samedi 17 novembre 2012

Sébéos - Histoire / History

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Sébéos
Histoire
Antélias – Beyrouth, 1990, 288 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

Groong, 08.09.2004

 

Dans les annales de l’histoire arménienne, la chronique de l’évêque Sébéos, au 7ème siècle de notre ère, illustre une période singulièrement triste. Après l’Histoire de l’Arménie de Ghazar Parpetsi [Lazare de Pharbe] au 5ème siècle, qui clôt l’âge d’or classique de la littérature arménienne, nous ne possédons aucun autre historien jusqu’à Sébéos, qui rédige la sienne en 661 après J.-C., et couvre en détail la période entre 589 et 661. La parole de Sébéos est radicalement différente de celle de ses prédécesseurs. Il s’exprime dans une langue empreinte de froideur, indifférente, dépassionnée. Son récit n’a rien de la vision, de l’espérance, de la réprobation morale, de la contestation violente ou de la volonté de remédier, de l’exhortation ou des encouragements que l’on rencontre chez ses prédécesseurs. Comme si Parpetsi, ayant enregistré l’ultime tentative épique d’un ordre féodal encore relativement confiant, voyait ses fameux pressentiments d’effondrement confirmés par Sébéos.

Monseigneur Sébéos nous parle d’une période d’impuissance au regard de l’élite féodale arménienne, une époque où elle se trouve réduite à guère plus qu’un pion ou un instrument dans les desseins des grandes puissances voisines. Laïcs et religieux sont divisés et désorganisés, sans aucune force dotée de quelque ambition politique d’envergure ou d’un pouvoir centralisateur indépendant. S’il se montre prodigue d’éloges, s’agissant du courage et des prouesses guerrières de la noblesse, Sébéos montre que celle-ci ne sert que des intérêts étrangers, et non arméniens (p. 122, 133). Quant au territoire arménien, il n’est là que pour la forme, théâtre de guerre où des empires rivaux mesurent leur puissance, afin de prendre l’avantage dans la totalité de la région (p. 139, 142, 145-6).

On peut mesurer l’étendue de l’affaiblissement de l’ordre féodal arménien via le contraste entre le tableau que Sébéos livre de son époque et celui de son résumé de l’histoire arménienne qui précède, par lequel son ouvrage débute. La première partie se lit comme une épopée de résistance à l’oppression. Evoquant son combat contre Bel, Haïk, le père mythologique de la nation arménienne, est dépeint comme un homme entêté et indépendant, qui « refuse la servitude » et « rejette les demandes de s’adresser à Bel comme à un dieu » (p. 76). Alors que « toutes les autres nations se plièrent immédiatement à la volonté de Bel, » Haïk « refusa de se soumettre ou de servir. » (p. 77). Plus tard, après la défaite d’Ara le Bel et la conquête de l’Arménie par la reine Sémiramis [Chamiram] d’Assyrie, les Arméniens à nouveau « se révoltèrent et s’affranchirent de leur servitude à l’égard des rois assyriens. » (p. 79). Ce thème de la résistance et de la révolte se poursuit à travers le résumé de la bataille de Vartanantz, en 451 après J.-C., contre les Perses (p. 92) et les guérillas de Vahan Mamikonian, qui marquèrent les années 470-480 (p. 94). L’histoire que Sébéos livre de son époque ne suggère en rien un tel élan de liberté.  

I. Impuissance au sein de la rivalité des grandes puissances

L’ouvrage de Sébéos n’est pas, à vrai dire, une histoire de l’Arménie, même si l’Arménie y occupe une place centrale. Sébéos s’intéresse plutôt aux conflits entre Byzance et la Perse au 7ème siècle, dans la mesure où ces deux puissances luttent pour dominer en totalité le Moyen et le Proche-Orient, puis au défi que représente pour elles l’empire arabe émergent. Il montre que les empires byzantin et perse, en proie à des dissensions internes et à des conflits mutuels, menaçant toujours de déboucher sur une guerre civile, finirent par s’avérer tous deux faibles devant l’offensive arabe. C’est dans ce contexte que l’Arménie apparaît, au mieux, guère plus qu’un bien foncier, un comptoir marchand dont d’autres se jouent. Au pire, une nuisance et un obstacle qu’il convient d’éliminer.

