samedi 10 novembre 2012

De vertueuses victimes ? Les Arméniens dans l’imaginaire occidental / Virtuous Victims ? Imagining Armenians in the West


De vertueuses victimes ? Les Arméniens dans l’imaginaire occidental
 
par Matthias Bjørnlund
 
The Armenian Weekly, 11.06.2012


Durant l’hiver 1902-1903, de petits groupes de réfugiés arméniens commencèrent à arriver en Suède, survivants des massacres perpétrés sur ordre du sultan Abd ul-Hamid II dans les années 1890 (1), et selon des reportages parus dans la presse, certains gagnèrent même la Norvège (2). Mais, selon des sources faisant soi-disant autorité, ces groupes n’étaient pas du tout, ou pas forcément, constitués de véritables Arméniens. Durant l’été 1903, une partie de ces « faux Arméniens » arriva à Copenhague, collectant ostensiblement des fonds pour les victimes des massacres. Comme l’écrit alors un journal populaire danois sur un ton plutôt sarcastique, qui révèle amplement la perception généralisé de cet autre qu’était l’Oriental :

« Il y a quelques jours, Copenhague a eu l’honneur de recevoir une étrange visite. La rumeur prétendait qu’un groupe de malheureux Arméniens était arrivé de Riga afin de collecter de l’argent pour les victimes des atrocités perpétrées par les sauvages Kurdes, et de nobles sentiments commençaient déjà à se manifester au sein des compatissants cœurs danois. Sentiments qui prirent ensuite une autre direction. Il s’avère que ce groupe d’Asiatiques, composé de six hommes, d’une femme et de quatre enfants, n’avait pas compté sur le fait qu’en ce moment-même, vit un homme à Copenhague, susceptible de s’assurer de leur identité : l’ancien consul général de Turquie, Ali Nouri, dont le nom sera familier aux lecteurs de ce journal, auquel il contribue régulièrement. […] L’inspecteur de police Petersen contacta alors le Turc suédois et celui-ci informa rapidement la police de la véritable nature de ces ‘Arméniens’. Voyager en Europe en mendiant, en affirmant faussement être des réfugiés arméniens, est devenu un vaste et lucratif commerce parmi les habitants industrieux d’Asie Mineure. […] Il va sans dire que de tels escrocs en inspireront rapidement d’autres. Ils s’installent, achètent une maison et vivent de leur argent – mais ne répugnent pas à partager ce négoce clandestin avec leur famille et des amis, en échange de quelque argent. En ce moment, l’Europe est inondée de ces charlatans par centaines, qui vont jusqu’à étendre leur commerce en Amérique. » (3)

Comment Ali Nouri (alias Gustaf Noring, un Suédois converti, dissident par rapport au pouvoir ottoman et sympathisant Jeune-Turc) parvint-il à déterminer que les membres de ce « groupe d’Asiatiques » n’étaient pas des Arméniens, mais, comme il le soutint, des Chaldéens, reste obscur. Néanmoins, conséquence de cette taxonomie expéditive, ils furent débarqués à Lübeck, en Allemagne. Quelle que soit leur prétention à une « véritable » identité arménienne et au statut de victime, le fait apparent que ce groupe et beaucoup d’autres similaires entreprenaient un périple à travers l’Europe, gagnant même la Scandinavie sur une vague de sympathie, dans le sillage des massacres des années 1890, montre que la « Question arménienne » était un sujet de profonde préoccupation au-delà des frontières de l’empire ottoman.

Qui étaient donc ces Arméniens mentionnés soudain, si souvent, dans les journaux, les pétitions, les discours publics, les publications universitaires, et même les rapports de police ? Comment les classer, quelle était leur « essence » ? Le tout devint un sujet sensible, un champ de bataille entre realpolitik et humanitarisme, entre visions du monde plus ou moins scientifiques, idéologies politiques, affiliations religieuses et intérêts économiques. Comme on l’a vu dans l’exemple cité plus haut, la taxonomie humaine est rarement une occupation innocente. La manière avec laquelle les Arméniens ottomans étaient répertoriés en Occident – en Europe et en Amérique du Nord – a pu avoir des conséquences directes et à long terme, en lien avec les débats sur la Question arménienne, en général, et les thèmes de l’intervention, de la médiatisation et de l’aide humanitaire, en particulier. Les Arméniens méritaient-ils d’être aidés ? Etaient-ils dignes de l’argent et du temps que leur vouaient de bons citoyens occidentaux ? La question de savoir comment définir la « nature véritable » des différents groupes de populations ottomanes devint même un sujet de débats, s’agissant de déterminer quel groupe méritait, ou était capable de gérer, un foyer national, alors que l’empire fut dépecé, suite à la Première Guerre mondiale (4). Dans cet article, nous utiliserons un petit nombre, mais représentatif, de sources principalement scandinaves, afin d’analyser et de catégoriser – disons, classifier – les attitudes de l’Occident à l’égard des Arméniens, suite aux massacres hamidiens perpétrés dans les années 1890 dans l’empire ottoman, pour tenter de répondre à ces questions.

