jeudi 29 novembre 2012

Daniel Varoujan, tenant de la foi en une humanité rêvée / Daniel Varoujean : Keeper of the Faith in the Human Dream (I)

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Daniel Varoujan, tenant de la foi en une humanité rêvée

par Eddie Arnavoudian

Groong, 20.10.2003


Quelle que soit la page que l’on ouvre chez Siamanto, c’est toujours Siamanto – noble, magnifique, héroïque. Mais, à chaque page de Varoujan, l’on découvre un nouveau Varoujan, un Varoujan d’une lumière nouvelle, d’une force nouvelle, d’une beauté sans égale.

Karékine Khazhak 

Si tout autour de moi n’est que ténèbres
Alors je m’embraserai, j’étincellerai pour mes semblables, hommes et femmes
Me jetant à terre
Je ferai bloc contre le désespoir.

Parouir Sévak

 

Première partie – Se préparer au combat

L’art est toujours critique, toujours radical. Il est, de fait, toujours révolutionnaire en ce sens qu’éperonné par l’enthousiasme d’une intelligence et d’une imagination infatigables, il prend la mesure et éprouve les limites du présent. Il valide ou condamne, puis va au-delà, s’aventure vers une espérance, née d’une approche singulière de la réalité. Ce que fait la poésie à un degré plus concentré, intense, relevé. Elle propose des voies étonnantes et vivifiantes, lesquelles surgissent de combinaisons nouvelles de l’expérience, de l’intelligence et de l’imagination. Plongeant dans tout ce qui sommeille en nous, couche après couche d’un vécu passé, elle met au jour et façonne à nouveau des possibilités enterrées, des choix oubliés. Aujourd’hui, en 2003, tandis que des puissances régnantes entraînent chaque jour un peu plus l’humanité vers ce « nouvel âge de ténèbres » contre lequel Parouir Sévak lançait un cri d’alarme, la poésie peut encore, en dépit de toutes les barbaries contemporaines, être une « flamme » et une « étincelle », pouvant guider nos pas par delà la voie du désespoir.

Parmi ceux qui occupent une place durable dans ce chœur qui garde foi en une humanité rêvée, aux côtés de Walt Whitman, Pablo Neruda, Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich, Parouir Sévak et d’autres, figure un autre poète arménien, Daniel Varoujan (1884-1915). La poésie de Varoujan (1) parle directement et avec force à notre temps. Bien qu’écrite avant 1915 et empreinte de la tradition arménienne classique et européenne du 19ème siècle, la critique par Varoujan des réalités et des injustices du 20ème siècle demeure une vivante protestation contre les atteintes du 21ème siècle à l’esprit de l’homme, à son âme et à son corps. Sa poésie relève le gant face à toutes les barbaries – individuelles, sociales, nationales, politiques – et célèbre la joie de vivre, la passion de la liberté, les plaisirs des sens, ainsi que l’accomplissement et l’esprit créateur du travail, rehaussant la vie.

Il n’est ni critères, ni listes de contrôle immuables par lesquels on puisse prendre la mesure de la valeur contemporaine ou de la « grandeur » d’une œuvre poétique classique. La grandeur poétique doit être socialement affirmée par chaque génération à mesure que celle-ci part en quête d’inspiration, de courage et de conviction, poursuivant ses rêves. Autrement, des expressions telles que « talent artistique superbe », « sorcier de la métaphore », « magie linguistique » ou « imagination irrésistible » risquent de ne devenir guère plus que des superlatifs vides de sens. Le commentateur a ainsi pour devoir de ne pas faire passer quelque jugement final impossible, mais de contribuer à affranchir la poésie et le poète de toute interprétation partiale ou de libérer son œuvre de cette prison des livres qu’on ne lit pas. Il en va de même avec Varoujan qui est de plus en plus emprisonné, mais qui, une fois relâché, peut donner une pulsation nouvelle à des cœurs pleins d’espoir.