Vers 590 après J.-C., l’empereur de Perse Khosro II (qui régna en 589-590, puis de 591 à 628), espérant ravir sa couronne perdue, fait appel à l’empereur byzantin Maurice (règne de 582 à 602) pour l’aider au plan militaire. En échange, il promet à celui-ci : « Toutes les terres assyriennes, de l’Aroustan jusqu’à la cité de Nisibe [Nisibin] ; ainsi que la terre d’Arménie, tout le territoire allant de Danouder aux plaines de l’Ararat, de la cité de Dvin jusqu’aux rives du lac de Van et à la terre d’Arestavan. » (p. 104).

La perspective d’une part substantielle de l’Arménie se révèle irrésistible. Aussi, pour aider Khosro II, Maurice va jusqu’à dépêcher quelques formations militaires arméniennes sous sa juridiction. S’étant assuré le contrôle d’une plus grande partie de l’Arménie, Maurice accéléra la mise en œuvre de la politique byzantine stratégique, consistant à priver l’Arménie de sa noblesse et de ses forces militaires. Le tout préludant à une assimilation religieuse et culturelle (p. 121), participant d’un projet global visant à éliminer l’Arménie comme entité sociale et politique séparée et identifiable. S’expliquant dans un message adressé à Khosro II, désormais installé sur le trône, Maurice ne mâche pas ses mots.

« Les Arméniens, écrit-il, […] sont une nation sournoise et indisciplinée qui, placée entre nous, est cause de désordres. Viens, je rassemblerai les miens [à savoir, la noblesse arménienne et ses forces militaires] et je les enverrai dans la Thrace ; quant à toi, regroupe les tiens et envoie-les à l’est. S’ils meurent, nous trouverons nos ennemis morts. S’ils tuent, ils auront tué nos ennemis. Dans les deux cas, nous pourrons vivre en paix, ce qui nous est impossible s’ils demeurent dans leur terre. » (p. 114)

En conséquence, les deux dirigeants entreprennent de déployer les troupes arméniennes sous leur commandement vers les lieux les plus éloignés de leurs empires (p. 114, 119, 125, 131, etc.). Conduire une telle politique en Arménie sans une élite féodale autochtone et sans ses forces militaires autochtones entraîna une instabilité et un manque de fiabilité notoires de la noblesse arménienne. Manœuvrant et évoluant sans cesse entre les sphères d’influence grecque et perse, la noblesse arménienne en vint à être considérée comme un allié politique intrinsèquement douteux ou bien un agent du régime impérial. Tant qu’elle conserva une part d’autonomie politique et de pouvoir militaire, cette même noblesse représenta une perspective permanente de rébellion, affaiblissant un flanc important des deux empires.

Ce tableau général ne connut aucun changement substantiel, y compris durant l’unique période où l’Arménie disposa d’un pouvoir significatif, que relate Sébéos – l’époque de Théodoros Rechtouni et des invasions arabes en Arménie. Bien que temporairement contenus par la résistance de Rechtouni, les Arabes remplacèrent simplement les Perses pour disputer à l’empire byzantin la possession de l’Arménie. Ordonnant à l’empereur byzantin Constant II Héraclius de mettre fin à son invasion de l’Arménie, « l’émir arabe déclara : « L’Arménie m’appartient. N’entre pas ici. Si tu le fais, j’attaquerai en sorte que tu ne puisses pas t’échapper. » Constant II rétorqua : « Cette terre est mienne et je m’y rendrai. Si tu attaques, […] Dieu en sera juge. » (p. 199).

II. Une élite turbulente et impuissante
            
Dans un remarquable essai, Nikol Aghbalian résume admirablement le caractère de la noblesse arménienne décrite par Sébéos. Les féodaux arméniens « n’ont entre eux ni foi, ni confiance », ils « exploitent leur propre nation » et, s’ils sont « turbulents sous une domination étrangère, » ils sont en réalité « incapables d’assurer son indépendance. » (1) Dépourvue de toute base solide ou de quelque projet politique cohérent, cette élite n’eut pas les moyens de tirer parti des troubles à l’œuvre parmi les Grecs et les Byzantins. Ses tentatives de révolte furent minces, sans conviction et manquèrent d’une puissante direction centrale. Si bien que les épisodes de résistance furent mort-nés, fragmentaires, quand ils ne tournaient pas à la farce.