L’arménophobie des intellectuels

En général, la connaissance des Arméniens (et de tous les autres groupes de populations ottomanes), avant les massacres hamidiens, est empreinte de racisme, de préjugé religieux ou de recherches à caractère superficiel. On peut lire : « Dans ses discours sur le contact interculturel, la forme occidentale du livre de voyage continue de regarder l’altérité comme une infériorité. » (5) Même si cela n’est pas nécessairement vrai, l’information sur les Arméniens qui parvenait dans les pays occidentaux était, en fait, surtout apportée par des récits de voyage destinés au grand public ou les récits ethnographiques, lesquels présentaient souvent les Arméniens comme cupides, sournois et lâches – en résumé, tels que les Juifs étaient censés être (6). Un exemple précoce suffira à illustrer ce point. Dans un récit détaillé, et par ailleurs plutôt nuancé, de rencontres avec des Arméniens, des Grecs, des Turcs et des Juifs à Constantinople en 1831, le théologien danois J. F. Fenger ne peut comparer les Arméniens qu’aux Juifs : « peuple élu de Dieu, parcourant la terre, vouant un culte aux biens matériels et envers une religion morte. » (7)

Mais il fallut une catastrophe humaine, les massacres hamidiens, pour véritablement placer un peuple éloigné, « exotique », tel que les Arméniens ottomans, sur la carte du monde occidental. Ces événements se trouvèrent plus ou moins coïncider avec l’émergence de certains aspects centraux de l’âge moderne : classification scientifique, nationalisme, pensée raciale, opinion publique, amélioration des moyens de transport et de communication accroissant la vitesse, la qualité et la quantité des déplacements et des reportages, mouvements de masse professionnalisés, débats sur les droits de l’homme et l’intervention humanitaire, etc. La nature et la chronologie des massacres firent ainsi de la Question arménienne un sujet touchant les populations, et non plus seulement les élites. Il ne s’agissait pas non plus d’un problème réservé aux grands pays tels que la Grande-Bretagne, la France ou l’Allemagne, comptant des intérêts politiques et économiques significatifs au Proche-Orient. Les sources scandinaves et autres « périphériques » donnent à penser que l’arménophobie et l’arménophilie devinrent véritablement des phénomènes culturels transnationaux largement répandus, durant et après les massacres des années 1890. De fait, cette citation du célèbre auteur norvégien Knut Hamsun (qui obtiendra plus tard le prix Nobel de littérature et deviendra un fervent soutien du régime nazi en Allemagne) est tout à fait représentative d’un certain type de réaction occidentale à la Question arménienne refaisant surface :

« Les Arméniens sont les Juifs du commerce en Orient. Ils s’insinuent partout, des Balkans à la Chine ; dans chaque ville où l’on se rend, les Arméniens en rajoutent. Tandis que les journaux en Occident se répandent en pleurs sur le malheur de ce peuple, il n’est pas rare d’entendre dire en Orient qu’ils méritent leur sort ; il est frappant de voir qu’ils sont unanimement présentés comme un peuple de fripouilles. En Turquie même, ils évincent les enfants du pays d’une position à l’autre et s’adjugent leurs places. Le négoce tombe entre leurs mains, le prêt sur gages et l’argent. Sans oublier l’extorsion de fonds. » (8)

