dimanche 18 novembre 2012

Turquie : vérités cachées ou mensonges vrais / Turkey : Hidden Truths or True Lies

Edgar Manas (1875-1964)


Turquie : vérités cachées ou mensonges vrais
 
par Raffi Bedrosyan
 


ISTANBUL – En 1915, tout un peuple fut physiquement effacé en l’espace de deux ans de sa terre ancestrale millénaire, mais comment effacer les vestiges de ce peuple, ses créations, ses biens, ses traces, son existence même de la mémoire collective du reste des citoyens au sein du pays ou, d’ailleurs, de la mémoire collective du reste du monde ? Tout cela représenta un défi de taille pour les gouvernements successifs de la Turquie, une mission essentiellement aboutie pour quasiment quatre générations, et pourtant, ici et là, les mensonges vrais ou les vérités cachées ressortent avec une fréquence croissante, en particulier ces dernières années. Dissimuler la vérité et les faits historiques sur 1915 à son propre peuple a constitué la politique gouvernementale depuis la fondation de la république de Turquie en 1923, au moyen de l’endoctrinement du système éducatif, du contrôle des médias et de l’Université, de la destruction des édifices et des monuments arméniens, et ainsi de suite. Or les faits, peut-être encore secrets en Turquie, même s’ils sont largement connus à l’extérieur, sont maintenant dévoilés aux masses en Turquie, grâce à une libéralisation accrue, l’internet, des universitaires pionniers et des médias « leaders d’opinion », qui osent évoquer la vérité en Turquie. Résultat, les citoyens de Turquie, qui n’ont pas été confrontés à ces réalités quatre générations durant, sont maintenant stupéfaits d’apprendre qu’il exista un peuple appelé les Arméniens, lesquels vécurent en Anatolie durant des milliers d’années, mais qui disparurent comme par magie en 1915. Dans cet article, je tenterai de livrer quelques exemples paradoxaux de ces tentatives pour masquer la vérité, contrairement à ceux qui mettent à nu les vérités.

Le deuxième aéroport de Turquie par son étendue, et le plus moderne, s’appelle l’aéroport international Sabiha Gokçen d’Istanbul, du nom de la fille adoptive de Mustafa Kemal Atatürk, première femme pilote en Turquie, une héroïne qui aida à mater la révolte des alévis et des Kurdes au Dersim en 1936-38, en bombardant les rebelles depuis son avion. Ses photographies et ses réalisations sont exposées, bien en vue, sur des panneaux de l’aéroport, regardés par des millions de passagers.

Et pourtant, son histoire comporte aussi un autre versant. Son véritable nom est Hatun Sebilciyan, une jeune fille originaire de Bursa [Brousse], devenue orpheline en 1915, adoptée par Mustafa Kemal Atatürk et qui reçut de lui le patronyme de Gokçen [céleste], après avoir achevé sa formation de pilote. Hrant Dink, éditeur d’Agos, devint une cible de l’Etat profond en Turquie, lorsqu’il révéla pour la première fois cette vérité, après avoir interviewé des proches de Sebilciyan, à son retour du Liban en 2001. Ce fait fut interprété comme une offense à l’identité turque par les militaires, les médias et le gouvernement. Autre réalité récemment dévoilée, le fait que la population bombardée au Dersim n’était pas des rebelles, mais principalement des femmes et des enfants, tandis que les dirigeants avaient déjà été pendus l’année précédente, un fait reconnu et pour lequel le Premier ministre Erdogan a présenté des excuses, essentiellement pour marquer des points politiques contre le parti au pouvoir à cette époque, actuellement dans l’opposition. Pour ajouter encore à ce paradoxe, ces femmes et ces enfants étaient pour la plupart des descendants des 25 000 Arméniens qui avaient cherché refuge et trouvé où s’abriter auprès des Kurdes alévis du Dersim en 1915. Il n’est pas certain que Sebilciyan/Gokçen savait qu’elle était Arménienne ou qu’elle savait que les femmes et les enfants qu’elle bombardait étaient Arméniens. 

