mercredi 14 novembre 2012

Mikael Nalpantian (1829-1866)

Mikael Nalpantian (1829-1866)
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Mikael Nalpantian
Œuvres choisies
Erevan (Arménie) : Sovedagan Krogh, 1979, 602 p.
 
par Eddie Arnavoudian
 
Groong, 21.02.2000


L’état présent de notre nation est misérable,
Ici soumission et pauvreté parlent haut et fort.

Mikael Nalpantian


Célèbre principalement pour deux poèmes, ‘Liberté’ et ‘Jours d’enfance’, Mikael Nalpantian (1829-1866) est aussi, sans conteste, le plus durable de ce groupe d’intellectuels et de militants politiques, qui formèrent l’avant-garde de la renaissance culturelle de la nation arménienne, au milieu du 19ème siècle. Il apporta d’éminentes contributions dans quasiment tous les domaines – éducatif, linguistique, esthétique, philosophique, littéraire, économique et politique – rendant les idées des Lumières et des révolutions européennes pertinentes pour l’Arménie d’alors. Il mourut à 37 ans. Or ce qu’il nous a légué témoigne d’un homme de génie, dont les écrits demeurent du plus haut intérêt pour la société contemporaine.

Nalpantian était animé d’un profond dévouement envers ces nobles idéaux, qui inspiraient les meilleurs des hommes et des femmes de son époque. « Dans les limites de nos forces, déclare-t-il, nous avons le devoir impérieux de servir l’humanité. » Il soulignait aussi néanmoins, et ce sans contrevenir à ses convictions humanistes, que « l’essence et le but de mon existence est d’assurer et de défendre les droits de la nation arménienne opprimée. »

Aujourd’hui, si le peuple d’Arménie veut surmonter la terrible désintégration nationale qu’il subit, il ne peut mieux faire qu’emprunter, en premier lieu, la voie ouverte par Nalpantian. Il y trouvera les éléments vitaux d’un programme susceptible de le préserver d’un nouveau siècle de souffrances et d’un possible anéantissement en tant que nation.

A. L’intellectuel national modèle

Nalpantian ne cessa de critiquer toutes les formes d’injustice sociale et d’oppression politique. Il déclara la guerre au clergé arménien ignare, bigot et despotique, ainsi qu’à ses alliés séculiers, qui exploitaient le peuple, à l’instar d’un tyran féodal et cruel. Cette élite corrompue et vénale, pour l’essentiel des agents de la domination ottomane et tsariste en Arménie, prétendait être seule représentative légitime du peuple. « Non ! » s’insurge Nalpantian :

« Au sein de notre nation, de nos jours, existent des points de vue autres et des chemins autres ; il n’y a pas d’autre drapeau, il faut désormais livrer bataille. »

Homme de la Renaissance, esprit universel d’une érudition sans égale, sa vision s’appuyait sur les meilleures réalisations en matière de savoir et de culture internationale (y compris, par ailleurs, arméniennes). Il possédait un savoir expert de la philosophie, des sciences naturelles, de la théorie des arts, de l’économie, de la politique et de l’histoire. Il avait aussi une profonde connaissance de l’histoire de l’Arménie et du Caucase, du développement de ses nations et de leurs problèmes sociaux. C’est sur la base de ce vaste volume de savoir qu’il entreprit de contester à la fois le régime colonial et la tyrannie du clergé en Arménie.

Tant que demeureront, ne fût-ce qu’un soupçon, ces maux qu’il vilipenda avec tant d’intransigeance et d’éclat, les écrits de Nalpantian garderont un aspect contemporain. Néanmoins, sa modernité marquante est repérable non tant au travers de telle ou telle analyse, que dans une approche intellectuelle empreinte d’une synthèse réconfortante des notions de « raison », « humanisme » et « nationalisme ».

