samedi 10 novembre 2012

La Maison Lepsius commémore son homonyme / Lepsiushaus Remembers Its Namesake

Lepsius-Haus, Potsdam, mai 2008
© de.wikipedia.org


La Maison Lepsius commémore son homonyme
par Muriel Mirak-Weissbach


POTSDAM, Allemagne – A Potsdam, non loin de Berlin, se trouve une admirable villa rénovée, connue sous le nom de Lepsiushaus, ou Maison Lepsius, qui fut la demeure familiale où le docteur Johannes Lepsius, pasteur et humanitaire allemand, vécut et travailla de 1908 à 1926. Depuis son ouverture officielle en tant que musée et centre de recherches en mai 2011, la Lepsiushaus est devenue un lieu d’expositions, de cours et de conférences liés au thème du génocide arménien de 1915.

Très récemment, la Lepsiushaus a accueilli un colloque international en l’honneur de son homonyme. Cette manifestation, en septembre dernier, a réuni des spécialistes venus de plusieurs universités d’Allemagne, de Suisse, des Etats-Unis et d’Arménie, dont le professeur Ashot Hayruni de l’Université d’Etat d’Erevan, ainsi que le professeur Margaret L. Anderson, de l’Université de Californie à Berkeley, qui éclaira de nombreux aspects de cette personnalité complexe et controversée.

Lepsius est connu de la plupart des Arméniens comme un Allemand courageux, qui intervint dans un effort pour mettre fin au génocide perpétré alors par le gouvernement Jeune-Turc en Turquie. Il se rendit en Turquie, afin de mettre sur pied sa mission humanitaire à Ourfa en 1896 et aider les victimes des massacres hamidiens, puis, après avoir entendu parler de rapports, via le ministère des Affaires Etrangères à Berlin, concernant de nouveaux massacres en 1915, il partit à nouveau aider les Arméniens. Il gagna Constantinople, espérant monter une initiative d’aide humanitaire pour sauver les Arméniens, mais fut empêché de voyager dans l’intérieur des terres par les autorités Jeunes-Turcs. Dans une rencontre personnelle célèbre avec le ministre de la Guerre, Enver Pacha, que Franz Werfel immortalisa dans sa saga Les Quarante Jours de Musa Dagh, Lepsius confronta Enver à la responsabilité politique et morale des Jeunes-Turcs et plaida auprès de lui la possibilité d’intervenir, afin de porter assistance à la population arménienne. Enver refusa. La seule chose que Lepsius put faire fut d’intervenir auprès des réfugiés arméniens, arrivant dans la capitale, aux côtés des missionnaires étrangers et d’autres témoins oculaires des massacres de masse, afin de compiler un rapport basé sur les témoignages susceptibles de documenter la tragédie alors en cours. Rapport qui ébranlera l’Allemagne et le monde entier.

Comme l’a rappelé le docteur Rolf Hosfeld, directeur de la Lepsiushaus, dans son discours programme, ce rapport, intitulé La situation du peuple arménien en Turquie, publié ensuite clandestinement à Potsdam en 1916, fit l’histoire, et pas seulement en Allemagne. Dans le propre pays de Lepsius, ce rapport imprimé en secret fut adressé à 20 000 exemplaires aux responsables de l’Eglise protestante, d’autres personnalités choisies, ainsi qu’aux éditeurs de la grande presse. Il fut rapidement confisqué et interdit par les autorités allemandes – l’Allemagne étant alors alliée au gouvernement Jeune-Turc – et Lepsius dut fuir en Hollande, où il continua sa campagne pour informer l’opinion publique mondiale de ce qui se passait en Turquie. En Amérique, où la tragédie des Arméniens était suivie avec attention, le récit de Lepsius fut présenté dans le New York Tribune en juillet 1919. « Le fait que l’accusation la plus percutante contre de tels crimes commis par un Etat puisse émaner d’un Allemand […], note Hosfeld, a dû étonner le lecteur du New York Tribune. »

C’est précisément ce fait qui a amené Hosfeld à définir Lepsius comme « un Allemand d’exception, » titre du colloque. Non seulement il critiqua ouvertement la politique d’un allié de sa nation durant la Première Guerre mondiale, mais il identifia cette politique Jeune-Turc comme faisant partie d’un « programme politique intérieur », visant « l’élimination de l’élément arménien de la population », rejetant toute idée que cela eût à voir avec des mesures militaires liées à la défense de la Turquie.

Comme l’a souligné Hosfeld, Lepsius « considéra son travail, dès le début, comme explicitement politique », dès les années 1890. Et il dut en payer le prix. Lorsque ses supérieurs dans l’Eglise protestante refusèrent de lui accorder du temps libre pour ses activités pro-arméniennes, il décida de démissionner et de travailler à titre individuel. Lepsius collabora avec le ministère allemand des Affaires Etrangères sur un projet de réforme en 1913, destiné à protéger la minorité arménienne, mais l’éclatement du conflit le rendit lettre morte. Lorsque les informations sur de nouveaux massacres parvinrent en Allemagne, il partit en Turquie, où il tenta sans succès de sauver les Arméniens. Ce qu’il réussit à réaliser grâce à sa documentation pour informer l’opinion publique allemande et internationale fut cependant d’une importance historique.

Lepsius ne fut pas et n’est pas seulement un héros. Comme l’a rappelé Hosfeld dans son discours et comme l’ont précisé d’autres conférenciers, il fut un homme de son temps. Tout en étant fermement opposé à la politique génocidaire des Jeunes-Turcs au plan religieux, politique et humanitaire, Lepsius « eut des difficultés à admettre pleinement ce qui fut qualifié de coresponsabilité de l’empire allemand dans ce premier grand massacre de masse en Europe, alors même qu’il parle en 1919 de génocide, » a souligné Hosfeld.          

_____________

Traduction : © Georges Festa – 11.2012.