est pas chose négligeable.

Mais, au regard des tentatives très répandues et systématiques, de la part de certains, d’évacuer l’Arménie et les Arméniens de l’histoire de cette région et de démanteler ou détruire toute preuve matérielle d’une présence arménienne, affirmer celle-ci revêt une grande importance. Ces récits, qui pour beaucoup furent longtemps indisponibles, importent aussi pour ceux qui débattent du génocide arménien. Qu’on le qualifie comme on voudra – « génocide », « épuration ethnique de masse », « conséquence malheureuse et tragique de la guerre » - il n’en demeure pas moins que, lors du génocide arménien en 1915 , une nation fut déracinée et détruite, arrachée à ses territoires ancestraux, spoliée de ses richesses, de ses biens et de sa terre, sans la moindre compensation, ni droit au retour. Les ouvrages de cette collection nous rappellent opportunément ce crime contre l’humanité et que débattre de la définition ne saurait changer la nature des atrocités qu’ils décrivent.

La prudence est naturellement de mise, s’agissant d’évaluer des mémoires présentés par des auteurs américains, français, anglais ou allemands, dont beaucoup sont des missionnaires. Loin d’être des anges altruistes, ils travaillèrent sans complexes, ni vergogne, au sein de l’empire ottoman, au nom des ambitions impérialistes des Etats dont ils étaient citoyens ou sujets. Leurs récits, entachés d’une arrogance raciste, portant le fardeau, propre à l’homme blanc, d’une vision primitive de l’Oriental, doivent être appréciés dans leur contexte, la recherche et l’analyse historique qui en découle. Mais, pour banale qu’elle puisse sembler, la valeur de leur témoignage historique compense les faiblesses de leurs comportements individuels.

Clarence D. Ussher et Grace Khapp livrent une abondance de détails sur la politique et la société de l’empire ottoman et ses sujets arméniens. Episodes et anecdotes sur la brutalité, la vénalité et la corruption de l’Etat ottoman côtoient des descriptions sans concession de l’arriération sociale, de la misère, du sous-développement et du déclin économique. L’on saisit immédiatement les raisons présidant aux troubles politiques et à la poussée des mouvements nationalistes durant les dernières décennies de l’empire – l’Etat et les élites ottomanes ne laissant entrevoir aucune perspective d’apaisement quant à la brutalité sans fin de la vie quotidienne.

Les récits de la résistance arménienne en 1915 à Van et les terribles massacres à Bitlis, non loin, la même année, sont cependant au cœur de ces deux livres. Tous deux mettent à nu l’imposture de ceux qui légitiment les déportations et le génocide perpétrés par les Jeunes-Turcs, prétendant qu’il s’agissait d’une réaction inévitable face à la menace d’insurrections d’Arméniens pro-Russes en temps de guerre, dont Van constituait un exemple notable. Ussher et Knapp convainquent tout autrement le lecteur, montrant qu’à Van ils assistèrent à une action désespérée, décidée au dernier moment et dans le seul but de sauver la communauté d’un massacre imminent. Une lecture conjointe des deux ouvrages montre par ailleurs que là où il y eut une résistance, le massacre fut limité. Là où tel ne fut pas le cas, ce fut horrible.

D’après Ussher, dès 1908, Ali Bey, alors gouverneur de Van, « utilisa tous les moyens en son pouvoir pour inciter les Arméniens à se révolter, afin d’avoir un prétexte pour les massacrer » (p. 70). Bien que le massacre n’ait pas eu lieu, il y eut beaucoup de victimes, parmi lesquelles « une centaine de marchands arméniens […] [dont] les corps furent jetés dans le lac […]. » (p. 72). Par la suite, jusqu’en 1915, les Arméniens dans la région de Van vécurent un cauchemar incessant, fait de massacres, d’assassinats, d’incendies et de pillages. Cherchant à réduire la population masculine en âge de combattre, les autorités turques allèrent jusqu’à arrêter et tuer de jeunes garçons trop jeunes pour être conscrits.

Face à l’intensité des violences et aux tensions extrêmes, Ussher note que, néanmoins, les dirigeants arméniens

« […] firent tout leur possible pour maintenir la paix. […] Conseillant aux Arméniens de se plier à tout, plutôt que de contrarier le gouvernement ; de se plier à l’incendie de deux ou trois villages, au massacre d’une dizaine d’hommes, sans recourir à des vengeances qui eussent donné aux Turcs un alibi pour un massacre généralisé. » (p. 118).

Or les Arméniens furent finalement contraints de se battre pour leur existence, un combat pour lequel ils étaient mal préparés et qu’ils n’avaient pas prévu.