Lors d’un symposium en 1912, pour le lancement des Chants Païens de Varoujan, Krikor Zohrab (1861-1915), un écrivain contemporain, relevait l’ampleur et l’authenticité de la vision du poète :

« Nous le découvrons toujours proche de la nature, un véritable optimiste qui croit en des jours meilleurs. Il nourrit une grande foi et un grand respect de la vie. Il est, si l’on veut, un amoureux de la vie et ce, dans son sens le plus noble et philosophique. Ces choses qui sont souvent considérées comme guère plus que des abstractions métaphysiques, lui les voit dans la vie réelle. » (2)
            
Contrastant avec l’approche de Zohrab, il y a quelque chose de décidément frustrant dans la plupart des commentaires contemporains sur Varoujan. Même lorsqu’ils notent avec justesse sa maîtrise parfaite de la métaphore et de l’image, son modernisme, la rupture qu’il opère quant aux formes poétiques anciennes ou son rejet de la rime inutile, l’on observe soit un silence, soit une vision superficielle du contenu philosophique et social de son œuvre. Or, sans cette approche, un aspect fondamental et inextricable de la poésie de Varoujan, même les meilleurs des critiques ne peuvent que s’aventurer au bord, sans jamais saisir son contenu ou sa capacité à s’adresser au vécu de plusieurs générations. L’interprétation de la poésie dans le cadre des limites objectives imposées par le texte peut être des plus diverse, proposant des significations divergentes, discordantes ou même incompatibles. Or, méconnaître la dimension saisie dans l’appréciation de Zohrab, éluder la vision d’une émancipation de l’homme qui est si centrale dans l’effort créateur de Varoujan, amoindrit sa portée et son écho contemporain.

Inutile de dire que l’idée d’émancipation chez Varoujan est exempte de toute définition étroite, inanimée ou métaphysique. Il ne s’agit pas d’une abstraction grossière et injustifiée de la société ou de son opposition à l’individu. Chacun est une condition vivante et nécessaire de l’autre. Dans son aspect tant individuel que collectif, la conception de Varoujan revêt une richesse et une profondeur, lesquelles découlent d’une proximité intellectuelle et émotionnelle avec l’expérience vécue et celle des « gens ordinaires », en particulier. Sa poésie, qui dépeint la misère et imagine un affranchissement des détresses psychologiques, émotionnelles ou matérielles, se fond dans les contours de la vie quotidienne et non dans quelque a priori philosophique ou quelque slogan politique à la mode.

I. Le champ de bataille     

Les Frémissements fut le premier ouvrage de Varoujan, publié en 1906. Un mince recueil, qui ne contient que dix-huit poèmes. Exprimant les conflits et les contradictions propres à son âge, dix autres qu’il avait soumis pour ce volume furent rejetés par les éditeurs, des prêtres appartenant à la congrégation mékhitariste de Venise.

Les Frémissements ne représente aucunement le meilleur de l’œuvre de Varoujan. Pourtant, chaque facette de cette production – artistique, éditoriale et technique – la marque comme le champ de bataille sur lequel il prendra triomphalement la mesure de son humanisme radical et de son ambition émancipatrice à l’encontre des autorités conservatrices et réactionnaires de son époque. Varoujan n’avait alors que 22 ans.

Dans Les Frémissements, nous découvrons déjà Varoujan en poète-philosophe, le penseur analytique et le sociologue en magicien. Nous observons ici le poète authentique, capable de faire écho, avec profondeur et émotion, à l’époque et aux rêves de l’homme et de la femme ordinaires. Dès le début, il est conscient tant de l’objectif social que du principe poétique. Quelques mois seulement après la publication des Frémissements, dans une lettre à son ami Rafael Bazandjian, Varoujan souligne à la fois son approche analytique et la grande importance sociale de sa poésie, lorsqu’il se compare avec un poète antérieur, Bédros Tourian :

« La force motrice qui préside à la mélancolie de Tourian, c’est lui-même. Dans mon cas, c’est la mélancolie des autres. Tourian pleure d’être incapable de sourire. Je pleure de pitié et de colère. Tourian ressent la nature, moi je l’explique. Tourian se dépeint, moi je m’analyse. » (3)

Les Frémissements sont ainsi riches d’un contenu social et philosophique. Mais le recueil est aussi empreint de tensions et de contradictions internes significatives, qui s’expriment dans l’affrontement entre une vision humaniste fougueuse et un mysticisme chrétien épuisé. Or, dans cette opposition, il n’y a rien d’abstrait ou de dogmatique. Elle marque le progrès réel de la vision personnelle du poète et un combat plus large, visant à démocratiser la vie des Arméniens, réduire la tyrannie des élites et en finir avec l’obscurantisme de l’Eglise arménienne, étapes nécessaires dans le périple menant à la renaissance culturelle, à l’émancipation politique et à la libération nationale.