A une époque où l’obscurantisme religieux et social du clergé occupe le devant de la scène en Arménie, Nalpantian rejette courageusement foi et obéissance en tant que principes directeurs de vie :

« Car la liberté ne peut subsister dans le cadre du commandement et de l’obéissance. Nous ne reconnaissons que la conviction, qui n’est pas aveugle et qui, contrairement à un ordre, n’abuse pas de notre compréhension. Nous reconnaissons la conviction, car elle émane d’un examen conscient des faits et des causes. »

L’étude rationnelle de tous les phénomènes, non encombrés par le dogme, le préjugé et la foi aveugle, doit être le point de départ de chaque action, en sorte que :

« En défendant ou en condamnant les personnes ou leurs actions, nous ne devons partir que de ces résultats incontestables, lesquels découlent d’une pensée libre et d’un rationalisme salutaire. »

L’usage du terme « rationalisme salutaire », chez Nalpantian, n’est pas une posture rhétorique. Il s’agit d’un élément central de sa pensée tout entière. Utilisé pour réfuter ce concept de « raison », réduit à une catégorie philosophique neutre, académique, abstraite, dénuée de toute signification humaine ou sociale. Pour Nalpantian, la raison constitue une catégorie du savoir humain et doit donc être animée d’un élan humaniste et démocratique. En tant qu’êtres humains, « une vie humaine doit être notre préoccupation majeure. Rien ne doit nous inquiéter, sinon les nécessités réelles et essentielles des hommes et des femmes. »

Ainsi, le savoir qui n’a pas comme fin le progrès de l’homme, « qui n’est pas construit à partir de l’expérience de la vie humaine et qui ne renvoie pas à cette existence, est vide et illusoire. » Le savoir et, avec lui, la « raison salutaire » doivent donc servir « le bonheur de tous », sans égard aux distinctions de race, de genre, de religion ou de nationalité.

De nos jours, alors que la notion de savoir objectif et socialement utile est largement tournée en dérision, la pertinence de l’approche de Nalpantian s’impose d’elle-même. Il nous propose un critère irréductible et indiscutable pour juger de toutes les questions nationales ou sociales : de quelle manière et dans quelle mesure répondent-elles aux nécessités « réelles et essentielles » de l’humanité.

B. La renaissance de la nation arménienne

Passant en revue le destin des révolutions européennes des 18ème et 19ème siècles, Nalpantian relève avec amertume que les slogans de « liberté, égalité et fraternité n’ont laissé leur marque que sur quelques pièces d’or [ou] ont été condamnés à disparaître sous plusieurs couches de peinture blanche. » Il était résolu à ce que tel ne fût pas le cas, s’agissant du combat des Arméniens. Notant comment ces slogans furent détournés par des minorités, il entreprend d’insuffler un contenu humaniste et démocratique au concept de « nation ». Ce faisant, il ne dévia jamais de la prémisse suivante :

« Améliorer la condition de l’humanité, voilà le véritable savoir : adoptez la ligne de conduite que vous voudrez, mais ayez cela comme ambition. »

Nalpantian tint compte de l’oppression infligée à des dizaines de millions d’êtres humaines par les empires russe, britannique et ottoman. En réaction à leurs affirmations selon lesquelles le régime impérial contribuait à « civiliser des peuples sauvages et primitifs », Nalpantian réplique :

« Nous ne pouvons oublier le fait que leur conception de la civilisation est très différente de la nôtre. Les prisons sont leurs écoles, la police et les militaires leurs professeurs, la chaîne est leur instrument d’instruction et l’exil leur école de morale. La potence et la mise à mort leur chemin conduisant au ‘bonheur éternel’. »

Dans un tel système mondial, « les peuples opprimés ne peuvent assurer leur libération qu’au moyen de la lutte nationale », elle-même une étape dans le projet gigantesque de libérer l’humanité tout entière des chaînes de l’oppression, de la misère et de l’ignorance. Patriote et nationaliste du meilleur aloi, Nalpantian rejetait le nationalisme chauvin, non démocratique – « aveugle et fanatique » - de puissances impériales qui, « voulant faire bombance, se réjouissent de massacrer le bétail d’autrui. » Il plaida pour un nationalisme démocratique et populaire, qui pût rester « exempt de critiques », à la seule condition qu’il acceptât lui aussi « l’égalité de toutes les autres nations » et qu’un tel nationalisme « travaille à améliorer la situation de l’humanité dans son ensemble. »

