vendredi 21 décembre 2012

Hagop Balian - Ameriga, Ameriga… Yeraz yev khordagoumner / America, America… Rêve et fuites de la destruction



Un miroir tendu aux immigrés :
le nouveau roman d’Hagop Balian

par Ara Caprielian

The Armenian Weekly, 14.12.2012

 

Hagop Balian, écrivain, est des plus estimé dans les milieux littéraires comme intellectuel, journaliste et éditeur. Il a récemment été décoré par le gouvernement d’Arménie en tant que champion ardent et promoteur infatigable de la langue arménienne, en particulier l’arménien occidental et l’écriture classique.

Editeur actuel du prestigieux périodique littéraire Pakine, Balian est l’auteur prolifique d’articles pénétrants, stimulants et parfois polémiques, traitant de thèmes aussi divers que la défense de la cause arménienne [Hay Tad], l’état actuel de la conscience nationale (ou son absence) au sein de la diaspora à travers le monde, le défi de survivre pour la culture et la langue arméniennes, ainsi que des questions touchant à plusieurs facettes de la vie des communautés arméniennes. Les essais de Balian paraissent régulièrement dans divers périodiques arméniens dans le monde.

Le roman, dont il est ici question, Ameriga, Ameriga… Yeraz yev khordagoumner [America, America… Rêve et fuites de la destruction], constitue l’aboutissement logique d’observations mordantes de la part de l’A. quant à l’immigration des Arméniens venus d’Arménie et du Moyen-Orient aux Etats-Unis, laquelle se traduit, pour beaucoup, par la perte de leur identité et de leur culture ethnique / nationale, conduisant inévitablement à l’assimilation. Ce genre de développements laisse assurément une empreinte indélébile tant sur les existences de ces personnes que sur la nation dans son ensemble.

L’histoire débute par la mort d’un homme apparemment solitaire à Glendale, en Californie, suivie d’une brève description de ses funérailles, l’exécution de son testament et la publication ultérieure de son journal, qui couvre plusieurs décennie de sa vie mouvementée. Le récit, basé sur son journal, commence avec l’enfance et la vie de son héros, Lévon Arissian, dans une ville typique du Middle Est. Ses rêves et ses ambitions se déploient, tandis que le lecteur prend connaissance d’une promesse faite à son premier amour.

Nous suivons Arissian dans l’Alabama, où il réalise son objectif sacro-saint de suivre des études supérieures et le succès qu’il a recherché avec tant d’empressement. Les chapitres suivants décrivent sa vie aventureuse, dont les multiples adaptations volontaires qu’il s’impose pour devenir un Américain pur et dur, ce qui mène inexorablement à son éloignement vis-à-vis de tout ce qui est arménien. Rapidement, cet étudiant brillant, auto-discipliné, devient un ingénieur à succès, finissant par atteindre l’échelon le plus élevé dans la hiérarchie de son entreprise. Dans cette terre promise, faite d’opportunités illimitées, sa réussite et sa réputation enviables lui ouvrent de nombreuses portes, auxquelles nombre d’immigrés de fraîche date ne peuvent que rêver.

Avec le temps, il épouse une Américaine issue d’une famille de notables, élève trois enfants et devient un membre à part entière de la société consumériste américaine. Le premier incident, qui renvoie au fait qu’il reste, après tout, un outsider, se produit, lorsqu’il tente en vain de donner à son premier fils le prénom de son père, face aux objections catégoriques de sa femme.

Après une absence de plusieurs années, et par un sentiment de devoir filial, il revient à son lieu de naissance, accompagné de sa famille, rendre visite à sa mère et à ses parents. Il connaît une nouvelle déception, lorsqu’il constate l’incapacité de sa famille américaine à faire le lien avec sa famille accueillante et chaleureuse.

Deux événements majeurs réveillent en lui un sentiment endormi d’identification avec son peuple : la vague d’assassinats de diplomates turcs dans les années 1970 comme tentative désespérée pour faire renaître la question arménienne [Hay Tad], demeurée dans l’impasse, et le tremblement de terre dévastateur de 1988 en Arménie.

Finalement, son divorce, son éloignement de ses enfants et la perte des femmes dans sa vie, du fait de circonstances tragiques, font voler en éclats ses rêves et le but même de son existence. Mais je n’en dirai pas plus, pour ne pas risquer de gâcher le plaisir de lire ce roman.

A l’instar de nombreux romans de qualité, sous une histoire apparemment simple se font jour des problèmes d’ordre philosophique, alimentant réflexion, autoanalyse et introspection chez les lecteurs. De fait, maints Arméniens, qui ont immigré aux Etats-Unis, venus de divers pays – en quête de refuge, de sécurité, de liberté ou d’une opportunité de réaliser le rêve américain – ont perdu nombre de valeurs héritées de leur passé. D’autres, à l’inverse, ont tout simplement refusé de succomber à la tentation de la célébrité et de la fortune et ont réussi à apporter de significatives contributions auprès de leurs communautés arméniennes.

Au lecteur de décider à quelle catégorie appartient Lévon.

Un des nombreux aspects positifs du roman est la vision perspicace par l’A. de la vie aux Etats-Unis, malgré ses séjours trop rapides, occasionnels, dans ce pays. L’autre est son usage méticuleux de l’arménien occidental, dont l’avenir en tant que langue viable et vivante représente un sujet constant d’inquiétude, compte tenu des évolutions actuelles.

Il est regrettable que du fait de la langue, ce roman ne soit pas aisément accessible à un public plus large. Gageons que nombre d’Arméniens pourront s’identifier avec les problèmes, les dilemmes, les succès et les échecs rencontrés par le personnage principal. Quoi qu’il en soit, le roman d’Hagop Balian constitue un apport bienvenu au riche trésor de la littérature arménienne.                   

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Source : http://www.armenianweekly.com/2012/12/14/balians-novel-holds-a-mirror-to-immigrants/
Traduction : © Georges Festa – 12.2012.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.