Varoujan était conscient de ces tensions à l’œuvre. Dans la même lettre à Bazandjian, une défense des Frémissements contre ses critiques, il note qu’un des poèmes (« Au seuil de l’éternité »)

« a été conçu au moment même où je lisais Rousseau, Tolstoï et Voltaire, ainsi que la Bible. Impossible d’exprimer ces instants de torture et de crise intellectuelle que j’ai vécus. Prendre place en moi fut un combat entre la lumière et l’obscurité, et je ne pourrais dire s’il s’agissait de la lumière d’une aube ou de celle, mourante, du crépuscule. » (4) 

Cet aveu d’émoi personnel est précédé d’une remarque qui exprime des préoccupations plus larges, d’ordre social et politique. Il écrit paradoxalement :

« Je suis une des Fleurs du Mal du Moorat-Raphaélian (5). Je suis un de ces rebelles déviants qui rejettent son projet (s’il en a encore un). Je me considère comme faisant partie d’une nouvelle génération arménienne en pleine floraison. Le Moorat-Raphaélian est vieux, desséché et rouillé. Il est éloigné des besoins en progrès et en nouveauté de notre temps. » (6)

D’évidence, l’intérêt et la passion de Varoujan pour les penseurs européens des 18ème et 19ème siècles n’est pas uniquement d’ordre académique. Il les a étudiés dans le cadre de sa préparation en vue de prendre d’assaut les bastions d’une autorité inacceptable. Eduqué dans le cadre étouffant de la congrégation mékhitariste au catholicisme de fer, il n’est pas surprenant que Varoujan découvre chez Voltaire et Rousseau une promesse vivifiante de libération. En Europe, de tels auteurs ont pu être supplantés. Mais dans l’existence des Arméniens, où une élite et une Eglise conservatrices et réactionnaires demeurent des forces décisives, la pensée des Lumières continuait de livrer à toutes sortes de « rebelles déviants » de puissantes munitions.

II. Le principe philosophique

Quoique implicites, les principes fondamentaux de la pensée des Lumières ne cessent de traverser, sous-jacents, Les Frémissements. Sans toutefois prendre la forme d’une répétition mécanique ou rhétorique. S’appropriant et enrichissant avec bonheur les notions de potentiel humain, chères aux Lumières, et la primauté de l’ordre social profane, Varoujan les utilise afin de mettre en question et surmonter une passivité, un esprit de soumission et un fatalisme ruineux qui, des siècles durant, ont pris racine dans la psyché et la conscience du peuple arménien.

« A la muse », le premier poème des Frémissements, affirme immédiatement un clivage catégorique entre « Nature », dont l’humanité fait partie, et « Dieu », qui marque une rupture radicale avec la pensée théologique fataliste. Varoujan s’écrie : « Je désire chanter, je désire chanter, car la Nature et Dieu parlent à travers le chant. » (p. 19). Cette capitalisation de la « Nature » et sa préséance sur « Dieu » indiquent plus qu’une simple réduction du statut de Dieu quant à la Nature. Dieu et nature acquièrent un statut indépendant et égal – tous deux « parlent », autrement dit tous deux possèdent leur propre sagesse, leur propre signification et leur propre message. Le désir du poète de chanter à l’instar de la Nature et de Dieu contient cette marque de confiance, propre aux Lumières, dans le potentiel inhérent à l’homme.

Découlant de cette confiance dans le statut indépendant et le potentiel des êtres humains, se manifeste dans Les Frémissements un rejet indubitable de la notion d’ordination divine des affaires sociales. L’esprit et le corps de l’homme sont rompus, non du fait d’une chute de la grâce ou pour avoir défié la loi divine, mais du fait de la corruption des liens profanes entre les êtres humains. Cet être enseveli dans le « cercueil de neige » n’est autre que ce « garçon affamé auquel nous refusons notre porte. » (p. 26). Ce ne sont pas des péchés intrinsèques, mais la misère qui « pousse un homme au vice ». Sur « mille ivrognes neuf cents sont des miséreux / cherchant à oublier le monde qui les a oubliés » (p. 27). Dans un commentaire émouvant sur les fausses couches durant la grossesse, Varoujan remarque que celles-ci sont « subies / par des femmes appauvries », sans cesse « tenaillées par un rude labeur et la faim » (p. 39). C’est l’injustice sociale qui jette un voile mortel sur la vie et les rapports humains. Quant aux femmes, tant qu’elles seront « condamnées à mille labeurs pénibles », l’instinct sexuel comme « le baiser masculin » seront « une fatalité » et leur « matrice une tombe. » (39).