Après avoir instauré cette dimension internationale, Nalpantian entreprend de définir la structure interne de la nation. « Par le terme de nation, soutient-il, nous devons entendre le peuple et non ces quelques familles qui se sont enrichies au moyen de la sueur et du sang du peuple. » L’indépendance nationale n’est souhaitable que si elle contribue à assurer les intérêts « véritables et essentiels » de l’homme et de la femme ordinaire. Après tout,

« Nous n’avons pas voué notre existence et notre plume aux riches. Barricadés derrière leur opulence, ils sont protégés de la pire tyrannie. Mais l’Arménien pauvre, cet Arménien exploité, nu, affamé et misérable, exploité non seulement par des étrangers, mais par ses propres élites, son propre clergé et sa propre intelligentsia mal éduquée, voilà l’Arménien qui mérite et exige notre attention. »

Pour Nalpantian, le nationalisme n’est pas un phénomène unilatéral ou abstrait, au service d’un pan unique de la société. Il ne s’agit pas simplement d’une réalité spirituelle, mystique, métaphysique ou culturelle, visant à élever l’âme de l’intelligentsia. « Le nationalisme abstrait est absurde. » Naturellement, l’édification de la nation exige le développement d’une langue, d’un art, d’une littérature et d’une culture nationale. Mais elle ne saurait aucunement se réduire à cela. « Devrions-nous nous soucier de préserver notre patrimoine, notre langue, nos traditions, en un mot, notre nationalité ? » s’interroge-t-il pour la forme.

« Uniquement si tout cela vous donne le droit de profiter des richesses de la terre et donc de vous affranchir de la servitude et de la misère. »

C. La justice sociale dans la construction de la nation et la question économique

Développant ses positions sur la nation, Nalpantian maintient catégoriquement que «  si le problème de l’économie ne figure pas au centre même de l’édification de la nation, celle-ci est sans fondement, fondée sur de fausses prémisses, vouée à s’effondrer. »

Etant donné que l’agriculture est alors la forme dominante de production de richesse sociale, Nalpantian écrivit un remarquable essai, intitulé L’agriculture, la bonne voie. Les principes qu’il avance s’appliquent toutefois à toute forme de production de richesses que l’on puisse considérer. Son argument est simple : nulle nation ne peut être libre, si elle est économiquement dépendante d’autres nations. Il n’existe qu’une seule manière conduisant à une véritable libération nationale : le développement d’une économie indépendante au sein de la patrie.

« Ce n’est que lorsque la nation commence à cultiver sa terre (à savoir, développer son économie) que l’on peut parler de commerce (et d’économie), qui soit véritablement arménienne et nationale. »

Nalpantian critique d’une plume acerbe ces idées largement répandues, selon lesquelles la richesse des marchands arméniens dans la diaspora, à Tiflis [l’actuelle Tbilissi – NdT], Bakou, Bolis [Constantinople – id.] et plus loin encore, témoigne d’une renaissance de la nation arménienne. Non, dit-il, car « même si, conséquence de ce commerce, quelques centaines se sont enrichis et reçoivent une éducation européenne, l’état de la nation arménienne dans son ensemble continuera de rester paralysé et statique. »

Le commerce pour les nations dépourvues d’une économie indépendante :

« n’est d’aucune façon national et n’a absolument rien à voir avec l’intérêt national [arménien]. […] Les marchands arméniens se font les valets des intérêts de l’Europe. […] Pour être franc, ces gens qui se qualifient de négociants et de marchands ne sont, en réalité, que des intermédiaires des puissances européennes. Ils ne servent pas les besoins du peuple arménien. »

Une économie indépendante n’est cependant qu’une première, et en aucun cas suffisante, condition pour une économie authentiquement nationale. Elle doit aussi comporter un fondement démocratique et égalitaire. « A quoi servent quelques millionnaires parmi des millions qui ont faim ? » demande-t-il. L’homme et la femme ordinaire ne peuvent être « véritablement libres, si le besoin matériel les contraint à s’asservir à autrui, dans le seul but de procurer du pain à leur famille. » Nalpantian propose donc un système économique qui reconnaît le fait que la richesse de la nation « appartient au peuple dans son ensemble » et que « chaque membre de la communauté a un droit égal de profiter pour toujours »  des fruits de cette richesse.