« Une fois le gouvernement constitutionnel mis en place (en 1908), […] les Arméniens transformèrent leurs associations révolutionnaires en partis politiques et cessèrent d’entraîner leurs jeunes hommes […]. [Au] printemps 1915, il restait très peu d’hommes dans les villages. Avec pour conséquence le fait que, durant cette crise, il n’y avait que trois cents hommes environ équipés de fusils et un millier d’autres, munis de pistolets et d’armements anciens, pour protéger trente mille Arméniens dans une région de près de 2 600 km2 […] » (Ussher, p. 132)

La résistance arménienne ne nourrissait aucune ambition à l’encontre des Turcs. Tendant une main amie,

« le Conseil militaire arménien adressa un manifeste au peuple turc, déclarant que les Arméniens ne combattaient qu’un seul homme, Djevdet Bey, et non ceux qui étaient leurs voisins autrefois et qui le seraient à l’avenir. Les valis peuvent se succéder, mais les deux races doivent continuer à vivre ensemble, et ils espéraient qu’après Djevdet, il pût se nouer des relations paisibles et amicales avec eux. » (Ussher, p. 134)

Une résistance courageuse, obstinée et ingénieuse sauva la population arménienne de Van. L’ouvrage de Knapp, à travers ses longues descriptions des massacres atroces et de la sauvagerie des Jeunes-Turcs à Bitlis, montre simplement ce qui serait arrivé, si les Arméniens de Van s’étaient soumis aux ordres du gouvernement Jeune-Turc. Réfutant les thèses selon lesquelles la violence anti-Arméniens serait le fait des Kurdes, Knapp note que, si les Arméniens furent de fait chassés de « leurs foyers par les Kurdes », ces derniers « agissaient sur ordre du gouvernement. » (p. 32).

Ussher n’est à aucun moment partial ou aveuglément pro-Arménien. Il rejette l’idée d’une responsabilité turque collective quant au génocide, affirmant que c’est « le gouvernement turc, et non le peuple turc, qui a fait tout cela. »  C’est le gouvernement qui « a tenté d’abuser ses sujets musulmans et susciter leur haine contre les chrétiens. » Cependant, aux yeux d’Ussher, « rares […] furent les Turcs abusés » et « 80 % d’entre eux étaient opposés aux massacres et aux déportations […] » (p. 177). Notons qu’il absout aussi les Jeunes-Turcs de toute responsabilité dans les massacres d’Adana en 1909.

De même, Ussher ne masque et n’exonère pas les violences des Arméniens. Suite à leur victoire initiale, si « dans le traitement qu’ils réservèrent aux femmes et aux enfants, les Arméniens « se montrèrent bien plus humains que les Turcs, » eux aussi « brûlèrent et massacrèrent ». L’ « esprit de pillage s’empara d’eux, chassant toute autre pensée […] » Il suggère néanmoins un contexte et une explication d’ordre historique à la violence arménienne, remarquant que, tout en étant témoin de celle-ci, il « se souvenait de ce que [les Arméniens] devaient endurer de la part des Turcs, leur vie durant […] » (p. 154).

Ussher et Knapp soulignent tous deux l’implication et la complicité de l’Allemagne dans le génocide arménien. Knapp cite des Turcs déclarant que « l’Allemagne est responsable des massacres » (Knapp, p. 64), tandis qu’Ussher l’accuse d’avoir « planifié la déportation », une réalité, ajoute-t-il, qui « ne peut être mise en doute par quiconque ayant une connaissance d’eux de première main. » Ailleurs, le rejet par Ussher des prétentions démocratiques de la soi-disant révolution constitutionnelle des Jeunes-Turcs en 1908 est des plus intéressant. Dans un discours qu’il prononça la même année, il « […] prévint ceux qui étaient optimistes sur l’avenir de la Turquie que le slogan du parti Jeune-Turc était « La Turquie aux Turcs » ; que leur amitié avec les chrétiens était une amitié de circonstance […] »

Il poursuit en observant que « dans cinq ans, il y aurait une réaction suivie du pire massacre que le pays ait jamais connu […] » (p. 91).

Les deux ouvrages contiennent bien d’autres matériaux d’importance pour ceux qui s’intéressent à l’histoire arméno-turque et aux relations modernes des deux pays. D’une immense valeur donc, mais l’on ne saurait conclure sans commenter les expressions révoltantes de la mission civilisatrice impérialiste, qui anime ces deux auteurs.

Soutenant que l’Eglise grégorienne (arménienne) est rapidement devenue « des plus corrompue dans son histoire », Ussher estime qu’il est du devoir des missions américaines de la « purifier » et d’ « éduquer le clergé et le peuple […] pour en faire des chrétiens de fait comme de nom » (p. 47). Ussher conclut ses Mémoires par un triomphal « Voyez quelle opportunité s’offre à l’Amérique ! » (p. 178). Chose incroyable, il se réfère ici aux missionnaires américains formant de malheureux orphelins arméniens à rebâtir la Turquie, sans conteste vassale des Etats-Unis. Dans une veine similaire, Knapp renvoie à Bitlis devenant, avec « l’aide américaine », le centre d’un projet, « plus vaste que le passé ait jamais connu », visant à « civiliser et christianiser la totalité du Kurdistan » (p. 75)…           

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique littéraire arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Traduction : © Georges Festa – 11.2012.