samedi 17 novembre 2012

Claire Feinstein - Les Disparus - Histoire d'un silence d'Etat

 
© 13 Productions, 2012

 

Dire la disparition, la perte, le refoulement. Dire la violence subie, tue, refusée. Car il s’agit là d’une étape ultime : nier jusqu’à la mémoire de ce qui fut.

A l’instar de l’Argentine des années 1976-1983, l’Algérie nucléarisée - autre tabou - des années 1954-1962 connut aussi ses desaparecidos, cette politique intentionnelle de disparitions forcées, reconnues – rappelons-le – comme un crime contre l’humanité imprescriptible par la Convention Interaméricaine sur la Disparition Forcée de Personnes, signée en 1994.

Car il y a toujours des survivants, des témoins, des descendants de survivants, des descendants de témoins. Ce fil d’Ariane d’une justice que d’aucuns sacrifièrent et continuent de sacrifier à la raison d’Etat, aux soi-disant impératifs d’une realpolitik aveugle.

Inspiré de la somme de Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat : les disparus civils européens de la guerre d’Algérie (SOTECA, 2011), ce documentaire de Claire Feinstein marque une étape clé après cinquante ans d’oubli assourdissant.

Car chacun savait. Chacun aurait dû savoir. La terreur a aussi sa politique, faite d’intimidations délibérées, de hasards soigneusement programmés, de haine savamment distillée. Silence officiel contre archives officielles. Lorsque l’historien tend la main aux oubliés, aux porteurs de lumière, et non de feu.

Dénouer le désordre apparent des choses, retrouver la logique profonde à l’œuvre, comparer les discours publics aux notes confidentielles. Lorsque les survivants prennent la parole – tel ce rescapé des mines de fer, militaire français détenu par le pouvoir algérien au sein d’un goulag qui ne dit pas son nom, puis sanctionné comme déserteur par sa hiérarchie d’origine -, il n’est plus possible de nier.

Lorsque des témoins oculaires disent l’horreur organisée, préméditée, il n’est plus possible de nier. Lorsque des avions militaires photographient, le jour même, des fosses communes, il n’est plus possible de nier.

A l’instar d’un Claude Lanzmann, Claire Feinstein fait ici œuvre d’humaniste. Un grand film. Pour repousser enfin le mensonge, la nuit. Nous sommes tous des disparus.

© Georges Festa – 11.2012.