Enflammant la « pitié » et la « colère » de Varoujan, ces principes explosent en une protestation contre une force divine prétendument bienveillante, qui cependant « condamne l’homme à être exploité par l’homme / condamne le frêle front à être foulé aux pieds du vainqueur » (p. 26). Quelle est cette force divine qui « brise / le bras sur lequel s’appuient » les « enfants et les anciens » de l’ouvrier immigré ? (p. 52). Refusant de placer ses espoirs de sauver l’humanité en une divinité qui a montré un tel mépris pour la vie humaine, le poète explore les possibilités d’émancipation, qui découlent directement de notre condition d’être humain. Par delà la théologie, Varoujan fonde l’émancipation sur une exigence de « solidarité humaine universelle » qui, « cimentant les cœurs », remplacera « l’immensité d’un froid abandon » (p. 33).

Sans échafauder quelque prétention philosophique profonde sur la pensée de Varoujan, l’on peut déceler dans son humanisme un noyau vital et démocratique, lequel est soit absent, soit vaguement esquissé dans la pensée européenne qui l’a précédé. Certes, celle-ci insiste sur la primauté de la société et place l’être humain profane au centre de ses préoccupations. Mais l’humain qui peuple cette pensée n’est guère plus qu’un être abstrait. A l’opposé, les hommes et les femmes qui habitent l’univers de la poésie de Varoujan  ne sont pas uniquement faits de chair et de sang, mais représentent la majeure partie de l’humanité, le « peuple » avec tous ses malheurs et ses ambitions. A cet égard, Khatchig Tololian note avec justesse que « l’imagination compassionnelle » de Varoujan, « sa capacité à ressentir les souffrances d’autrui comme la sienne, puis de s’approprier quasiment cette douleur, dans la langue la plus extraordinaire qui soit, constitue son talent particulier. » C’est cela qui distingue l’humanisme de Varoujan si radicalement de celui des penseurs européens qu’il a lus à Venise.

La poésie de Varoujan déploie ainsi un large éventail, allant de relations humaines susceptibles d’améliorer l’existence (« Bénissez-moi, mon père ») à la fin misérable de l’ouvrier indigent et démoralisé (« Le cercueil de neige »). Il se fait le défenseur d’élèves handicapés mentaux (« Charité, mes enfants »), prend en compte la désolation d’une humble famille qui a perdu sa maison (« Face aux cendres ») et condamne la misère qui entraîne de fausses couches (« Fausse couche »). Il aborde aussi un aspect central de l’expérience arménienne, comme celle du Tiers Monde : l’émigration forcée (« Il est malade »). Plus loin, il observe l’abus de la nature par l’homme et le caractère étouffant de sa fuite spirituelle et intellectuelle (« Au poisson dans l’étang »). Rien dans le vécu du peuple n’est étranger à sa magie et, dans chaque cas, il révèle sa dimension profondément universelle. C’est cela qui confère à son humanisme sa richesse, sa profondeur et sa qualité durables.

Contrastant avec ces poèmes, ceux empreints d’inquiétudes plus marquées, d’ordre théologique ou chrétien, manquent de brio et de force. Suggérant des artifices en vue d’apaiser une conscience coupable ou d’amadouer une autorité hostile. En dépit d’une langue brillante et de métaphores admirables, ils ne parviennent pas à surprendre. Ils manquent d’un élan intellectuel ou émotionnel. L’analyse que livre E. P. Thompson des poèmes tardifs de Wordsworth sied à ces textes mineurs des Frémissements :

« Ils sont trop consciencieux, beaucoup trop l’œuvre, non du poète, mais de sa censure morale intime ; il n’écrit ni par conviction, ni du fait de tensions émanant de ses convictions, mais d’un sentiment de ce dont il devrait être convaincu. De bons sentiments font rarement de la bonne poésie, que ces sentiments soient ceux approuvés par l’Eglise anglicane ou par l’avant-garde de la classe ouvrière. » (7)                  