L’approche de cette période par Aghbalian et son appréciation de la noblesse arménienne révèlent un intéressant paradoxe historique. Son appartenance à la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA) conduisit les marxistes d’Arménie soviétique à le dénoncer comme un nationaliste à l’esprit étroit. Pourtant, ce nationaliste présumé décrit la noblesse arménienne en termes de classe, comme une élite féodale corrompue, opposée à la nation. Ses critiques marxistes soviétiques, de leur côté, présentent fréquemment cette même noblesse, comme si elle incarnait à chaque époque quelque ambition populaire, patriotique et même démocratique ! Ce contraste mériterait qu’on s’y arrête, ne serait-ce que parce qu’il éclaire des expressions altérées de nationalisme qui se développèrent au sein de la société arménienne soviétique. Mais revenons à Sébéos…

Sébéos s’érige rarement en juge dans ses observations. Mais, peut-être sans le vouloir, ses descriptions d’une noblesse inefficace et vénale sont cinglantes. En 589 après J.-C., une groupe de familles nobles « s’unirent dans le but de s’affranchir de leur servitude à l’égard des Grecs, espérant installer leur propre roi, afin d’éviter un destin mortel en Thrace. Elles préféraient vivre et mourir pour leur patrie. » Néanmoins, les espoirs d’un profit personnel rapide menèrent à la duplicité, « d’aucuns trahissant leurs semblables (devant le roi), s’enfuyant ensuite pour se cacher. » (p. 121). Plus tard, vers 594-595 après J.-C., Samvel Vahévouni et ses alliés pillèrent une caravane de l’empire perse, emplie de trésors, visant à acheter leur loyauté. Leur objectif, écrit Sébéos, était d’ « utiliser ces richesses pour gagner à leur cause les Huns et, grâce à leur soutien, combattre les deux monarques (byzantin et perse) et ainsi recouvrer, par la force, leur terre. » Mais l’entreprise échoua, car « leur ambition s’effilocha à leur arrivée au Nakhitchevan. Se méfiant mutuellement, ils se répartirent le trésor et marquèrent une halte en un lieu nommé Djahouk. » (p. 115-116).

Unique contrepoint à cette incapacité, le prince Théodoros, de la lignée des Rechtouni. Basé dans la province du Vaspourakan, il apparaît comme un courageux soldat et un habile stratège. Alors que la noblesse arménienne, dans son ensemble, est « plongée dans des querelles intestines » qui « condamnent le pays […] à l’effondrement » (p. 166) : « Seule sa crainte de Dieu et sa bravoure [i.e. Théodoros Rechtouni] maintinrent son armée en état. Grâce à sa courageuse sagesse, il garda sa province sous un contrôle constant et causa de notables difficultés à ses ennemis. » (p. 166).  

Rechtouni déploya suffisamment d’énergie pour manœuvrer avec succès entre les puissances grecque et perse, parvenant ainsi à obtenir un minimum de reconnaissance de leur part (p. 177-178). En tant qu’allié semi-autonome des Grecs, il combattit avec succès l’invasion arabe (p. 179), tout en résistant simultanément aux tentatives des Byzantins pour absorber l’Eglise arménienne (p. 181). Mais la renommée de Rechtouni reposera principalement sur son rôle dans la résistance aux invasions arabes de l’Arménie à la moitié du 7ème siècle.

En 640, tandis que les premières expéditions arabes atteignaient l’Arménie, la noblesse arménienne vacillait, au bord d’une désintégration finale. Néanmoins, en 643, Rechtouni parvint à rassembler suffisamment de forces pour « les [les envahisseurs arabes] anéantir lors d’un carnage immense […], s’assurant une grande victoire. » En 646, il réussit à chasser entièrement d’Arménie les armées arabes. En 652, il fut suffisamment puissant pour abandonner son alliance avec les Grecs en position de faiblesse et négocier en termes plus favorables avec les Arabes. L’étendue de l’autonomie qu’il assura pour la partie de l’Arménie qui tomba sous sa sphère d’influence, apparaît clairement dans la déclaration des autorités arabes : « Que la présente soit ma déclaration de paix entre vous et nous, aussi longtemps que vous le désirerez. Durant trois ans, je n’exigerai aucun impôt de vous. Par la suite, vous devez promettre de ne payer que ce qu’il vous plaira. Gardez 15 000 soldats parmi les vôtres et soutenez-les par vos propres moyens, que je décompterai de vos impôts […] Je n’enverrai aucun émir ou officier arabe dans vos châteaux. L’ennemi n’entrera pas en Arménie. Et si les Grecs vous attaquent, je vous aiderai avec autant de troupes que vous jugerez nécessaires […] » (p. 198-199).

