samedi 22 décembre 2012

Christina Maranci - Interview

© Peeters, 2001

 

Entretien avec la professeure Christina Maranci


 
[La professeure Christina Maranci est docteur ès Art et archéologie de l’université de Princeton. Enseignante dans plusieurs universités des Etats-Unis d’Amérique (Princeton, Wisconsin-Milwaukee, Chicago et autres) et auteure d’un ouvrage intitulé Medieval Armenian Architecture : Constructions of Race and Nation [Architecture médiévale arménienne : constructions d’une race et d’une nation] (Louvain : Peeters, 2001), entre autres nombreuses publications.]

- GenocidioArmenio.org : Quel est le rôle de l’architecture dans l’histoire d’une nation ?
- Christina Maranci : L’architecture reflète notamment les circonstances sociales et économiques de l’époque durant laquelle elles se produisent. La dimension, les matériaux employés et même la mise en perspective d’une œuvre sont habituellement le produit d’une architecture traditionnellement régionale. Elle peut aussi se révéler être le signe de relations interculturelles d’un groupe donné. Dans le cas de l’Arménie, non seulement nous identifions sa tradition spécifique, mais nous observons aussi les influences byzantines, géorgiennes et même islamiques de certaines constructions. Finalement, l’architecture peut servir à affirmer l’identité nationale d’un peuple. Songez au fait que les églises arméniennes contemporaines continuent d’être bâties d’après le style médiéval.

- GenocidioArmenio.org : L’architecture arménienne démontre-t-elle que le peuple arménien s’est établi en Asie Mineure, avant que les hordes turco-mongoles ne s’installassent dans ce qui constitue aujourd’hui la république de Turquie ?
- Christina Maranci : Oui, c’est évident.

- GenocidioArmenio.org : Les grands maîtres de l’architecture ont-ils contribué à bâtir des édifices dans l’empire ottoman ?
- Christina Maranci : Oui. Nous pouvons citer le célèbre Sinan, bien que sa personnalité soit parfois des plus problématique à prendre en exemple. On doit admettre qu’il reçut sa formation auprès d’un architecte ottoman de Constantinople. Cela dit, le fait que ses édifices soient fondés sur des motifs arméniens est extrêmement difficile à constater. De toute manière, il existe d’autres exemples attestés d’Arméniens ayant travaillé dans d’autres édifices islamiques. Les observations à ce sujet ont été apportées par Toros Toromanian.

- GenocidioArmenio.org : Il y a quelque temps, un groupe d’Arméniens et de Turcs a parlé de réconciliation. Dans ce cas, le terme de réconciliation signifierait-il aussi la reconstruction des monuments en ruines en Turquie ?
- Christina Maranci : Parfois. Mais il faut tenir compte du fait que les efforts de reconstruction, placés dans de mauvaises mains, peuvent être pires que le manque de soins de la part de l’Etat. Nos efforts doivent se focaliser sur la préservation et devraient avoir pour cadre les lois internationales qui ont été établies pour mettre en œuvre ces activités. Par exemple, nous devrions nous assurer qu’il soit aussi possible de ne faire aucun travail de reconstruction (c’est important car, de nos jours, l’on dispose de technologies modernes qui peuvent être appliquées à cet égard). En second lieu, nous devrions être sûrs que chaque élément reconstruit d’une œuvre puisse être clairement identifiable de l’original. Rien ne pourrait être plus trompeur.

- GenocidioArmenio.org : Des organisations non gouvernementales comme Terre et Culture [Land and Culture – LCO] continuent de protéger et de préserver des œuvres architecturales en Arménie. N’est-il pas temps que le Patriarcat arménien d’Istanbul, conjointement à des organisations telles que celle-ci, prenne des mesures à ce sujet ?
- Christina Maranci : Bien sûr ! Ce serait l’idéal.

- GenocidioArmenio.org : Lorsque la république de Turquie détruit intentionnellement ce qui subsiste de ces œuvres architecturales d’origine arménienne, n’opère-t-elle pas un second niveau de continuation du génocide, comme vouloir effacer chaque symbole arménien présent à l’intérieur de ses frontières ?
- Christina Maranci : De ce point de vue, plus aucun doute ne subsiste. Aujourd’hui, il est toujours triste de constater que les monuments historiques de telle ou telle nation soient détruits intentionnellement.

- GenocidioArmenio.org : Finalement, quel est, à votre avis, l’avenir de l’architecture historique arménienne en Turquie ?
- Christina Maranci : Il est très difficile de se prononcer. Je crois qu’il est essentiel de prendre conscience que les monuments arméniens subissent de graves détériorations, non seulement dans la république de Turquie, mais aussi en Arménie même. Mes interventions et mes publications se focalisent de plus en plus sur cette question, vu que la situation est catastrophique. Plus nous pouvons aider à propager une prise de conscience à ce sujet, mieux ce sera !   

___________

Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 12.2012.