lundi 10 décembre 2012

Kyle Chayka : Remembering Radical, Theoretical Architect Lebbeus Woods / In Memoriam : Lebbeus Woods, architecte radical, théoricien

Lebbeus Woods, Sarajevo : Scar
In : Lebbeus Woods, Aleksandra Wagner and Michael Menser
Radical Reconstruction
Princeton Architectural Press, 1997

 
In Memoriam : Lebbeus Woods, architecte radical, théoricien

par Kyle Chayka

Hyperallergic (New York), 27.11.2012

 

Le mois dernier, alors que New York était submergée par l’ouragan Sandy, un des architectes de tout premier plan, au niveau international, est décédé dans cette ville assombrie, en proie au chaos, quasiment vaincue par la nature. Une confluence cosmique – une destruction d’ordre environnemental coïncidant avec le dernier souffle d’un grand créateur, qui aspira toujours à plus, aux prises avec un monde incontrôlé.

Résolument anticonformiste, architecte aux antipodes de l’architecture starisée, Lebbeus Woods est mort mardi 30 octobre [2012]. Durant toute une existence vouée à des œuvres qui, pour l’essentiel, n’existent que sur le papier, Woods contesta l’élite architecturale, vilipendant des édifices assommants et résistant aux tentations de l’argent et de la gloire, qui ont fait d’architectes tels que Zaha Hadid et Rem Koolhaus des célébrités.

« Avec le triomphe de la démocratie libérale et du laissez faire capitaliste, le débat était clos. Tout le monde a voulu construire, ce qui a laissé moins de place à certains styles d’architecture, » déclarait Woods à Nicolaï Ouroussof, du New York Times (1), évoquant une situation politique qui livrait une architecture cataplasme aux mains de puissants chefs d’entreprises.

Woods étudia aux universités de l’Illinois et de Purdue. Entre 1964 et 1968, il travailla aux côtés du designer et architecte Eero Saarinen, puis, pour reprendre les termes de son collègue, collaborateur et ami Christoph a. Kumpusch, apprit à « explorer les limites. »

« L’œuvre de Saarinen était comme en mouvement pour Lebbeus – non au plan structurel, mais pratique. Elle déterminait des frontières, au lieu de marquer des limites, » explique Kumpusch.

Suite à sa collaboration avec Saarinen, Woods se tourna néanmoins rapidement vers une architecture entièrement théorique, expérimentale, laquelle a souvent plus d’impact dans son état virtuel que n’en auront jamais nombre d’édifices réels dans des villes réelles. D’aucuns comparent son œuvre à la science-fiction, car elle a tenu, ancrée dans le présent, ne cessant de franchir d’anciennes frontières vers ce qui pourrait être. Il fut d’abord et avant tout un iconoclaste. « Je suis en guerre avec mon époque, avec l’histoire, avec chaque autorité qui réside dans des formes arrêtées et timorées, » écrit-il dans son manifeste emblématique, War and Architecture (2).      

L’univers de Woods incarne une pensée complexe, à l’avant-garde. Un voyant, créateur d’espaces, qui imaginait ce qui était apparemment impossible. « Lebbeus considérait l’univers – ses énergies, fussent-elles spatiales, politiques ou sociales – comme une réalité encore vierge… imaginée ou, en fait, réelle – comme inachevée – non pas apportée, mais révélée au moyen de l’architecture ; une réalité qui n’apporte pas de réponses, mais questionne ; qui ne trouve pas de solutions, mais qui interroge, » précise Kumpusch.

Kumpusch a travaillé durant plus de dix ans, en qualité de bras droit de Woods, sur le Pavillon de Lumière, qui vient juste d’être achevé dans le complexe Raffles à Chengdu, en Chine, et qui constituera la première œuvre architecturale édifiée de Woods. Il est proprement stupéfiant qu’un des architectes les plus célèbres au monde ait dû attendre d’être septuagénaire pour que son premier bâtiment fût réalisé, mais rappelons que Woods ne se souciait guère du présent.