Avec une apparente aisance, des intellectuels tels que Hamsun élargissent leur antisémitisme « classique » (ethno-religieux) et/ou « moderne » (racialisé), afin d’inclure les Arméniens et d’autres « peuples semblables », comme les Grecs. Plus particulièrement, ceux qui sont dépourvus d’Etat-nation – Juifs et Arméniens – sont considérés avec mépris. A une époque de nationalisme, les individus privés de foyer national sont cosmopolites, citadins, déracinés ; ils sont « modernes », arrachés à leur terre dans leur corps et leur âme, partant impurs, suspects, potentiellement ou même intrinsèquement subversifs. Souvent, les Juifs composent le prisme, leurs caractéristiques supposées étant celles de l’autre négatif, par excellence. Chaque individu ou peuple, sémitique ou non, réputé posséder certaines ou toutes ces particularités, était considéré, au mieux, comme douteux. Au pire, ils étaient censés mériter persécution ou destruction. Edward Said écrit que l’islamophobie est un « marqueur secret » d’antisémitisme (9). L’arménophobie fut elle aussi sûrement un « marqueur » d’antisémitisme, sans pouvoir rester secrète : antisémitisme et arménophobie allèrent de pair dans les médias et la culture populaire au tournant du siècle et durant les décennies à venir, souvent opposés à d’autres peuples « plus nobles » (10). Pour chaque vaurien, il existe un héros au jeu de la classification…

Les exemples d’arménophobie intellectuelle occidentale sont légion et repérables dans les grands journaux, les périodiques, les encyclopédies de renom et les publications  émanant de grandes maisons d’édition respectées. En 1900, un important traité danois d’ethnographie, faisant autorité, définit brièvement les Arméniens comme « une race intelligente, » mais – paraphrasant le proverbe classique, « Un Grec dupe deux Juifs, un Arménien dupe deux Grecs » (11) – surpassant en cupidité, fourberie et cruauté les Grecs et les Juifs, « races » qui, laisse-t-on entendre, sont déjà des plus cupides, fourbes et cruelles (12). Le journaliste danois Frantz von Jessen écrit, lors du soulèvement de 1903 en Macédoine ottomane que « tous les connaisseurs estiment les Turcs aux dépens des Grecs, des Arméniens et des Juifs. » (13) On peut trouver une autre variante de ce stéréotype dans un livre dû à l’officier et correspondant de guerre suédois Spada (Johann Christian Janzon), Incursions en Orient. Spada oppose, là aussi, de façon typique, ce qui est présenté comme le comportement criard et rusé des marchands grecs, juifs et arméniens dans le bazar de Constantinople, au sang-froid digne, calme et stoïque de leurs homologues turcs (14).

Ce genre de point de vue se répandit dans les matériaux éducatifs, dont un manuel de géographie avalisé par le ministère danois de la Culture (15), et fut de fait, très tôt, récurrent dans la presse. En 1895, dans un grand journal danois, il est écrit que, bien que l’on ne puisse aucunement excuser les massacres hamidiens en cours, et même si les puissances occidentales et la Russie pourraient exiger avec raison que l’empire ottoman prévînt de tels incidents à l’avenir, il est tout aussi raisonnable et compréhensible que de « strictes mesures » soient mises en œuvre afin de supprimer les Arméniens :

« Un Arménien rebelle dans l’empire ottoman est quasiment semblable à l’Hindou rebelle dans l’Inde britannique ; le sultan ne peut tolérer que les ordres de ses officiels soient mis en cause par un peuple aussi ignorant et rétif que les Arméniens qui sont sujets dans son empire, et lorsque les musulmans se défendent dans leur pays, ils ne font qu’exercer leur droit. » (16)

Il s’agit là d’un plaidoyer en faveur de l’empire et de l’impérialisme, où que ce soit et peu restrictif ; un plaidoyer en faveur des Turcs/musulmans, maîtres peut-être brutaux, mais néanmoins légitimes, lancé à l’encontre des Arméniens/chrétiens. Ces derniers, en revanche, sont des sujets humbles, rebelles, rusés, intelligents et/ou primitifs (la cohérence logique est rarement la marque des postures racistes), un peuple misérable qui s’attire son malheur par ses revendications ou provocations ; il s’agit d’usurpateurs étrangers, qui ne sauraient exiger légitimement quelque influence ou égalité, mis à part le pouvoir ou la terre.