La ville antique d’Ani, près de Kars, située précisément à la frontière avec l’Arménie, séparée par l’Akhourian, est connue comme la « ville aux mille et une églises. » Il s’agit de l’ancienne capitale du royaume arménien des Bagratides, avec une présence arménienne continue du 5ème au 17ème siècle. Elle connut ses jours de gloire aux 10ème et 11ème siècles, lorsqu’elle devint une porte d’entrée vitale sur la Route de la soie et que sa population grandissante de 100 000 habitants dépassait même alors celle de Constantinople. L’essentiel des édifices et des églises sont maintenant détruits, mais la principale cathédrale d’Ani, l’église Dikran Honents, l’église Sourp Prgitch [Saint-Sauveur] et les murailles de la ville sont toujours debout avec leurs inscriptions arméniennes nettement visibles, sculptées dans la pierre sur la plupart des murs. Après des années de négligence et/ou d’exercices de tirs de la part de l’armée turque sur les édifices subsistants d’Ani, l’actuel gouvernement turc a ouvert Ani aux touristes et a entrepris des travaux préliminaires de restauration. Néanmoins, pas un seul mot au sujet des Arméniens ne figure dans les descriptions historiques et les guides touristiques turcs sur Ani. Les églises et les bâtiments encore debout sont attribués aux Géorgiens ou aux Seldjoukides. Le nom même d’Ani s’épèle maintenant avec un I sans le point, signifiant « mémoire » en turc, afin que le lien d’Ani avec les Arméniens disparaisse. La politique de déni et la paranoïa liée aux événements de 1915 s’étendent au point que même la présence arménienne à Ani est niée.

Le musée de Kars expose des artéfacts historiques collectés dans cette région. On y trouve des portes d’église en bois sculpté, des pierres tombales, des tapis et des coffres de mariage. Ainsi que des notices expliquant que les objets anciens proviennent de l’Ourartou et les plus récents des Russes ou des Géorgiens. Et pourtant, tous ces artéfacts possèdent des caractères arméniens nettement visibles, sculptés dans le bois ou la pierre, ou tissés à l’intérieur de l’étoffe. Là encore, la paranoïa atteint à ses limites extrêmes, mais ne saurait abuser que les quelques Turcs incapables de reconnaître l’alphabet arménien.

L’église Sainte-Croix, sur l’île d’Akhtamar, date de l’an 921 après J.-C., bâtie par le souverain arménien Gaguik Ier, ainsi qu’un palais et d’autres édifices sur cette île. Des prêtres arméniens vécurent là sans interruption jusqu’en 1915. Tous les bâtiments présents sur l’île furent délibérément détruits par l’armée turque entre les années 1920 et 1950, tandis que le bâtiment de l’église Sainte-Croix ne fut épargné que grâce à l’intervention du grand écrivain kurde Yachar Kemal.

Le gouvernement turc actuel a décidé de restaurer l’église en en faisant un musée public en 2007. D’admirables inscriptions en arménien sont sculptées sur tous les murs de l’église, à l’intérieur comme à l’extérieur, et pourtant pas un mot dans les plaques descriptives ou les guides de voyage n’indique qu’il s’agit d’une église arménienne. Même le nom de l’île a été changé en Akdamar, qui signifie « veine blanche » en turc, afin que le lien d’Akhtamar avec l’Arménie disparaisse. Pourquoi cette peur, cette paranoïa ? Comment tout cela peut-il convaincre quiconque en Turquie ou à l’étranger qu’il ne s’agit pas d’une église arménienne ?