Il n’est donc guère surprenant que les Pères mékhitaristes aient tenté d’affadir la tonalité du livre de Varoujan. Dans une lettre au poète Vahan Tékéyan, Vaoujan explique que ceux-ci ont jugé sa poésie « trop scandaleuse aux yeux de leur innocence et de leur conservatisme de longue date ». Dans une autre lettre adressée à Archag Tchobanian, il se plaint de ce que « la meilleure part du volume n’ait pas été publiée – du fait des « sensibilités de célibataires » des éditeurs. En dépit de ces coupes, l’équilibre du recueil reste résolument en faveur des « rebelles déviants ». La veine humaniste ressort nettement, du fait, entre autre, de son opposition avec ces poèmes qui ne sont guère plus que d’indolentes génuflexions religieuses.

Au regard de l’ampleur des préoccupations profanes à l’œuvre dans Les Frémissements, de l’empathie profonde envers le peuple, ainsi que de la critique des élites et de l’Eglise, l’on ne peut que s’interroger quant au jugement du grand écrivain et éditeur arménien soviétique Soghomon Taronetsi, selon lequel l’ouvrage « est des plus limité », en ce qu’il « ne va jamais au-delà d’un étroit cadre national religieux. » Cette distorsion quelque peu perverse est particulièrement étonnante, venant d’un homme qui voua une grande partie de son existence à propager les qualités de la poésie arménienne occidentale. Les Frémissements témoignent, en fait, du contraire et soulignent une réalité plutôt singulière et marquante, s’agissant de certains des meilleurs poèmes arméniens modernes.

Malgré une expérience arménienne séculaire d’oppression nationale, les plus grands des poètes arméniens, fut-ce dans leur poésie patriotique, figurent parmi les plus humanistes et internationalistes. Dans le cas de Varoujan, ce fut un point de départ conscient et un principe premier de son activité créatrice. Ecrivant, là encore à Bazandjian, il déclare que « son principe premier est le suivant : dans notre littérature l’art doit être arménien et l’idée, qui en constitue la base ou le pilier, doit être universelle. » (8)  

III. Le défi

Conforté par l’échafaudage solide d’une pensée humaniste, Varoujan commence dans Les Frémissements à combattre les injustices de la vie à son époque. Poème subtil, « A la muse » (p. 19) est riche de propositions quant à la théorie esthétique et peut éclairer quasiment dans son ensemble la production de Varoujan. Mais il s’agit en premier lieu du manifeste radical d’une ambition personnelle et sociale en plein essor, sous la forme d’un dialogue dramatique entre la Muse et le Poète, le terrain sur lequel la lutte entre les tenants d’une « aube nouvelle » et les forces déclinantes du passé va se jouer.

L’existence entière du poète « palpite d’un chant naissant ». Mû « par un désir ardent de se mesurer aux tempêtes », il veut dévoiler « les secrets de l’Existence ». Il désire « conjuguer son cœur avec celui de la mer / immerger son immensité dans la sienne. » A cette fin, il en appelle à la lyre de la Muse. Il ne s’agit pas cependant d’une simple aventure personnelle. La lyre contribuera à lier « les lèvres [du poète] à celles, fougueuses et aimantes, du peuple » dans « un baiser aussi intense et infini que tout autre, au bord de la mer. » La métaphore est peut-être gauche, mais non sa signification. En quête des « secrets de l’Existence », le poète communiera non pas avec la divinité, mais avec le peuple. Soulignant ce sens, une image qui, bien que résonnant d’un symbolisme religieux, est manifestement d’ordre politique et même socialiste – le poète « baptisera » sa lyre « dans le bassin d’une fraternité martyre ».

La Muse cherche cependant à tempérer un tel enthousiasme, consciente d poids de sa signification sociale et politique et de ses conséquences pour le poète. Bien qu’une lyre « à la mesure des désirs du poète » soit prête, ses « cordes sont extraites de boucles d’orphelins. » Son « chant poursuivra sans relâche l’amère oppression. » Il est vrai que, bien que « couverte du manteau de l’indigent », la lyre « brillera d’une aube nouvelle ». Or c’est précisément cela qui sera reçu avec hostilité par les pouvoirs en place. L’ « ardent éclat de sa lumière » ne « plaira pas à bon nombre ». Se faisant le héraut de cette « aube nouvelle », le poète « sera rejeté avec mépris » par les « siens eux-mêmes ». Sinistrement, la Muse met en garde contre un désastre et même une défaite. La lyre est « un instrument qui blesse / elle est feu / tel est ton avenir » et « ton cercueil ».

