vendredi 23 novembre 2012

Immigrés arméniens en Turquie : une histoire au féminin / Migranti armeni in Turchia, una storia al femminile

Eglise Sourp Hovhannès, Istanbul
© http://hetq.am


Immigrés arméniens en Turquie : une histoire au féminin
 
par Fazıla Mat
 


[D’après des estimations non officielles, entre 10 et 20 000 immigrés arméniens travaillent en Turquie sans les autorisations nécessaires. Il s’agit en grande partie de femmes. Mais ce sont les enfants de ces immigrés, auxquels l’éducation n’est même pas garantie, qui en pâtissent le plus. Notre reportage.]

Istanbul, cour de l’église arménienne Sourp Hovhannès. Chaque soir, le va et vient s’intensifie au coucher du soleil. Jeunes Arméniennes, travailleuses immigrées, se succèdent pour ramener chez elles leurs enfants à la sortie de l’école élémentaire, située au sous-sol de l’église. Une école « clandestine », fréquentée par 105 enfants, privés, pour la plupart, d’une carte d’identité, car nés en Turquie de parents sans permis de séjour. Une situation qui, dans toute la Turquie, concerne environ un millier d’enfants et qui représente un des problèmes les plus graves pour les immigrés arméniens qui se trouvent en situation « irrégulière ».

D’après des estimations non officielles, entre 10 et 20 000 immigrés arméniens travaillent en Turquie sans les autorisations nécessaires. Il s’agit en grande partie de femmes. Les difficultés économiques rencontrées en Arménie les ont amenées à se déplacer à l’étranger pour chercher du travail. Du fait de l’ampleur des possibilités offertes, Istanbul est devenue la principale destination pour nombre d’entre elles. Elles ont trouvé un emploi dans des usines, des ateliers de confection, ou bien font commerce entre les deux pays. La majeure partie travaille cependant à domicile comme femmes de ménage, aides pour personnes âgées et malades ou baby-sitter.

Récits d’immigrés

Les hommes, en revanche, restent le plus souvent sans travail : pour eux, l’occupation principale consiste à veiller à ce que rien de grave n’arrive à leur famille. Certains immigrés arméniens travaillent néanmoins auprès des orfèvres du Grand Bazar ou bien œuvrent comme cordonniers dans les ateliers de Gedikpaşa [Guedikpacha]. C’est le cas de A. « On est ici pour travailler. Qu’est-ce que je ferais ici, s’il y avait du travail en Arménie ? » En quelques mots, l’homme, qui préfère de ne pas décliner son identité, résume le motif pour lequel il se trouve à Istanbul avec sa femme et sa fille. A. tient à nous préciser que, pourtant, il ne se plaint de rien.

« J’ai trois enfants et le salaire d’enseignante que je percevais en Arménie ne nous permettait pas de vivre, » explique une des responsables de l’école élémentaire de Sourp Hovhannès, titulaire d’une licence, comme beaucoup d’autres Arméniennes qui ont choisi de quitter leur pays. « Nous vivons à Istanbul depuis sept ans. Au début, avant de commencer à travailler dans l’école, j’ai fait des ménages pendant quelques mois, mais je n’ai pas pu continuer car cela me pesait beaucoup de ne pas être traitée à égalité. »

Les familles arméniennes se regroupent essentiellement dans le quartier de Kumkapı, un des quartiers historiques des Arméniens « autochtones » d’Istanbul, dont la communauté compte aujourd’hui quelque 60 000 personnes. Là, les « chambres pour célibataires », économiques et tout juste convenables, destinées autrefois aux migrants en provenance d’Anatolie, se sont transformées avec le temps en logements pour les migrants venant de l’étranger, qui se retrouvent à partager des espaces étroits, y compris à plusieurs.

« Je suis ici depuis 2002 et je vis avec mon mari, ma fille et ma belle-mère. Quand on est arrivés, ce n’était pas facile de trouver un logement. On s’en est bien sortis, car il y avait déjà ma belle-mère. Mais maintenant, le téléphone arabe sur les pièces disponibles fonctionne dès la gare routière, » nous explique Y., mère d’une petite fille élève de CM2.

La gare dont parle Y. est la Emniyet Otogar où, une fois par semaine, partent et arrivent les autobus entre Istanbul et Erevan. Etant donné que la frontière entre la Turquie et l’Arménie est fermée, le voyage s’accomplit à travers la Géorgie. Pour arriver, il fait environ 36 heures de voyage. Le billet aller et retour coûte 100 dollars, une affaire comparée au billet d’avion Erevan-Istanbul qui peut atteindre les 750 dollars.

Pourquoi la Turquie ? Beaucoup d’immigrés fournissent la même réponse : « C’était la destination la plus proche, il y avait une population arménienne locale et puis entrer la première fois était plus facile, comparé à d’autres pays comme l’Ukraine et la Russie. Pour entrer, on n’a besoin que d’un visa touristique que l’on peut acheter à la frontière, qui coûte 15 dollars et qui est valable un mois. »

Mais c’est une fois arrivé en Turquie que les problèmes commencent. Car s’il y a du travail, c’est presque toujours au noir. Jusqu’en février dernier [2012], un étranger, s’il en avait les moyens économiques, pouvait renouveler son visa touristique en sortant 24 heures du territoire turc pour y rentrer à nouveau. Maintenant, en vertu de la nouvelle loi instaurée pour combattre le travail clandestin des immigrés, il y a obligation que le « touriste », après une période de résidence de trois mois maximum, ne puisse rentrer avant 90 jours passés en dehors de la Turquie.

