mardi 20 novembre 2012

Les échanges entre les Arméniens et la Sicile au Moyen Age / Il business medievale tra gli armeni e la Sicilia

John William Waterhouse (1849-1917), Le Décaméron, huile sur toile, 1916
Lady Lever Art Gallery, Liverpool, R.-U.
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Les échanges entre les Arméniens et la Sicile au Moyen Age

par Marco Bais


 

Un jeune Arménien, fait esclave par des corsaires génois près de Laiazzo – l’actuelle Yumuryalik en Turquie – fut acheté comme Turc par un riche habitant de Trapani, qui le fit baptiser, l’affranchit et l’employa comme homme de confiance jusqu’au moment où, une fois découverte son histoire d’amour avec sa propre fille, il le fit condamner à mort. Tandis qu’il était conduit à la potence, le jeune homme fut reconnu par son père qui, à ce moment-là, logeait à Trapani en compagnie d’autres nobles arméniens envoyés à Rome par le pape. Ses origines nobles ainsi reconnues, il put épouser son aimée et gagner avec elle Laiazzo.

Dans cette nouvelle du Décaméron, affleurent quelques traits de l’image exotique de l’Arménien – comme la confusion avec le Turc ou l’allusion aux échanges « en arminien » sur lesquels joue la reconnaissance entre père et fils – communs à d’autres œuvres de la littérature italienne, que l’on songe simplement à l’hilarante imitation de la langue arménienne chez Goldoni. Boccace, néanmoins, ne cède pas à l’exotisme, mais met en scène un réseau de relations qui rapprochent l’Arménie de l’Italie.

De fait, les côtes arméniennes sont écumées par des corsaires génois, qui vendent ensuite les esclaves jusqu’en Sicile; Trapani est le lieu de transit d’une délégation arménienne en voyage pour Rome; enfin le mariage entre un Arménien et une Sicilienne et leur départ pour Laiazzo ne semblent pas être chose extraordinaire. L’Arménie du Décaméron est un royaume apparu en Cilicie aux temps des croisades avec le soutien des Etats européens et de la papauté, et qui a survécu jusqu’à l’invasion mamelouk de 1375. Il s’agit de la Petite Arménie, traversée en 1271 par Marco Polo, en partance pour le Cathay, lequel décrivit Laiazzo comme un lieu de transit obligé pour tous ceux qui voulaient s’engager en Asie. A cette époque, les rapports entre Arménie et Europe se firent plus intenses. Les souverains arméniens cherchèrent à favoriser les relations commerciales avec les Européens, accordant exemptions de droits de douanes, donations immobilières et droits en terme d’administration de la justice  Ces privilèges furent ratifiés par des documents rédigés en arménien et traduits en français ou en latin.

Un des quatre documents de ce genre, qui nous soit parvenu dans l’original arménien – précieux aussi du fait qu’il s’agit d’un témoignage rarissime de la langue administrative en usage dans le royaume d’Arménie – fut concédé précisément aux Siciliens par le roi Levon [Léon] V en 1331, en vertu par ailleurs du lien de parenté qui l’unissait au roi de Sicile. En effet, à sa majorité, Levon V avait fait assassiner sa première épouse pour épouser Constance d’Aragon, fille de Frédéric II (1272-1337), roi de Sicile (1295-1337), et veuve du roi de Chypre, Henri II de Lusignan (1271-1324). Ce document est aussi intéressant par les péripéties qui entourent sa transmission, liée à un des épisodes les plus douloureux de l’histoire sicilienne. Il partagea, de fait, le sort des documents des Archives de Messine, soustraites à la ville par les Espagnols en 1679 en représailles à la longue révolte lancée en 1674 et emportées en Espagne, où elles restèrent longtemps ignorées au sein des Archives des ducs de Medinaceli, jusqu’à ce qu’elles soient retrouvées et mises en valeur ces dernières années. 

De même, à la fin du 16ème siècle, à Messine même, l’on se souvient des marchands de Sis, capitale du royaume d’Arménie en Cilicie, et du Père Alichan – un des plus grands érudits arméniens au 19ème siècle – relatant les dires d’un voyageur arménien, selon lequel les Siciliens « désirent des familles arméniennes », explique-t-il, « tout comme les nôtres [à savoir les Arméniens] les désirent eux, pour leur profit. » Au milieu du siècle suivant, Alichan mentionne la présence à Venise de marchands arméniens en affaires avec Palerme et d’autres marchands siciliens. La même ville de Trapani, qui fait office de décor dans la nouvelle de Boccace, bénéficiait d’une position favorable quant aux routes commerciales entre le Levant et la Méditerranée occidentale, et devait aussi compter parmi ses habitants des Arméniens, comme le suggère la présence dans la ville d’un Francesco de Armenia en 1453 et un Pietro de Armenia en 1500, outre la construction d’un sépulcre national arménien, œuvre d’un certain Paolo Bogos en 1663.  