Il est important de noter que l’approche de Nalpantian anticipe maintes théories ultérieures du « développement dépendant et sous-développement », élaborées par les théoriciens du Tiers-Monde pour comprendre et surmonter l’arriération et la pauvreté de leurs nations. Aujourd’hui, au nom de la « globalisation », beaucoup rejettent ce genre d’idées, ainsi que l’indépendance nationale, comme de vaines reliques du passé. Ils ignorent opportunément le fait que la globalisation est en fait un euphémisme, masquant la domination des grandes puissances sur les nations plus petites et plus pauvres. De nos jours, grâce à leur contrôle d’institutions globales telles que le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC, une poignée de grandes puissances dicte les politiques économiques de nations plus petites, les assujettissant aux intérêts de leurs multinationales.

L’Arménie moderne n’est devenue guère plus qu’un supermarché de seconde zone pour produits fabriqués à l’étranger, objets de trafics, à l’occasion, par des intermédiaires accessibles seulement à une petite minorité de citoyens aisés. Quant au peuple, ces mêmes institutions globales, non élues, insistent sans cesse sur de nouvelles coupes dans les aides sociales et autres dépenses publiques, réduisant d’autant un niveau de vie déjà proche de la pauvreté. Résultat, des gens contraints par centaines de milliers de fuir leur terre natale.

Comment ne pas songer à l’actuelle république d’Arménie, en lisant les observations de Nalpantian sur la désintégration constante de l’Arménie historique, tandis que nombreux sont ceux qui, autour de lui, saluent « une inévitable renaissance nationale » ? Dans une prose poignante, il décrit comment l’Arménie historique est dépouillée de ses meilleures ressources humaines, tandis que ses habitants prennent par centaines de milliers la route de l’émigration. Pendant ce temps, au pays, leur terre tombe en jachère et ne sert plus à rien. C’est comme si Nalpantian parlait du 21ème siècle, lorsqu’il prévient :

« Tant que notre nation ne sortira pas de ce moule, tant qu’elle n’opèrera pas une révolution économique, le progrès est impossible. »

D. L’héritage de Nalpantian pour le 21ème sècle

Nalpantian demeura fidèle à ses convictions humanistes et nationales. Militant et travailleur infatigable, il créa des liens et collabora avec des intellectuels arméniens de sa trempe à Constantinople, Londres, Paris et Moscou. Il mena une action clandestine, faisant passer ouvrages et argent, afin d’aider la cause. Il établit des liens avec des révolutionnaires russes tel que Herzen et Bakounine, instaurant des contacts avec le mouvement garibaldien en Italie. Mettant en pratique ce qu’il professait, il fut haï et voué aux gémonies par la classe dirigeante arménienne et la police tsariste. Attaqué et persécuté sans relâche par ces derniers, il connut la faim, fut emprisonné et conduit à une mort prématurée.

Vers la fin de sa vie, il écrit :

« Depuis longtemps, j’ai appris à souffrir. Au cours de mon existence, jamais je n’aurai connu les roses fleurir. Mon cœur est un océan de sang. Mais j’ai en moi une énergie telle que nul ne pourrait lire ma situation sur mon visage. »

Nalpantian mourut en exil – du fait des persécutions, de la maladie et de l’épuisement. Mais tant qu’une nation arménienne et un Etat arménien continueront d’exister, ce message restera des plus pertinent. Un ami arménien faisait récemment observer que, chaque fois qu’il se rendait à Haïti et en République Dominicaine, dévastés par la misère, il « ne pouvait s’empêcher de penser que l’avenir de l’Arménie ne soit guère différent. »

Creuser l’héritage de Nalpantian, en l’utilisant comme un dispositif intellectuel susceptible de contribuer à une stratégie de survie, peut nous aider à éviter le glissement apparemment inévitable de l’Arménie vers ce que Parouir Sévak nommait « un nouvel âge de ténèbres ».  


[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian est l’auteur d’essais littéraires et politiques parus dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]       

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Traduction : © Georges Festa – 11.2012.