dimanche 16 décembre 2012

Cecilie Banke : The trouble with the Armenian Genocide / Dérangeant génocide arménien

Bibliothèque Royale du Danemark, Copenhague, été 2005
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Dérangeant génocide arménien

par Cecilie Banke

Hetq, 14.12.2012

[L’article qui suit est paru dans l’édition du 14.12.2012 du Copenhagen Post.]


Machiavel a écrit un jour que l’on peut conquérir un peuple, mais que l’on ne peut conquérir sa mémoire. Une mémoire anéantie, conclut-il, ne pourra que ressurgir, chaque fois qu’elle en aura l’occasion. L’on ne saurait trouver meilleur exemple que le massacre des Arméniens durant la Première Guerre mondiale.

Même si 90 années ont passé, depuis que les Arméniens vivant dans l’ancien empire ottoman furent déportés par la force, et même si la mémoire de ce qui advint fut tout d’abord anéantie, puis négligée, les vingt dernières années ont assisté à un intérêt croissant dans le monde sur ce qui s’est produit.

Tout récemment, la Bibliothèque Royale du Danemark s’est attiré les plus vives critiques des deux côtés pour sa décision d’organiser une exposition sur le génocide arménien.

Elle fut en premier lieu la cible de critiques de la part de l’ambassade de Turquie. Puis, lorsque la Bibliothèque décida de permettre aux Turcs de présenter leur point de vue sur cette histoire, la partie arménienne protesta. La décision fut interprétée comme une prosternation devant la Turquie et le prolongement d’un déni qui est au centre du litige.

Mais comment quelque chose qui s’est produit, il y a plus de 90 ans, peut-il continuer à diviser deux pays ? Et pourquoi la Bibliothèque Royale devrait-elle être entraînée dans un conflit qui se ramène au combat des Arméniens pour que le monde entier reconnaisse ce qui leur est arrivé durant la guerre – avant même que la Turquie moderne n’existe ? Cela s’est produit car la question du génocide arménien est devenu une part constitutive de la culture globale de la mémoire, laquelle, au cours des vingt dernières années, a fini par jouer un rôle de plus en plus significatif dans les relations entre Etats et dans le rapport entre groupes minoritaires et Etats. La question ne concerne pas seulement la politique d’un Etat envers les minorités, elle concerne aussi la politique étrangère et la politique sécuritaire. Les Etats ne peuvent améliorer leurs relations avec leurs voisins que s’ils admettent leurs crimes passés. L’exemple le plus célèbre est l’Allemagne de l’Ouest acceptant sa responsabilité pour les crimes commis contre les Juifs, lors de la Seconde Guerre mondiale, symbolisé par le geste spontané d’humilité et de pénitence de la part du chancelier de l’Allemagne de l’Ouest, Willy Brandt, lorsqu’il s’agenouilla devant le Mémorial dédié aux victimes du soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943. D’autres violations flagrantes des droits de l’homme ont amené à définir quels signaux historiques les Etats choisissent d’envoyer au reste du monde. 

Le vacarme entourant l’exposition de la Bibliothèque Royale illustre de quelle manière un petit pays comme le Danemark peut se trouver empêtré dans les conflits d’autres pays, quant à savoir comment une période particulière de l’histoire doive être interprétée. Des désaccords sur la manière d’interpréter le passé peuvent aboutir à un litige diplomatique et arriver à déterminer quels signaux des Etats indépendants adressent au reste du monde. Le Congrès des Etats-Unis a, en plus d’une occasion, été sur le point de ratifier une résolution susceptible de reconnaître le génocide arménien, mais, à chaque fois, les pressions exercées par la Turquie ont empêché que cela n’advînt.

Ce sont des actions telles que celles-ci que les groupes d’intérêt arméniens, ainsi que les historiens et autres scientifiques, disent constituer une tentative par la Turquie de minimiser la déportation brutale des Arméniens et des autres groupes chrétiens. Comme Taner Akçam, un historien turc qui enseigne actuellement à l’université Clark aux Etats-Unis, l’a écrit récemment dans le New York Times : « L’attitude de la Turquie à l’égard des Arméniens envoie un signal inquiétant à la minorité chrétienne dans la région. Dans une telle interprétation, la responsabilité de préserver non seulement l’histoire moderne de la Turquie, mais aussi son histoire ottomane, nécessite d’être considérée en termes de questions plus générales de sécurité, de stabilité et de démocratie dans une région, où un déni continu de transgressions passées ne fait qu’ajouter aux tensions entre groupes ethniques et religieux. »

Le point de vue d’Akçam peut aussi être vu comme faisant partie d’une autre tendance dans cette culture globale de la mémoire ; l’on attend des Etats qu’ils admettent leur passé, comme l’a fait l’Allemagne. L’Allemagne a reconnu sa faute historique et établi la règle, dont devraient s’inspirer d’autres Etats, lorsqu’ils font face à un passé problématique.

De nos jours, nous attendons d’un Etat qu’il admette sa faute, qu’il répare ses transgressions et compense ses victimes. C’est précisément ce que la Turquie combat. La Turquie pense ne pas être responsable des crimes perpétrés par l’empire ottoman durant la Première Guerre mondiale. Elle ne se considère pas non plus comme ayant fait quelque chose de comparable à l’Allemagne, ou que cela nécessite de réparer quoi que ce soit ou d’indemniser qui que ce soit. Tant que l’on s’attendra à ce que la Turquie affronte son passé de violence, la Turquie continuera de résister aux pressions internationales pour qu’elle reconnaisse le génocide.

Néanmoins, consentir à ce que la Turquie présente sa version du massacre des Arméniens ne contribuera pas au processus entrepris par les historiens européens et américains visant à dresser un tableau moderne du génocide arménien. Les Arméniens auront l’impression que le Danemark s’est plié aux pressions de la Turquie. Au contraire, la Bibliothèque Royale doit soutenir les efforts des historiens pour situer le génocide arménien dans un cadre historique, de concert avec d’autres violences motivées par la religion, qui se manifestèrent suite au déclin de l’empire ottoman. Agir ainsi sortirait le débat de la question difficile de savoir s’il s’agissait ou non d’un génocide, en direction de la recherche et de la documentation historique, au bénéfice de chaque partie impliquée.

La mémoire est la façon par laquelle nous nous souvenons de ce qui est arrivé dans le passé. L’histoire est ce qui nous rend plus sages à son sujet.

[Cecilie Banke dirige l’unité de recherche sur la Shoah et le génocide à l’Institut Danois d’Etudes Internationales.]

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Source : http://hetq.am/eng/opinion/21544/the-trouble-with-the-armenian-genocide.html
Traduction : © Georges Festa – 12.2012.