L’esprit de ressource et la bravoure de Rechtouni lui acquirent un renom durable dans la mémoire populaire et il entra dans le Panthéon de légende, cet « Oncle Toros » que beaucoup révèrent à travers l’épopée de David de Sassoun. Mais sa position était fondamentalement intenable. Il n’existait aucun fondement social fort sur lequel Rechtouni eût pu s’appuyer, afin de susciter une résistance pérenne à l’invasion arabe, dont le tableau des assauts dévastateurs clôt le récit de Sébéos.

Ce n’est que dans la narration des destructions arabes de l’empire perse, de la neutralisation de l’empire byzantin et des ravages causés par les Arabes en Arménie que la prose de Sébéos se fait passionnée. Il souligne ce climat d’horreur et de terreur profonde, auquel feront écho les auteurs arméniens qui suivront, méditant sur les invasions arabes qu’ils considérèrent tous comme sans précédent en termes de sauvagerie et d’effet destructeur. Au sujet de la défaite des Perses par les armées arabes qui « s’emparèrent de 22 forteresses, massacrant tout le monde à l’intérieur, » Sébéos écrit :

« Qui pourrait décrire la catastrophe terrifiante de l’attaque arabe qui embrasa à la fois la terre et la mer ? Il y a longtemps, le saint prophète Daniel avait prédit ces malheurs qui allaient s’abattre sur la terre […] Daniel utilise quatre bêtes sauvages comme symboles pour décrire les quatre royaumes qui parcourraient le monde […] Le quatrième […] fut le royaume des Arabes qui allait être pire que tous les précédents […] » (p. 175-6)

Sébéos et ses successeurs, tels que Ghévond et Aristakès Lastivertsi, avaient de bonnes raisons de voir dans l’occupation arabe de l’Arménie une calamité inédite. Cette occupation sapa les fondements économiques, politiques, sociaux et démographiques d’un Etat cohérent, ce dont l’Arménie ne se remettra jamais véritablement. Néanmoins, contrairement à eux, l’ouvrage de Sébéos propose un cadre plus vaste pour comprendre cette présentation historique, des plus exacte, des invasions arabes.

La nation arménienne a certainement vécu quelques-unes des décennies les plus sombres durant l’occupation arabe. Mais les élites de son voisin chrétien byzantin n’eurent de cesse de fracturer et de détruire la capacité des féodaux arméniens à résister à la domination arabe. Au cours des cent ans qui suivirent la première invasion arabe de l’Arménie, la politique byzantine dépouilla sciemment l’Arménie de sa puissance militaire. Son action politique, militaire, religieuse et administrative visa à réduire la force et l’autonomie de l’Arménie. La politique de l’empire byzantin contribua ainsi de manière significative à ouvrir les portes de l’Arménie à la conquête arabe (2).

Autrement dit, s’il en avait été autrement de la politique byzantine, la victoire arabe sur l’Arménie n’eût été aucunement certaine et, même si tel eût été le cas, elle aurait été moins globale et dans des termes qui eussent réservé un espace de respiration plus grand pour l’Arménie et les Arméniens. La domination arabe ébranla les bases démographiques, politiques et sociales de l’Arménie. Or, en dépit de ces dévastations facilitées par la politique byzantine, les familles nobles arméniennes se mirent à réactiver et rétablir une monarchie indépendante au 9ème siècle. Et… tout comme l’Etat arménien se reprenait et accumulait une énergie nouvelle, l’empire byzantin fit à nouveau de même… au 11ème siècle, baissant cette fois la garde face aux envahisseurs venus de l’est.

