dimanche 23 décembre 2012

Arméniens et Turcs : le récit comme thérapie / Armeni e turchi : il racconto come cura

© DW International, 2010

 

Armeniens et Turcs : le récit comme thérapie
 
par Sanja Siljak
 
Napoli Monitor, 24.11.2012

 
« D’abord ils ont tué mon grand-père et puis ils ont déporté ma mère dans le désert syrien, où il s’en est fallu de peu qu’elle ne mourût pas de faim. Elle n’était qu’une gamine à cette époque. » Ainsi débute un entretien oral avec Lilith, une Arménienne de 80 ans, dont les souvenirs sur les atrocités du génocide arménien de 1915 abondent en détails et sont exposés avec une telle clarté qu’il semble que ce soit elle qui les a vécu directement et qui s’est retrouvée abandonnée toute seule dans le désert de Syrie. Or ces souvenirs ne sont pas les siens, mais ceux de sa mère, qui a pris soin de les transmettre à sa fille unique. Ils font maintenant partie de Lilith, ses souvenirs (d’après), hérités avec la douleur, le sentiment de perte et cette expression de tristesse dans le regard que seul un survivant de l’holocauste peut avoir.

Je suis venue en Arménie pour comprendre si l’histoire orale peut être une méthode de réconciliation dans les rapports entre Turcs et Arméniens. Presque cent ans ont passé depuis que la destruction de sa population chrétienne fut perpétrée par les Ottomans, et la mort d’un million et demi d’Arméniens, aujourd’hui encore, n’est pas reconnue par le gouvernement turc. En dépit de diverses tentatives, les négociations par voie diplomatique entre les deux pays ont échoué et la frontière reste hermétiquement fermée. Du fait d’un conflit désormais séculaire et en l’absence d’un dialogue ouvert, aucun des deux peuples n’a appris, et n’en a même pas eu la possibilité, à surmonter les préjugés enracinés sur autrui, en sorte que le silence et le passé demeuré sans solution continuent à peser sur les deux sociétés.

Le projet s’intitule « Speaking to One Another », se parler mutuellement, une tentative portée en avant par une O.N.G. composée de chercheurs universitaires, d’étudiants et d’artistes, afin d’établir un dialogue entre Turcs et Arméniens via l’histoire orale, le cinéma, la photographie et la performance artistique. Assise dans la chambre de Lilith, en train de déguster du thé noir arménien, j’ai compris qu’un pas a déjà été franchi ; des Turcs et des Arméniens sont sous le même toit, partageant ensemble nourriture, thé, récits et histoires qui sont, pour l’essentiel, censurés en Turquie et qui en Arménie représentent l’exercice habituel de mémoire d’un passé douloureux. Le groupe que j’accompagne est constitué de deux Turcs et deux Arméniens. Je suis assise de côté, avide de comprendre les mots de Lilith, tout comme les Turcs, qui ne connaissent pas la langue arménienne.

Un des étudiants arméniens s’efforce de traduire simultanément, mais peine à rester au rythme du flux rapide de Lilith. Pour ne pas interrompre, ni déranger la personne interviewée, il résume d’une voix douce, presque en murmurant : « Elle dit qu’elle ne hait pas les Turcs, qu’elle ne peut vous en vouloir à vous, les jeunes de la Turquie d’aujourd’hui, parce que ce n’est pas votre faute, mais celle de vos ancêtres. » Les étudiants turcs répondent par un timide sourire, reconnaissants et clairement détendus du fait que Lilith ne semble pas avoir hérité elle aussi de la haine que nombre d’Arméniens nourrissent encore aujourd’hui.

Accueillir des Turcs dans des villages arméniens, où les survivants du génocide se sont installés en majeure partie après 1915, à un jet de pierre de la frontière turque, est en soi controversé. De nombreux Arméniens, comme Lilith, ne sont jamais allés dans l’est de l’Anatolie, qui fait aujourd’hui officiellement partie de la Turquie, mais à laquelle les Arméniens se réfèrent en la nommant Arménie occidentale, leur terre d’attache. Pour eux, cet espace imaginaire symbolise une période florissante de l’histoire arménienne, où les chrétiens vivaient en paix, aux côtés des musulmans. Un projet d’histoire orale, semblable à « Speaking to One Another », développé l’année dernière en Turquie, a montré à quel point un grand nombre d’habitants des villages turcs se souviennent de récits de coexistence pacifique avec les Arméniens, qui étaient « estimés, travailleurs et cultivés. »

Ces souvenirs positifs trouvent rarement un espace dans le discours public en Turquie, un état de fait que « Speaking One to Another » tente de remettre en question. Le génocide arménien demeure un tabou dans la société turque, et quiconque soulève ce débat encourt le risque d’être incriminé au titre de l’article 301 du code pénal turc, lequel punit les coupables d’ « outrage à l’identité turque. » Des écrivains comme Elif Shafak, Orhan Pamuk et le journaliste Hrant Dink sont tous passés par les mailles de la justice pour avoir simplement posé ce problème. Hrant Dink, citoyen turc qui voua son existence à l’œuvre de réconciliation entre Turquie et Arménie, en a payé les conséquences extrêmes, lorsqu’il fut assassiné en 2007 par un jeune nationaliste turc.