A Istanbul, presque tous les édifices historiques d’importance, datant du 17ème au 20ème siècle, tels que les palais impériaux ottomans, les mosquées, les casernes, les universités, les écoles ou les fontaines furent bâtis par des Arméniens. Sous l’égide de la célèbre famille Balian, architectes des sultans durant plusieurs générations, des équipes de négociants et d’artisans arméniens furent impliqués dans tous les aspects de ces projets officiels de construction, dont la maçonnerie en pierre, la production et la pose de tuiles et de mosaïques, la plomberie, les fondations, la verrerie et le travail du métal. Et pourtant, il y a encore dix ans, les guides officiels dans les palais affirmaient aux touristes que des entrepreneurs italiens dénommés Balianis, furent les bâtisseurs de ces édifices. De même, au moins un quart des bâtiments situés dans le quartier historique de Péra, le long de la grande rue appelée Istiklal Caddesi, fut soit construit par des architectes arméniens ou appartenait à des Arméniens. Des millions de citoyens d’Istanbul et de touristes vivent, travaillent et jouent dans ces édifices, sans réaliser leur lien historique avec les Arméniens. Il y a deux ans, lorsqu’un ouvrage sur les architectes arméniens d’Istanbul fut publié par la Fondation Hrant Dink, suivi d’une exposition montrant des photographies des édifices créés par les Arméniens, ce fut comme une révolution, suscitant protestations et stupéfaction dans les médias et le grand public.

La politique gouvernementale d’amnésie forcée quant à la présence arménienne avant 1915 s’étend au-delà des architectes et des bâtisseurs. Des Arméniens occupèrent des postes ministériels dans l’empire ottoman du début du 19ème siècle jusqu’en 1915, en charge de ministères clé tels que les Finances, l’Armement, la Monnaie, les Travaux publics, les Douanes et la Poste, tandis que des dizaines de milliers d’Arméniens travaillaient dans la bureaucratie, l’armée et les hôpitaux civils. Non seulement leur contribution positive, mais leur existence même furent dissimulées par le gouvernement, avec pour conséquence que la population turque en général n’a que récemment commencé à réaliser le rôle important joué par les Arméniens dans le secteur public ottoman. Evidemment, les apports des Arméniens dans le secteur privé sont totalement et délibérément cachés, puisque tous leurs biens et avoirs, comme les fermes, les usines, les mines, les entrepôts, les commerces, les vergers et les bâtiments furent pillés et accaparés par les dirigeants turcs/kurdes et le grand public en 1915. En fait, le fondement même des secteurs privé et public de l’économie et de l’industrie turques, les débuts de maints industriels et entreprises prospères sont entièrement basés sur des biens arméniens spoliés, constituant ainsi un aspect compréhensible de la politique négationniste.

Les contributions positives des Arméniens durant la période républicaine turque continuent elles aussi d’être dissimulées. L’introduction de l’alphabet latin et la conversion du turc ottoman au turc moderne fut mise en œuvre par un linguiste arménien, le professeur Agop Martayan. En témoignage de reconnaissance, Kemal Atatürk lui attribua le patronyme de Dilaçar, signifiant « celui qui ouvre le langage. » Dans tous les manuels scolaires, il est désigné comme A. Dilaçar, sans que jamais son prénom Agop ne soit prononcé. Lorsqu’il décéda en 1978, les médias turcs publièrent sa nécrologie sous le nom d’Adil Açar, turcisant encore le patronyme qui lui avait été donné.

Autre exemple de vérité cachée, le cas du musicien arménien Edgar Manas, le compositeur de l’hymne national turc, un fait qui n’est connu que de quelques Arméniens et totalement passé sous silence par les Turcs (1).