L’arménophobie peut aussi être l’expression d’un préjugé « scientifique, à la fois négatif et raciste, influencé par une ramification de la pensée marxiste – variante très répandue de la thèse du comprador ou « intermédiaire », laquelle stigmatise des groupes tels que les Juifs, les Grecs et les Arméniens, comme des agents parasites, bourgeois, du capitalisme international et de l’impérialisme, empêchant un développement économique « progressiste » dans, par exemple, l’empire ottoman (17). Naturellement, un très grand nombre de marchands, etc ;, dans l’empire ottoman, étaient des Arméniens, des Juifs et des Grecs, mais ce seul fait explique difficilement la haine viscérale visant ces groupes. Le 30 avril 1909, à la une du Social-Demokraten, organe officiel du parti social-démocrate danois, parut un article de fond sur la Turquie, « empire bigarré », suite aux massacres d’Adana. La réalité des massacres y est volontiers reconnue, mais plutôt que de considérer les Arméniens et les autres chrétiens ottomans en « vertueuses victimes », ces derniers sont à nouveau désignés comme des gens obnubilés par les affaires, froids, calculateurs, malhonnêtes, appartenant à une classe économique qui exploite les Turcs « honnêtes » et « accommodants ».

L’arménophobie connut des variantes fondées sur la primauté de l’environnement, et non de la biologie, afin de déterminer le comportement humain. D’après ces modèles exploratoires, les Arméniens n’étaient pas de naissance, disons, des sangsues ou des « envahisseurs en errance, saccageant, pillant », ainsi que Mustafa Kemal (Atatürk) les caractérisera en 1920 (18). (En fait, en Occident, ils n’étaient pas habituellement associés à ces particularités guerrières jusqu’à la Première Guerre mondiale et ensuite, lorsqu’une résistance armée et un « machisme culturel » bien réels ou inventés devinrent des objets de compétition entre Etats-nation potentiels.) Les Arméniens avaient plutôt développé leurs particularités soi-disant négatives après des siècles d’oppression de la part des envahisseurs turcs, mais ils exploitaient désormais leurs maîtres, fiers, bien qu’indolents (19). Comme l’écrit un ancien ambassadeur de Serbie dans l’empire ottoman : « En matière de fourberie et d’astuce, les Juifs sont, dit-on, des enfants de chœur, comparés aux Arméniens. A titre personnel, je ne crois pas que la chose ait à voir avec la race ; probablement est-ce là le résultat des circonstances particulières dans lesquelles ils vivent. Donnez-leur la liberté, donnez-leur la responsabilité d’une nation qui se gouverne, donnez-leur les possibilités d’une culture plus élevée, et les Arméniens, dans deux générations, se révèleront une race noble et généreuse, hautement intelligente. » (20) D’aucuns soutiennent enfin que, si les Arméniens croisés dans les ports et les bazars de Constantinople et de Smyrne (Izmir) sont de notoires escrocs et menteurs, les paysans arméniens sont honnêtes et travailleurs, non corrompus par la vie urbaine (21).

En 1914, l’historien et éditeur américain William M. Sloane résume habilement ces importantes hypothèses de base, que partagent toutes les postures orientalistes notées plus haut : 

« Il n’est pas exagéré de dire que la génération actuelle n’a eu dans sa jeunesse guère idée du caractère homogène de la nationalité, qui lui est familière, lequel doit se trouver à l’intérieur des territoires représentés par chacune de ces lignes de séparation. Si l’Angleterre est aux Anglais et la France aux Français, et ainsi de suite, pourquoi pas la Turquie aux Turcs ? A partir de cette conviction profondément ancrée, certains parmi les mieux éduqués et les plus intelligents lurent ces agréables récits de voyage en Turquie et en Orient, que Byron et Kinglake ont rendus attirants et à la mode. Même en les lisant attentivement, une impression générale demeure, selon laquelle, dans l’empire ottoman, existent des dirigeants turcs qui sont musulmans et gentilshommes ; que l’aristocratie est des plus raffinée, tout en étant musulmane; et qu’il existe par ailleurs une populace nombreuse, séparée du reste en matière de raffinement et de culture par un abîme infranchissable. » (22)         