Sans se décourager, le poète répond : « Qu’il en soit ainsi, passons ! » Il est obstiné. Il ne peut pas, ne restera pas silencieux. Il exprimera sa fureur contre tout ce qui est cruel et injuste. Il rêvera de la possibilité d’une alternative à des rapports humains corrompus. Reflétant les tensions fréquentes dans ce recueil, « A la Muse » conserve certes des points d’ancrage religieux et mystiques, mais ceux-ci sont totalement secondaires ou simplement formels, comparés à la « profession de foi sociale », d’inspiration profane.

Certains des meilleurs poèmes cisèlent à la suite diverses dimensions de l’expérience personnelle et sociale, se faisant une critique radicale et une protestation contre l’injustice. Analyse et diagnostic sont ici traduits dans une poésie encadrée par la langue la plus précise qui soit et des images et métaphores incroyablement polymorphes, vives, saisissantes et fréquemment stupéfiantes. Son message est empreint d’une raison et d’une logique rigoureuses, mais transmis à la manière du peintre et de l’architecte. Varoujan lui-même articule une prise de conscience de l’unité et de « l’égalité entre couleur et pensée » dans l’œuvre d’art, citant en exemple Shakespeare et Victor Hugo (9).  

Résultat, par leur coloris éclatant, leur contexte et leur mise en perspective, les meilleurs poèmes de Varoujan font penser à une peinture classique, un Titien ou un Caravage. Autant d’éléments qui jaillissent d’une existence quasi tridimensionnelle, livrant d’innombrables angles d’observation et de méditation. Leur lecture tient parfois de l’étude d’une belle sculpture ou d’un monument d’architecture, mais qui serait simultanément fait d’un marbre polychrome et mouvant. Les poèmes plus longs sont rehaussés par l’intégration de la métaphore et de l’image au sein d’une structure d’ensemble dramatique et narrative, laquelle demeure presque toujours tendue et subtilement équilibrée, ne comptant que rarement tel passage redondant. Grâce à cette maîtrise artistique, les thèses philosophiques et la vision sociale de Varoujan acquièrent une authentique et profonde universalité poétique.

Dans « Il est malade » (10), le tableau des derniers jours d’un ouvrier immigré est obsédant. Mais il s’agit aussi d’un poème sur l’unité de l’individuel et du collectif, mis en pièces par la malveillance sociale, dans ce cas, celle du travail immigré forcé. A Istanbul, loin de la sécurité de sa famille et de sa communauté, l’ouvrier malade est cloîtré dans un taudis, dont « l’humidité, goutte après goutte, mène son corps au tombeau. » Il gît, seul et abandonné, sans le moindre réseau de soutien et de solidarité. Ses uniques compagnons sont ses « amis familiers créés dans des moments de délire – et les insectes sur son mur ». Il est jeune et pourtant ses « bras créés pour le labeur », afin de vivre et faire vivre sa famille, en sont maintenant réduits à « lutter pour repousser la mort. »

La mort imminente de l’ouvrier immigré n’est pas simplement une tragédie individuelle. Sa mort brisera les espoirs les plus chers de « ses parents et de sa promise » restés à Van, jadis partie de l’Arménie historique, ayant tous « besoin de pain » et « se languissant de son retour. » Sa fiancée, « en paix parmi les promesses de l’espoir », attend avec impatience de nourrir « les désirs ardents d’un baiser ». Au lieu de cela, un voyageur reviendra bientôt pour leur apprendre « qu’il fut enterré, un œil ouvert. » Parcourant les sensations de délire dans la maladie, la souffrance de la solitude, des moments d’amour, de beauté et de désir, « Il est malade » est aussi un poème sur le caractère mortel de l’homme, la perte personnelle, l’exil et l’amour dépossédé.

