vendredi 21 décembre 2012

Doğan Akhanli - Annes Schweigen / Anne's Silence / Le Silence d’Anne


© Theater unterm Dach Berlin Prenzlauer Berg und Theater im Bauturm Köln, 2012

 

Un projet germano-turco-arménien met en scène la quête d’identité
 
par Muriel Mirak-Weissbach
 

 

BERLIN – Elle s’appelle Sabiha, le même prénom que la fille adoptive préférée de Mustafa Kemal (Atatürk), qui fut en tant qu’aviatrice un symbole pour sa nation. Mais cette Sabiha est allemande et vit avec sa mère immigrée, qu’elle appelle Anne – « mère » en turc. Cette Sabiha, comme nous l’apprenons de sa meilleure amie (en fait, son âme soeur), elle aussi prénommée Anne, est allemande à 150 % et n’apprend le turc que lorsqu’elle s’inscrit à l’université. Elle se sent bientôt attirée par les milieux nationalistes turcs et participe même à des manifestations nationalistes, en l’honneur de Talaat Pacha, par exemple.

Mais qui est vraiment Sabiha ? Est-elle allemande ? Est-elle turque ? Ou est-elle, peut-être, quelque chose d’autre ? Se pourrait-il qu’elle soit arménienne ?

Telle est la question posée par une nouvelle pièce, dont les débuts ont eu lieu à Berlin au Theater unterm Dach [Théâtre sous le grenier] en octobre dernier. Ecrite par Doğan Akhanli, auteur et militant germano-turc très connu, la pièce, intitulée Annes Schweigen [Le Silence d’Anne], est un monologue, joué brillamment par Bea Ehlers-Kerbekian, d’origine arménienne, et mis en scène avec un esprit créateur étonnamment moderne par Ron Rosenberg. La pièce théâtralise une quête d’identité personnelle dans le contexte d’une confrontation polémique avec la politique officielle turque de négation du génocide, une politique qui est au centre de l’identité nationaliste. Comme le précise la brochure de présentation, cette production présente « l’impossibilité de parler propre aux générations qui ont succédé aux criminels nationalistes » dans cette quête, tandis que Sabiha, « en vivant et en exprimant son conflit personnel, peut se trouver et surmonter le cycle de violence, de suppression de la mémoire, de perte d’identité et d’isolement. »

Sabina condamne, quant à elle, l’idéologie nationaliste et accepte de traduire un discours pour un intellectuel très connu, venu de Turquie à Berlin prendre la parole lors d’une « journée d’action » organisée par les nationalistes turcs le 15 mars, afin de commémorer l’anniversaire de l’assassinat de Talaat Pacha, rue Hardenbergstrasse. Elle ne peut se résoudre à traduire certaines phrases menaçantes, proférées par l’orateur à l’encontre de Hrant Dink, l’éditeur d’Agos, lequel avait enquêté sur l’ascendance arménienne de la fille adoptive d’Ataturk, Sabiha, car elle pense que ces expressions choqueront en Allemagne. Néanmoins, dans son bref discours qui suit, elle dénonce elle aussi le génocide comme un mensonge. Elle a décide de commencer son discours par une blague, à savoir suggérer qu’elle aussi est arménienne, puisqu’elle s’appelle Sabiha. A son grand étonnement, au lieu d’éclater de rire, les gens s’écrient : « Pourvu que non ! ». La mère de Sabiha est venue aussi avec elle au rassemblement et, lorsqu’elles retournent chez elles, elle demande à sa mère pourquoi elle s’appelle Sabiha. C’est alors qu’elle apprend qu’en fait, elle fut prénommée d’après la fille adoptive d’Atatürk.