Les débuts de l’arménophilie

Si l’on peut affirmer que l’arménophobie est alors largement répandue parmi les intellectuels, il ne s’agit pourtant guère d’une posture « naturelle », incontestée, en Occident. Des sentiments pro-Arméniens semblent, en fait, avoir été plus fréquents, peut-être parce que soutenir les Arméniens persécutés n’était pas « négatif » ou spéculatif comme l’était l’arménophobie. C’était une « bonne cause », tangible, avec un potentiel plus vaste de mobilisation, beaucoup estimant facile de sympathiser ou même de s’identifier avec le groupe victime, et qui eut un large écho, car transgressant généralement les frontières de religion, politique, classe et genre, par ailleurs rigides. Qu’elle se basât sur des notions de solidarité chrétienne, de droits de l’homme ou d’indignation évidente, la condamnation des massacres constituait un objet de débats pour les féministes, les conservateurs, les libéraux, ainsi que pour les écoliers, les chrétiens, les Juifs, les pacifistes, les athées et les militaires, évoluant vers un quasi contre-discours visant l’arménophobie. Les informations détaillées sur les massacres devinrent rapidement accessibles et contribuèrent à créer cet état de fait, comme en 1895, lorsqu’un journal populaire norvégien, comptant des lecteurs et des contributeurs venant tant du Danemark que de Norvège, publia toute une série d’articles sur les massacres, leur arrière-plan, la Question arménienne en général, et la responsabilité incombant à l’Europe en général de protéger les Arméniens ottomans (23).

« L’Europe » pensait autrement, mais en dépit de l’inaction des politiques, les Arméniens ottomans ne furent pas jetés aux oubliettes. Des journaux et des personnalités publiques aidèrent à la prise de conscience des atrocités, jetant ainsi les bases d’une importante activité missionnaire et d’assistance, qui s’étendit durant tout le génocide arménien et au-delà. Des missionnaires et des travailleurs humanitaires furent envoyés dans l’empire ottoman, des milliers de « citoyens ordinaires », dans la seule Scandinavie, donnèrent de l’argent pour la cause ou soutinrent les orphelins arméniens, tandis que des articles, des brochures et des ouvrages sur le sujet continuaient d’être publiés, y compris en Scandinavie. Les souffrances de l’Arménie, du théologien suisse Georges Godet, est traduit pour un public danois et norvégien en 1897, les bénéfices de la vente destinés aux « malheureux Arméniens », tandis que le discours d’Edouard (Edward) Bernstein sur les souffrances des Arméniens est édité dans plusieurs pays (24). En 1904, Johannes V. Jensen, un écrivain danois qui reçut le prix Nobel de littérature en 1944, eut une rencontre avec un survivant des massacres d’Arméniens, laquelle compose une des scènes centrales de son roman à succès Madame D’Ora, publié simultanément au Danemark et en Norvège (25). L’Arménien qui souffre est devenu une figure littéraire.

Réagissant en partie aux stéréotypes arménophobes, les pro-Arméniens commencent, au tournant du siècle, à introduire ce qui devint un thème récurrent, consistant à dépeindre les Arméniens comme un peuple persécuté, lequel méritait non seulement la sympathie, mais aussi le respect pour ses vertus et des réalisations, tant acquises que « naturelles ». Dans les milieux missionnaires, l’arménophobie sévissait, en particulier au début, mais il se disait souvent haut et fort qu’en s’accrochant à leur religion à travers des siècles d’oppression et de persécutions, culminant avec le génocide, les Arméniens étaient devenus vertueux en se rachetant, ainsi que leur chrétienté apostolique « pétrifiée ». Ils étaient devenus le « peuple martyr », un peuple digne d’admiration et de respect car « gardiens de la foi », même s’ils demeuraient étrangers, « orientaux », aux yeux du témoin occidental. D’un autre côté, Karen Jeppe, travaillant pour le compte d’une organisation humanitaire danoise, estime que les Arméniens sont « naturellement vertueux », soulignant immanquablement en public ce qu’elle estime être les qualités occidentales ou généralement positives des Arméniens – christianisme, éthique professionnelle, honnêteté, conduite morale, empressement au sacrifice (26).

En 1903, un périodique danois publia des poèmes arméniens, présentés et traduits par l’écrivaine et militante féministe Inga Collin (Inga Nalbandian en 1904, après son mariage avec un Arménien lettré), qui devint plus tard une figure importante dans le mouvement arménophile international, ainsi que de l’Alliance internationale pour le vote des femmes (International Woman Suffrage Alliance) dans les années 1920. Dans son introduction, elle déclare que « la prise de conscience des souffrances sans nombre du peuple arménien a fini par se manifester tout entière, elle est devenue en quelque sorte une partie de la culture contemporaine ; or la connaissance de la grande valeur spirituelle de ce peuple maltraité est totalement absente dans ce pays. » (27) Il y a là un message implicite, parfois explicite, de la part de Collin, Jeppe et d’autres, à l’attention de l’opinion nationale et internationale, où beaucoup sont exposés à des articles anti-Arméniens, etc., et où beaucoup (mais pas tous, loin s'en faut) sont d’avis qu’être libre par rapport à un régime ou une oppression étrangère est de toute façon un privilège d’Occidental ou de Blanc. Le message est que les Arméniens en tant que victimes vertueuses ont les mêmes droits à la paix, la prospérité, la sécurité, l’autonomie ou l’indépendance que les autres « peuples civilisés ».