Notre interprète arménienne traduit les derniers mots de Lilith : « Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je serais assise en train de parler à des Turcs chez moi. » « Nous, les Arméniens, nous avons seulement besoin de la reconnaissance de ce qui est arrivé, pour pouvoir avancer dans nos vies, » ajoute-t-elle. Une telle reconnaissance est des plus improbable dans un avenir proche. Lorsque les deux pays ont accepté en 2009 d’entamer un processus de normalisation et d’établir des relations diplomatiques, la reconnaissance du génocide ne constituait même pas une condition préalable et la tentative s’est rapidement enlisée, à cause probablement des pressions de l’Azerbaïdjan, fidèle allié, depuis toujours, de la Turquie, et dont les liens avec celle-ci sont inentamables non seulement du fait de leur culture commune, mais d’un même ennemi, l’Arménie.

Malgré l’échec du processus de détente entre les deux Etats, la réconciliation entre voisins est peut-être plus importante. Assise dans la maison de Lilith, je songe aux quarante participants du projet « Speaking to One Another », que j’ai connu durant mon séjour en Arménie. Je songe aux amitiés que j’ai vu naître entre jeunes turcs et arméniens, des esprits réfléchis dotés d’une grande confiance dans le militantisme comme moyen de construire un avenir plus démocratique. En particulier, les étudiants turcs, dissidents désireux de changer le statu quo de leur pays « fasciste et antidémocratique », comme ils le définissent. Un jeune Turc d’Ankara m’a raconté son arrestation à l’université, soupçonné d’activités terroristes, pour avoir seulement participé à deux manifestations en faveur des droits des Kurdes, organisées apparemment par le PKK [Parti des Travailleurs du Kurdistan], organisation considérée comme terroriste par la Turquie et les pays occidentaux. Il risque jusqu’à huit ans de travaux forcés pour sa conduite. Moi, je vois seulement son courage, semblable à celui de cette jeune Turque qui a rompu tout lien avec sa famille pour avoir pris part à ce projet.

Le récit de Lilith n’est qu’un des nombreux entretiens d’histoire orale que ces jeunes sont venus recueillir, et qui seront tous réunis dans un ouvrage à paraître l’année prochaine. Entre temps, une exposition itinérante traversera plusieurs villes à travers le monde qui connaissent ce genre de conflits. Outre la Turquie et l’Arménie, le projet sera exposé à Chypre, en Géorgie et en Allemagne, permettant aux visiteurs d’écouter les souvenirs personnels de personnes voisines. L’objectif principal du projet reste cependant la possibilité donnée aux citoyens arméniens et turcs de se connaître à nouveau, après des décennies de silence, ce même silence où mythes et légendes trouvent le temps de se développer et prendre racine. En outre, le projet propose une plate-forme de communication et de formation ; pour la première fois, le passé partagé de l’Arménie et de la Turquie est présenté de concert.

Il est souvent difficile pour un pays de considérer sans préjugés son passé, car la « narration d’une nation » (pour reprendre la définition de Homi K. Bhabha (1), est avant tout bâtie sur des récits d’héroïsme. Voilà pourquoi le mécanisme de défense de la part de la Turquie semble être le fait de nier. Eluder l’héritage obscur de l’empire ottoman et transmettre une histoire sélective, glorieuse, aux nouvelles générations a entraîné une ignorance diffuse de son passé parmi la jeunesse turque. Un des étudiants turcs m’a confié : « J’ai grandi en n’ayant jamais entendu parler du génocide. Ce fut dur à avaler, quand j’ai lu ça par hasard, un jour. » Non seulement il l’a « avalé », mais il en est devenu obsédé et s’est mis à la recherche de tout ce que son pays lui avait caché d’autre. La majorité des Turcs négligent ou minimisent les événements de 1915, en prétendant que les Turcs musulmans perdirent eux aussi la vie en grand nombre, et il devient rapidement manifeste que parler du passé sanglant et pas si héroïque représente une menace pour l’identité nationale. Comme dans la psychologie individuelle la négation des traumatismes passés se manifeste avec le temps de telle ou telle façon, de même la négation des atrocités au niveau national se reflète dans l’absence de débat démocratique, et ses symptômes sont la violation des droits de l’homme et le contrôle excessif exercé par l’Etat sur la vie des citoyens. La négation est le mécanisme d’un esprit immature, a déclaré un jour Anna Freud. La Turquie ne sera jamais en mesure d’améliorer sa démocratie tant qu’elle ne reconnaîtra pas que l’Etat moderne, dont elle s’enorgueillit, se dresse sur les décombres d’un génocide.   
   
NdT

1. Homi K. Bhabha, universitaire américain, auteur notamment de Nation and Narration (Routledge, 1990) et de The Location of Culture (Routledge, 1994) (traduction française parue en 2007).

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Source : http://www.napolimonitor.it/2012/11/24/16557/armeni-e-turchi-il-racconto-come-cura.html
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 12.2012.