Un jour, la mère de Sabiha meurt subitement, s’effondrant sur le sol de la cuisine. Lorsque sa fille, en proie à la panique, défait le chemisier de sa mère pour tenter de l’aider à respirer, Sabiha découvre une croix arménienne tatouée entre ses seins et est profondément choquée. Plus tard, elle retrouve une croix d’argent et une Bible dans l’armoire à trousseau de sa mère décédée, ainsi qu’un exemplaire d’Agos, que sa mère avait obtenu de l’orateur turc lors de la manifestation, lequel l’avait brandi tout en dénonçant Dink. Après avoir lu le journal, Sabiha appelle la rédaction d’Agos et confie à l’éditeur qu’elle pense, elle aussi, être arménienne. Sa réponse, nous précise-t-elle, fut : « Dans ce pays, nul ne peut être sûr de son identité. »

Lorsque que la balle d’un assassin tue Hrant Dink, Sabiha suit les événements à la télévision turque, participant de loin aux funérailles, tandis que des milliers de Turcs brandissent des pancartes déclarant « Nous sommes tous Hrant ! Nous sommes tous arméniens ! » et qu’elle est témoin de l’appel déchirant de sa veuve. La vision finale de Sabiha est celle de sa mère en compagnie de milliers de femmes attristées comme elle, s’élevant et transformées en grues prenant leur envol. « Il est temps maintenant, dit-elle, de briser le silence d’Anne. »

Dans ce monologue solidement composé, la comédienne Bea Ehlers-Kerbekian joue tous les rôles, donnant ainsi une expression artistique à des identités différentes, mais liées entre elles. Elle apparaît tout d’abord sur scène comme l’amie de Sabiha, Anne, qui déclare qu’elles sont toutes deux nées le même jour et sont donc comme « jumelles », l’une des deux, Anne, incarnant apparemment l’identité allemande. Puis la comédienne joue Sabiha s’apprêtant à se rendre à la manifestation avec sa mère. La même femme apparaît sous les traits de l’irascible orateur lors du rassemblement, puis saute dans le rôle de Sabiha racontant le reste de l’histoire. Dans les échanges entre mère et fille, la comédienne joue à nouveau les deux parties, passant habilement de la dame âgée et réservée à la personnalité vive, complexe, de Sabiha. En présentant tout d’abord son amie, puis Sabiha, puis sa mère, puis les autres personnages, et en en faisant le portrait par une seule et même actrice, le dramaturge réussit à nous montrer les aspects multiples de l’identité de son héroïne et le conflit qui les oppose. Composer une telle pièce est un pari littéraire, que le dramaturge a emporté en sélectionnant des épisodes isolés et en les juxtaposant par thème ; par exemple, il opère aussi dans son récit des références aux traumatismes identitaires dans l’expérience historique allemande. Jouer ce genre de monologue, en conservant l’individualité de chaque personnage, tout en respectant la continuité thématique et artistique, exige ainsi une concentration hors pair et de véritables dons d’acteur. Le public n’est pas étonné d’apprendre que Bea Ehlers-Kerbekian a remporté de nombreux prix pour son jeu du monologue.

Doğan Akhanli a exploré le thème du génocide arménien dans un premier roman et joue un rôle actif en Allemagne dans des projets visant à aider Allemands, Turcs et Arméniens à travailler leur histoire commune, dans un effort pour reconnaître la réalité et parvenir à une réconciliation. Sa présente entreprise, dont la concision et la structure poétique rehaussent l’impact, constitue une nouvelle contribution à ce processus social consistant à aborder un passé tourmenté ; car, après chaque représentation de cette courte pièce (d’une durée d’une heure à peine), les spectateurs ont l’occasion d’entendre des exposés par des historiens, des sociologues et autres intervenants impliqués dans la résolution de conflits et ainsi de suite, de débattre de questions plus larges avec eux, ainsi qu’avec l’A., le metteur en scène et la comédienne. Ce genre d’événements culturels joue un rôle essentiel dans le processus de débat en cours, non seulement en Allemagne, autour du génocide arménien, mais aussi en Turquie même, où la quête d’identité véritable des citoyens a donné naissance à un grand nombre d’œuvres littéraires, suscitant un large débat social autour des événements de 1915.

Cette nouvelle œuvre dramatique sera présentée en janvier lors d’événements en Allemagne honorant la mémoire de Hrant Dink, tandis que des représentations sont programmées à Istanbul et Erevan. Espérons qu’une version anglaise soit bientôt accessible à un public américain.              

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/122212.pdf
Traduction : © Georges Festa – 12.2012.