Finalement, les Arméniens ottomans furent détruits par la dictature des Jeunes-Turcs, en partie pour éviter d’accorder aux Arméniens ces droits précis, tandis que les survivants furent persécutés par les kémalistes et abandonnés des gouvernements occidentaux. En ce sens, l’arménophobie, la realpolitik ou, plus simplement, l’indifférence pure et simple ont prévalu sur les sentiments pro-Arméniens. En outre, tandis que la Question arménienne cessait d’être médiatisée dans les années 1920, la plupart des intellectuels et des citoyens ordinaires découvrirent de nouvelles causes dignes d’intérêt pour lesquelles lutter ou donner de l’argent. Mais, si d’autres causes célèbres ont suivi, les plus dévoués des missionnaires occidentaux, des travailleurs humanitaires et des militants poursuivirent leur activité parmi les rescapés des Arméniens ottomans en exil – certains, comme Maria Jacobsen, infirmière missionnaire danoise, quasiment jusqu’à ce que la Question arménienne refît surface à nouveau dans les années 1960.

Notes

1. Tomas Hammar, Sverige åt svenskarna. Invandringspolitik, utlänningskontrol och asylrätt 1900-1932. Stockholm : Caslon Press, 1964, p. 70.
2. Nordlands Avis, 30 juin 1904 ; Ranens Tidende, 12 juillet 1911.
3. Hver 8. Dag, N° 41, 1902-1903, 12 juillet 1903, p. 643-644.
4. Voir, par ex., G. W. Prothero, éd., Armenia and Kurdistan, n° 62, dans la série Handbooks Prepared under the Direction of the Historical Section of the Foreign Office, Londres : H.M. Stationery Office, 1920, p. 4.
5. Howard J. Booth, « Making the Case for Cross-Cultural Exchange : Robert Byron’s The Road to Oxiana, » in Charles Burdett et Derek Duncan, éd., Cultural Encounters : European Travel Writing in the 1930s, Berghahn Books, 2002, p. 163.
6. Voir, par ex., Alexandre von Humboldt, A. v. Humboldts Reiser i det Europæiske og Asiatiske Rusland, traduit par Hans Sødring, Copenhague : F. H. Eibes Forlag, 1856, p. 231 ; Pierre Loti, Tyrkiske Kvinder : Nutidsroman fra de tyrkiske Haremmer, traduit par Elisabeth Gad, Copenhague : Gyldendal, 1908, p. 15. Pour une première approche, relativement positive, des Arméniens ottomans, voir P. Blom, Fra Østerland, Christiania : Alb. Cammermeyer, 1875, p. 71 et suiv.
7. J. F. Fenger, « Erindringer fra et Ophold i Constantinopel i Aaret 1831, » 2ème partie, Nordisk Kirke-Tidende, vol. 4, n° 37, 11 septembre 1836, p. 576-591.
8. Knut Hamsun, « Under Halvmaanen, » in Stridende Liv : Skildringer fra Vesten og Østen, Copenhague et Christiania [Oslo] : Gyldendal, 1905, p. 204-206.
9. Edward Said, Orientalism, New York : Vintage Books, 1978, p. 27-28.
10. Voir, par ex., J. E. Rosberg, Bland alla slags Nationer under Himmelen den Blå, Helsingfors : Söderström & Co., 1923, p. 197 ; Docteur L. Sofer, « Armenier und Juden, » Zeitschrift für Demographie und Statistik der Juden, n° 5, 1905, p. 65.
11. Stephen H. Astourian, « Modern Turkish Identity and the Armenian Genocide : From Prejudice to Racist Nationalism, » in Richard G. Hovannisian, éd., Remembrance and Denial : The Case of the Armenian Genocide, Detroit (Michigan) : Wayne State University Press, 1998, p. 30.
12. Kristian Bahnson, Etnografien fremstillet i dens Hovedtræk, vol. II, Copenhague : Der Nordiske Forlag, 1900, p. 357-358.
13. Frantz von Jessen, Mennesker Jeg Mødte, Gyldendal, 1909, p. 84.