A l’instar des grands penseurs, Varoujan réalisa que la vie ne saurait être vécue que par la seule entremise du pain. Par delà la misère matérielle et l’exploitation sociale, « Au poisson dans l’étang » (11), qui proteste contre l’abus par l’homme des autres éléments vivants, est aussi une métaphore sur la mise en cage de l’esprit humain et la soumission de l’élan intellectuel et imaginaire. « Tel un penseur », le poisson « erre parmi les eaux étroites » d’un minuscule étang, dont « les limites ont été fixées » par « la ruse de l’homme ». Plus jamais « tu ne sillonneras le monde d’un bleu infini » où, « étreignant liberté et allégresse », tu vainquais jadis avec mépris ses vagues puissantes et ses périls. » L’homme est l’architecte de cette prison, cet « homme égoïste qui se divertit à la vue des bulles argentées que tu crées ». Il est ce « tyran du globe », « prêt à tout sacrifier [à] son plaisir et sa gloire ».

L’abus de la nature par l’homme n’est que l’autre versant de l’abus qu’il fait de son semblable. L’étang à poisson symbolise la prison qu’il s’est bâtie. « Ma vie est toute semblable à la tienne. » En vain le poète « lutte-t-il avec force » en quête d’ « un monde où règne la liberté » et, avec elle, « une bonté qui ne trompe pas. » Tout autour de lui planent ces « maudites forces asservissantes qui broient l’esprit et son élan. » Dans la société des hommes, « vie et cimetière se tendent mutuellement la main. » Il y a là un côté sinistre et un pessimisme qui semblent démentir le témoignage d’un Krikor Zohrab quant à l’optimisme salutaire de Varoujan. Un véritable pessimisme. Mais passager.

Le tableau, clair comme du cristal, de l’angoisse sociale et spirituelle, à l’œuvre dans Les Frémissements, n’est pas assorti d’une vision également convaincante de libération. Les idées de solidarité universelle et d’accomplissement spirituel, structurant une conception de l’émancipation, sont souvent inachevées, partiales ou gâtées par un mysticisme impuissant. Dans de nombreux cas, le fait de libérer n’est pas la réalisation d’un potentiel individuel ou collectif, affirmé dans les prémisses philosophiques du recueil. Au contraire, un sujet sans force devient l’objet de la charité d’autrui. Cette limite sera surmontée plus tard. Or, dans « Bénissez-moi, mon père » (12) apparaît la proposition, significative au plan philosophique, de possibilité d’une « bonté qui ne trompe pas » dans les rapports humains, d’une solidarité authentiquement universelle, laquelle se manifeste via la loyauté filiale et paternelle, issue du cycle même de procréation et de vie.

Tandis qu’un « sang nouveau afflue dans ses veines », le jeune homme se propose de « travailler, revendiquer et vivre » - mais sans qu’il en coûte à son père. Un lien indestructible est à la base même de leurs existences. « Mon sang est issu de ta sueur / Je suis le bourgeon de ton morne ennui. » Alors que « ton esprit, tel un chêne robuste, bravait la tempête / j’ai grandi, parmi l’aisance et le silence, dans son ombre. » Aussi, même s’il entreprend une odyssée des plus personnelle, il ne peut oublier ses devoirs envers son père. « Tu as suffisamment peiné et supporté. Il est temps maintenant que tu te reposes et que je prenne la relève. » C’est sur la base de ces rapports inaltérés de solidarité humaine que son existence, toute d’audace, d’élan et de défi, sera vécue.

Dans ce poème, comme dans d’autres, image et métaphore sont davantage que d’agréables représentations d’idées ou de choses. Elles communiquent des nuances plus profondes de sens. Dans « Bénissez-moi, mon père », elles renvoient à l’amour, au dévouement et à la loyauté dans la relation père-fils comme un trait fondamental des relations humaines, qui constitue en outre un processus élémentaire, naturel, par delà la connaissance et préalable à quelque réflexion ou calcul que ce soit. Le chêne robuste brave la tempête en vertu de son existence, sans plus. De même le père protège-t-il son fils. Or le fils peut aussi ne pas agir différemment. L’image de la sueur du père, qui se mue en sang vital chez le fils, une image empreinte du symbolisme religieux chrétien, suggère à nouveau un processus dépassant tout calcul humain. Métaphore et image proposent ainsi la possibilité imminente d’une solidarité sociale, que manifeste cette condition essentielle de notre existence qu’est la relation parent-enfant. 
***