III. L’histoire et les historiens  

Dans la frise chronologique des historiens arméniens, Sébéos suit Ghazar Parpetsi [Lazare de Pharbe], le dernier grand historien de cet âge d’or que fut le 5ème siècle. Même si l’on est tenté de le faire, il serait cependant malvenu de juger Sébéos à l’aune de ses prédécesseurs. Ils sont tous séparés de quelque 170 ans. Il s’agissait d’hommes d’époques totalement différentes, témoignant de situations totalement différentes. Les historiens du 5ème siècle – Puzant Posdus, Ghazar Parpetsi, Yéghiché et Moïse de Khorène – synthétisèrent la confiance morale et la politique déterminée d’une Eglise puissante alliée à une partie de la noblesse séculière. Leur œuvre était un élément constitutif d’un projet politique à long terme, visant à reconquérir et à rehausser le pouvoir de l’Eglise, et assurer l’indépendance de ce qu’ils regardaient comme leur Etat et leur terre.

L’œuvre de Sébéos est d’un autre ordre. Elle renvoie à une époque de déclin, rappelant la période de désintégration et d’effondrement, qui suivit l’âge d’or. Sa parole n’est pas celle d’une force ou d’une classe ascendante, s’efforçant de restaurer ou de renforcer son pouvoir et sa position. Nikol Aghbalian suggère, à juste titre, que Sébéos, qui « ne juge pas et ne condamne pas », reflète cette « noblesse incertaine et vacillante » qu’il évoque (3). Et pourtant son Histoire est d’une valeur immense et irremplaçable pour quiconque se plonge dans l’histoire de l’Arménie, de ses relations avec les grandes puissances byzantine et perse, et la montée de l’empire arabe.

De son aveu quasi unanime, Sébéos livre un tableau détaillé et des plus fiable des événements politiques et militaires, non seulement en Arménie, mais aussi dans toute la région. Son témoignage est du plus grand intérêt, car il s’agit d’un des rares concernant une époque pour laquelle l’on compte peu de témoignages, arméniens ou non arméniens . Cette œuvre constitue en outre une mine d’informations pouvant aider à préciser, par delà les développements politiques et militaires, maints aspects des traditions militaires et des coutumes sociales arméniennes. L’ouvrage a aussi ses limites. A l’instar de presque tous les historiens arméniens chrétiens, Sébéos explique l’évolution historique en termes de punition ou de récompense, s’agissant des manquements de l’homme envers la volonté de Dieu. Mais, contrairement à nombre de ceux qui l’ont précédé ou suivi, son livre est dénué de toute référence significative à un ensemble social ou économique plus vaste. S’il est indispensable à la reconstitution des événements politiques et militaires auxquels il s’intéresse, en revanche il ne livre pas la moindre information de l’intérieur, qui pourrait suggérer ou aider à l’explication de leurs causes profanes, historiques.

En dépit de ses différences avec ses prédécesseurs, le volume de Sébéos mérite de figurer en bonne place, aux côtés des ouvrages des historiens de l’âge d’or. Résumant son importance, Robert Thompson, dans son introduction à sa traduction anglaise de Sébéos (4), écrit : « L’apport de Sébéos à notre connaissance de la fin de l’Antiquité classique dépasse celui de toute autre source existante. Sans lui, nous ne saurions que très peu de choses de l’histoire de sa patrie durant ces 80 années dramatiques […] Il comble […] des vides importants dans […] la dernière guerre entre des empires rivaux [et] livre des aperçus fascinants sur la politique romaine à une époque de crise. Mais son texte doit être surtout estimé en ce qu’il présente le récit le plus fiable et chronologiquement précis des conquêtes arabes, tout en apportant des informations uniques sur les circonstances qui conduisirent à la première guerre civile arabe. »

Venant de Robert Thompson, dont l’approche générale au regard de l’historiographie arménienne classique est notablement imparfaite et honteusement déficiente, il s’agit là d’un jugement inespéré, exceptionnel chez lui, mais néanmoins exact.    

Notes
 

1. Nikol Aghbalian, Œuvres choisies, vol. IV, p. 453 [en arménien].
2. Voir l’ouvrage de Nicholas Adontz, Armenia in the Period of Justinian: the Political Conditions Based on the Naxarar System [L’Arménie durant la période justinienne : la situation politique d’après le système du nakharar], traduit de l’arménien en anglais par Nina G. Garsoïan, Lisbonne, 1970.
3. Nikol Aghbalian, op. cit., vol. IV, p. 454.
4. The Armenian History attributed to Sebeos, Liverpool University Press, 1999.

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20040908.html
Traduction : © Georges Festa – 11.2012.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.