14. Spada, Ströftåg i Orienten, Stockholm : Oscar L. Lamms Förlag, 1881, p. 212-213. Voir aussi Vahagn Avedian, The Armenian Genocide 1915. From a Neutral Small State’s Perspective : Sweden, thèse de master inédite, Université d’Uppsala, 2008, p. 29.
15. Johannes Holst, Geografi med Billeder, 17ème éd., 296 000 – 320 000 exemplaires, Copenhague, 1914, p. 92.
16. Illustreret Tidende, n° 3, 20 octobre 1895, p. 34.
17. Voir Hilmar Keiser, Imperialism, Racism, and Development Theories : The Construction of a Dominant Paradigm on Ottoman Armenians, Ann Arbor (Michigan) : Gomidas Institute, 1997 ; Margaret Lavinia Anderson, « Down in Turkey, Far Away’ : Human Rights, the Armenian Massacres, and Orientalism in Wilhelmine Germany, » The Journal of Modern History, vol. 79, March 2007, p. 80-111 : Mark Levene, « Port Jewry of Salonika : Between Neo-colonialism and Nation-state, » in David Cesarani, éd., Port Jews : Jewish Communities in Cosmopolitan Maritime Trading Centres, 1550-1950, Londres et Portland (Oregon) : Frank Cass, 2002, p. 135-6 ; Ingrid Leyer Seeman, «  A Turkish Proverb and Its Tradition, » Haigazian Armenological Review, vol. 28, 2008, p. 391-405.
18. Fatma Ulgen, « Reading Mustafa Kemal Ataturk on the Armenian genocide of 1915, » Patterns of Prejudice, vol. 44, n° 4, 2010, p. 380.
19. Fra alle Lande, n° 2, 1876, p. 47-49.
20. Chedo Mijatovich [Čedomilj Mijatović], « The Problem of the Near East. I. Sultan Abdul-Hamid. A Character Sketch, » The Forthnightly Review, n° CCCCLXXVIII, New Series, Oct. 1, 1906, p. 577.
21. Vatche Ghazarian, éd., Armenians in the Ottoman Empire : An Anthology of Transformation, 13th-19th Centuries, Waltham (Massachusetts) : Mayreni Publishing, 1997, p. xxi ; J. E. Rosberg, Jordens Länder och Folk : Geografisk Handbok, vol. II, Stockholm : Bokförlaget Natur och Kultur, 1926, p. 165.
22. William M. Sloane, The Balkans : A Laboratory of History, New York : Eaton and Mains, 1914, p. 23.
23. Mac Coll Malcom, « Til belysning af det armeniske spørgsmaal, » in Gerhard Gran, publ., Samtiden. Populært tidsskrift for litteratur og samfundsspørgsmaal, vol. 6, Bergen : John Griegs Forlag, 1895, p. 318-336, 384-395.
24. E. Bernstein, Det Armeniske Folks Lidelser, Tale holdt i Berlin d. 28 Juni 1902, Copenhague : Jul. Gjellerups Boghandel, 1902. Traduction allemande : Die Leiden des armenischen Volkes und die Pflichten Europas, Berlin, 1902. Sur Bernstein, voir aussi Yaïr Auron, The Banality of Indifference : Zionism and the Armenian Genocide, Transaction Publishers, 2000, p. 110-111.
25. Johannes V. Jensen, Madame D’Ora, Copenhague et Kristiania [Oslo] : Gyldendal, 1904, p. 28-29.
26. Matthias Bjørnlund, « Karen Jeppe, Aage Meyer Benedictsen and the Ottoman Armenians : National Survival in Imperial and Colonial Settings, » Haigazian Armenological Review, vol. 28, 2008, p. 9-44.
27. Dansk Tidsskrift, 1903, p. 764 [les italiques sont d’origine].

[Matthias Bjørnlund est historien des archives danoises, spécialisé dans le génocide arménien. Il enseigne actuellement à l’Institut Danois pour les Etudes à l’étranger (DIS), à Copenhague.]

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Traduction : © Georges Festa – 11.2012.
Avec l’aimable autorisation de Matthias Bjørnlund et Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.