La Sicile, terre promise des Arméniens

Les premiers contacts attestés entre les deux peuples remontent à l’an 668 après J.-C., ils ne se limitent donc pas aux trois siècles d’existence du royaume d’Arménie en Cilicie et ne furent pas uniquement de nature commerciale. Les premiers contacts relevés remontent au moins au 6ème siècle après J.-C., lorsque l’Arménien Artabanes fut nommé commandant de l’armée byzantine dans l’île. Mezezius, qui aurait en 668 usurpé le trône après l’assassinat de l’empereur Constant II à Syracuse, pour être à son tour assassiné là aussi quelques mois plus tard, était d’origine arménienne. D’autres Arméniens arrivèrent dans l’île en tant que soldats de Byzance, ou bien persécutés et bannis de l’empire, comme les rebelles du thème des Arméniaques qu’en 793 l’empereur Constantin VI fit disperser en Sicile et dans d’autres îles. Le célèbre arabisant Michele Amart lie cet épisode au toponyme Qal’at al-Armanin, Rocher des Arméniens, rappelé par Ibn al-Atir (1160-1233) parmi les conquêtes arabes de l’année 861. 

La participation des Arméniens aux premiers heurts arabo-byzantins pour le contrôle de l’île est liée à l’épineuse interprétation des sources arabes. Ainsi, l’origine arménienne de Balata, qui s’opposa jusqu’à sa mort au rebelle Eufemio, allié aux Arabes, demeure incertaine, tout comme le fait que le patricien Théodote, envoyé en Sicile par Constantinople en 828-829 ait commandé un contingent arménien.

Un peu plus tard, en 1042, alors que désormais la Sicile tout entière était aux mains des Arabes, Messine résistait, défendue par un certain Katakalon, protospathaire [premier porte-épée] et commandant de la légion arméniaque.

D’autres indices révèlent des liens de nature religieuse entre la Sicile et le monde arménien. En 870, Pierre de Sicile, l’auteur énigmatique d’une Historia Manichaeorum [Histoire des Manichéens ou Pauliciens] (870), se serait rendu à Téphrique – l’actuelle Divrigi en Turquie -, centre des Pauliciens d’Arménie, afin de négocier la libération des prisonniers byzantins. Par ailleurs, quelques saints originaires de l’île ou liés à elle, comme saint Grégoire d’Agrigente et saint Pancrace de Taormina, sont commémorés dans le sinassaire arménien, tandis qu’une Vie en arménien de Grégoire le Thaumaturge raconte comment, en Sicile, celui-ci aurait mis fin à l’éruption d’un volcan qui menaçait une église, épisode inconnu des traditions grecque et latine de la vie du saint. Une présence arménienne en Italie méridionale évoque le sort des reliques de saint Bartholomée, liée à la première christianisation de l’Arménie, parvenues tout d’abord à Chypre, où s’était installée une communauté arménienne, afin de gagner ensuite les îles Lipari, peu avant l’an 600, et finalement trouver refuge à Bénévent, lors des premières incursions arabes.  

D’après Alichan, le même saint Grégoire l’Illuminateur, artisan de la conversion de l’Arménie au 4ème siècle, fut proclamé en 1753 gardien et protecteur de Palerme, où furent transférées une partie de ses reliques et dont l’église paroissiale de Nisoria, dans le diocèse de Nicosie, aujourd’hui consacrée à saint Joseph, aurait porté le nom. La présence des Arméniens à Messine, dans le premier quart du 18ème siècle, serait en revanche attestée – toujours selon Alichan – par leur participation au pèlerinage à Rome à l’occasion du jubilé de 1725.

Des sources de nature et d’époques différentes témoignent ainsi que les contacts entre le monde arménien et la Sicile furent durables et concernèrent maints aspects politiques, économiques et religieux, constituant un chapitre non négligeable de l’histoire insulaire, qui reste encore à écrire. 

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Source : http://www.comunitaarmena.it/comunicati/repubblica%20pa%20131006.html
Article repris de La Repubblica (Palerme), 13/10/2006.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 11.2012.