Pour apprécier pleinement la grandeur de Varoujan, il faut se tourner vers les second, troisième et quatrième volumes – Le cœur de la nation, les Chants païens, Le Chant du pain - ainsi que vers ces poèmes qui mériteraient un volume et qu’il ne reprit dans aucun recueil. La vision intellectuelle et philosophique y est plus profonde et plus vaste, le traitement poétique plus ample et plus magique encore. Ces volumes englobent plus explicitement l’expérience arménienne du combat pour la libération nationale et la lutte internationale pour la justice et l’égalité. Ils chantent le cycle du labeur humain, lequel produit et reproduit éternellement la vie même. Ils vont jusqu’à retrouver les dieux anciens de l’Arménie classique et les convoquer au service du temps présent. Ils célèbrent le plaisir et l’accomplissement de l’homme, tout en rendant hommage à la satisfaction des émotions et des sens. Par leur nouveauté, leur originalité et leur profondeur, les meilleurs de ces poèmes ultérieurs défient toute catégorisation, chacun d’eux étant si riche qu’ils nécessitent un commentaire distinct et indépendant.

A cet égard, Les Frémissements constituent une précieuse introduction. Grâce à son sens passionné d’une mission, qu’articulent une pensée pénétrante et une langue précise, le poète révèle déjà une imposante maturité. La maîtrise de son assurance fait de l’auditeur et du lecteur un public ardent et attentif à l’énonciation d’une vision radicalement humaniste, qui se révèlera une base durable de son œuvre tout entière.  

Son âme et son esprit sans cesse peuplés de visions naissantes et de projets nouveaux,  Varoujan fut assassiné à l’âge de 31 ans en 1915. L’on ne peut qu’être amené à méditer sur le sens de cette date dans les commentaires sur la littérature arménienne moderne. Cette date soulève une question qui dépasse la politique de reconnaissance du génocide arménien. Elle marque le terme de l’existence de tant de romanciers, poètes et écrivains talentueux. Même ceux qui sont mal informés sur le génocide arménien ne peuvent manquer de relever qu’en 1915 une vague immense de talent, de créativité et d’énergie fut brusquement et soudainement réduite au silence : Roupen Sévag (1885-1915), Siamanto (1878-1915), Yéroukhan (1870-1915), Roupen Zartarian (1874-1915), Hrant [Melkon Gurdjian] (1859-1915), Telgadintsi [Hovhannès Haroutiounian] (1860-1915), Krikor Zohrab (1861-1915). L’on a là le sentiment d’un cataclysme, d’une tragédie, d’un dénouement tragique.

Plaignons le lecteur ou l’écrivain qui ne se préoccupe pas d’enquêter plus avant. La vigne de culture et d’esprit créateur, qui fut coupée si brutalement et si prématurément en 1915, incarnait et continue d’incarner certains des espoirs et des rêves les plus beaux de l’humanité. Rester obstinément ignorant des motifs qui président à de telles tragédies dans l’histoire humaine écarte quiconque de toute appréciation sincère ou authentique de la littérature et de l’art. La littérature et l’art ne sauraient tolérer le meurtre et la destruction.   

Notes

1. Daniel Varoujan, Œuvres choisies, Erevan : Sovetakan Grogh, 1981, 576 p. (en arménien). L’ouvrage comprend l’intégralité des poèmes et un choix de textes en prose et de correspondances.
2. Daniel Varoujan, éd. Térénik Djizmedjian, Le Caire (Egypte), 1955, p. 200 (en arménien).
3. Œuvres choisies, cf. supra n.1, p. 509.
4. Id., p. 516.
5. Ecole arménienne à Venise, contrôlée par les Pères Mékhitaristes [Note d’Eddie Arnavoudian].
6. Œuvres choisies, cf. supra n. 1, p. 512.
7. E. P. Thompson, The Romantics: England in a Revolutionary Age, Woodbridge: Merlin Press, 1997, p. 67.
8. Œuvres choisies, cf. supra n.1, p. 503.
9. Id., p. 504.
10. Ibid., p. 51.
11. Ibid., p. 53.
12. Ibid., p. 22.

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Traduction : © Georges Festa – 11.2012 – Reproduction soumise à autorisation.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.