Si, pour de nombreux immigrés, sortir de Turquie chaque mois était déjà hors de question, avec des revenus oscillant entre 550 et 800 dollars, aujourd’hui les choses deviennent encore plus compliquées. Et la perspective que les fournisseurs d’emploi se conforment à la règle, en versant les 780 dollars prévus par la loi, demeure presque toujours une chimère. De fait, rien de concret ne semble avoir changé dans la vie des intéressés : « On vit presque toujours dans l’angoisse d’être repérés et expulsés, » reconnaît madame M., qui s’inquiète.          

D’après R., au contraire, qui a rejoint il y a deux ans son mari et sa belle-mère (qui possèdent un permis de séjour en règle), « la police sait faire le distinguo. Ils ne touchent pas aux gens honnêtes qui travaillent. » Son mari a subi trois interventions chirurgicales, mais a le droit d’être admis dans les hôpitaux turcs. A l’inverse, toute personne en situation « irrégulière », qui tombe malade, est suivie à l’hôpital Soup Pırgiç [Saint-Sauveur], de la communauté arménienne d’Istanbul.

Pour R., la souffrance la plus grande est de ne pas pouvoir voir ses parents. Sa mère est venue les voir une fois, mais sa benjamine, âgée d’un an, n’a jamais connu ses grands-parents. « Si on y allait, on n’arriverait pas à rentrer aussi facilement… » Toute personne repérée à la sortie de la frontière ne peut rentrer qu’en versant une amende de 15 dollars pour chaque jour passé illégalement dans le pays, ou bien en acceptant de ne plus rentrer en Turquie durant cinq ans. « J’ai tous mes parents en Arménie, » raconte S. « Quand il y a un mariage ou un enterrement, on ne peut pas y aller et cela nous fait beaucoup souffrir. Le fait de réussir à envoyer de l’argent à la maison ne nous console en rien. »

Les enfants des immigrés fortement pénalisés

Mais ce sont les plus petits qui sont surtout pénalisés par cette situation. Lorsqu’un couple « irrégulier » d’Arméniens a un enfant en Turquie, il ne peut pas demander la citoyenneté aux autorités pour le nouveau-né. L’absence de relations diplomatiques entre Ankara et Erevan rend aussi les choses plus compliquées. L’enfant ne peut obtenir un passeport s’il ne va pas en Arménie, mais on ne lui fait pas passer la frontière s’il n’a pas de papiers d’identité. « Ma fille n’arrive pas à s’imaginer l’Arménie, quand je lui en parle. Pour elle, cette réalité est très lointaine, » nous confie une autre immigrée. Le serpent qui se mord la queue. Mais ça ne s’arrête pas là.

Cet imbroglio d’interdictions et de difficultés a des répercussions directes sur le droit des enfants à l’instruction. Les enfants des immigrés arméniens, avec un passeport arménien ou sans papiers d’identité, ne peuvent pas s’inscrire dans les écoles publiques turques. Depuis l’an dernier [2011], un règlement a autorisé ces enfants à pouvoir s’inscrire dans 17 écoles des minorités arméniennes locales en qualité d’ « hôtes », ce qui leur permet d’assister aux cours sans pouvoir obtenir un diplôme reconnu au niveau national.

Cette année, les inscrits sont peu nombreux, car, au dire des intéressés, pour les familles il y a toujours le risque d’être repérés et, en grande partie, du fait que le programme scolaire, tout en s’agissant d’écoles arméniennes, est entièrement modelé sur celui turc, sans la moindre référence au peuple arménien, ni à son histoire. Un programme qui, de toute manière, ne permettrait pas aux enfants de s’inscrire dans les écoles arméniennes, s’ils rentraient. Il y a aussi le problème de la langue : l’arménien oriental (parlé en Arménie) est en fait une variante de celui utilisé en Turquie.

L’école élémentaire de Sourp Hovhannès

L’école élémentaire de Sourp Hovhannès tente, depuis dix ans, de remédier à cette situation difficile, tandis que les autorités turques, étant donné l’absence d’alternatives valables, ferment les yeux sur son caractère « clandestin ». Six classes gérées par sept maîtresses bénévoles suivent le programme des écoles arméniennes.

« Au début, on comptait à peine sept gamins. Ils sont maintenant presque une centaine, y compris les élèves de maternelle. Cette année, on est arrivés à ouvrir un CM2, mais pour l’année prochaine, il n’y a plus de place, » nous précise une des responsables de l’établissement.

Diverses initiatives concourent à maintenir l’école sur pied : « L’église nous procure les espaces et se charge de toutes les dépenses. L’association Caritas, dès la troisième année, a commencé à nous fournir les repas pour les enfants et a mis à notre disposition deux personnes pour le ménage ; nous n’avons donc plus à nous en occuper, tandis que les livres nous sont envoyés par le ministère arménien de la Diaspora. La commune de Bakırkoy, l’an dernier, a aussi organisé des activités sportives pour les enfants, en fournissant des navettes pour le transport. Une fois, ils ont même organisé une visite dentaire. »    

Où iront ces enfants, lorsqu’il n’y aura plus de place ? « Deux de mes amis sont rentrés en Arménie chez leurs grands-parents, raconte N., 12 ans. Deux autres ont commencé à fréquenter les écoles arméniennes locales, mais ils nous disent que c’est totalement différent par rapport à ici. »

Sa mère se demande encore quoi faire. Elle ne semble sûre que d’une chose : « Un jour, même vieux, on retournera en Arménie. Les enfants doivent pouvoir conserver le lien avec leur pays d’origine. »

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Traduction de l’italien : © Georges Festa – 11.2012.