Pourquoi cette peur, cette paranoïa aboutissant à un déni complet ? Cela va au-delà du déni des faits historiques de 1915. Il s’agit ici d’un déni de l’existence de tout un peuple dans ce pays. A-t-on peur pour les avoirs et les biens des Arméniens abandonnés ? Serait-ce l’argument simpliste selon lequel, si les Arméniens n’ont jamais vécu ici, il n’a pu y avoir un génocide ? Mais alors, si les Arméniens n’ont jamais vécu là, comment se fait-il que des Arméniens aient massacré la population turque, comme le prétend la version turque de l’histoire officielle ? Plutôt que de spéculer sur les réponses à ces questions, j’aimerais renvoyer aux observations faites par le récent lauréat du prix de la Paix de la Fondation Hrant Dink, l’éminent professeur kurde Ismail Besikçi, qui a déclaré ce qui suit :

« Les ittihadistes [membres du Comité Union et Progrès] ont imaginé un plan visant à réorganiser l’empire ottoman sur la base d’une identité ethnique turque. La nationalisation de l’économie ottomane fut une cible encore plus significative. Or les Grecs, les Arméniens et les autres populations chrétiennes, ainsi que les populations musulmanes, mais non turques, comme les Kurdes, les populations turques non musulmanes et les Kurdes, tels que les alévis, opposaient un obstacle de taille à la mise en œuvre de ce projet de turcisation. Ils devaient se débarrasser des Grecs en les obligeant à s’exiler en Grèce. La population arménienne devait être éliminée sous couvert de déportation forcée vers le désert. Puis, les Kurdes devaient être assimilés au sein de l’identité turque et les alévis islamisés. La richesse et les biens immobiliers des Grecs contraints à l’exil et des Arméniens morts via le génocide, devaient être confisqués par les notables turcs musulmans. Une vaste opération de pillage à grande échelle se substitua aux biens abandonnés par les Arméniens et les Grecs, contribuant à ce que l’économie ottomane, puis l’économie turque, fût nationalisée. Aujourd’hui, la richesse de la haute bourgeoisie a pour origine les avoirs des Arméniens et des Grecs. Dans les régions kurdes de la Turquie, la richesse des chefs de tribus kurdes a, de même, pour origine les biens des Arméniens et des Syriaques. »

Comme Besikçi l’a souligné, il apparaît désormais que la tentative de transformer une société anatolienne multiethnique, multireligieuse et multiculturelle en une nation turque monolithique, mono-ethnique et à la religion unique, puis de nier ce fait, a échoué. Les vérités cachées quant au sort des populations arménienne et grecque et de leurs avoirs, ne peuvent plus être niées, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Turquie, en dépit des efforts de l’Etat turc. L’assimilation des Kurdes n’a pas réussi, en dépit de tous les efforts de l’Etat turc. Comme un autre intellectuel kurde l’a fait justement remarqué, durant de nombreuses années les Turcs ont nié que les Arméniens aient été tués sur ces terres et nié aussi que les Kurdes aient jamais vécu là. A l’exception du gouvernement turc, un nombre de plus en plus grand de leaders d’opinion dans les médias et les universités ont commencé à révéler les vérités cachées et, tôt ou tard, le peuple de Turquie se mettra lui aussi à réaliser que les faits historiques diffèrent de ceux qui lui sont enseignés par l’Etat. Comme il devient apparent que les vérités cachées ne peuvent l’être plus longtemps, le défi pour le gouvernement turc sera de savoir comment revoir sa position, du déni à l’acceptation des vérités, et comment traiter ces mêmes vérités vis-à-vis de ses propres citoyens, ainsi que du monde extérieur. Espérons que ce processus s’accomplira dans le cadre d’un dialogue, de l’instauration d’un corpus commun de savoir et d’une compréhension mutuelle de tous les parties concernées.

NdT

1. L'Istiklal Marsi [hymne de l'Indépendance] fut écrit par le grand poète turc Mehmet Akif Ersoy en 1921, composé par le musicien turc Zeki Ungor et orchestré par le maestro d'origine arménienne Edgar Manas.  

[Raffi Bedrosyan réside à Toronto. Il est récemment revenu d’un séjour en Turquie, où il s’est produit dans l’église Sourp Giragos, nouvellement restaurée, de Diyarbekir.]             

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Traduction : © Georges Festa – 11.2012.