« De retour au centre ville, le jeudi précédant sa disparition, on a pris le pont de Brooklyn, après avoir fait un point incroyable à son atelier au Cooper Union. Lebbeus m’a dit : ‘Tu vois, le plus gros problème qu’on puisse avoir est de n’en pas avoir,’ » nous précise Kumpusch. « Il s’est ensuite lancé dans un projet d’ouvrage qui incluait le Pavillon de Lumière, et son visage s’est éclairé : « C’est quelque chose qui n’avait jamais été fait ! Les gens l’utiliseront selon des modalités que nous ignorons encore, disait-il. Et c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire – travailler sur quelque chose qui n’avait jamais été réalisé auparavant. » Il exultait : « Et on l’a fait ! » Ponctuant le tout d’éclats de rire. Lebbeus croyait en l’architecture – quelle qu’elle puisse être – nous l’ignorons encore – mais est-ce un visionnaire ? A mon avis, Lebbeus se fichait complètement des catégories. »

Kumpusch, qui a travaillé dans plusieurs grands cabinets d’architecture, dont Coop Himmelblau, et enseigné dans de nombreuses universités, parmi lesquelles Cooper Union, Cornell et celle de Guangzhou, reconnaît que l’influence qu’a eu Woods sur lui et son entourage a été immense.

« Personne ne désire avoir une mauvaise idée, mais il ne faut rien éliminer, une des choses les plus incroyables que m’a apprises Lebbeus. Les idées doivent être audacieuses, de même l’architecture, » disait-il.

Les gens présentent souvent Woods comme un rebelle fervent, « aux allures de moine », à l’ordre établi. Ce fut certainement un personnage qui a inspiré des générations d’architectes en herbe. Le blog de Geoff Manaugh commémore l’architecte avec un style qui va droit au cœur de l’esprit de Woods :

« Pour ne parler qu’en mon nom, Lebbeus est une figure canonique en Occident – je veux dire, un Occident non pas composé d’aristocrates terriens, d’armées et de lignées royales, mais de voyageurs, d’hérétiques, de francs-tireurs, d’explorateurs en marge, dont les missives et les cartes, aux limites, lézardent sans cesse les vaines fortifications édifiées par des gens qui croient non seulement que le monde s’achète, mais leur appartient. » (3)

Le fait que la plupart des projets, pour lesquels Lebbeus Woods est le plus connu, ne soient pas réalisés n’a pas entamé sa popularité. Peut-être même les ont-ils rendu plus merveilleux, alors que les gens se demandent s’ils pourront jamais être construits ou quel pourrait être leur usage. Ces idées peuvent être couchées sur le papier, mais elles stimulent l’imagination du lecteur comme peu d’architectes peuvent le faire.

« Il disait souvent : ‘Je ne m’assieds jamais pour dessiner. Je ne dessine que lorsque je veux exprimer quelque chose.’ Ses dessins ne sont pas des dessins, ce sont des projections, » précise Kumpusch.

Le fait que Woods ait évité le devant de la scène et son dévouement aux idéaux de l’architecture, par delà son pragmatisme constant, posent la question de savoir s’il était dépourvu de cet ego typique des architectes de haut vol, qui bâtissent pour laisser un héritage. « Je ne pense pas que Lebbeus se souciait d’un quelconque ‘héritage,’ » poursuit Kumpusch. « Il se souciait de ‘l’avenir.’ Là réside son héritage. Il me manque énormément. »

Or l’héritage de l’architecte, que Woods s’en soit soucié ou non, est quelque chose que de nombreux architectes, critiques et essayistes ont déjà commencé à explorer. Dont Kelly Chan, qui compare les célèbres dessins de Woods aux gravures de Giovanni Battista Piranesi, architecte du 18ème siècle, davantage connu pour ses fantaisies sur le papier que pour ses œuvres édifiées. « Même si des siècles les séparent, tous deux furent également considérés comme des architectes visionnaires, des dessinateurs de génie, qui dessinèrent abondamment, n’ayant réalisé qu’un seul édifice permanent. Le parallélisme troublant de leurs carrières est fréquemment reconnu, mais avec peu d’élaboration quant à la signification de leurs similitudes, » écrit Chan.

Il semble juste que des gens établissent les comparaisons les plus pertinentes avec l’œuvre de Woods dans d’autres siècles. Un homme dont l’œuvre nous donne l’impression qu’il ne fut pas toujours à l’aise dans son époque, mais dont l’œuvre est d’évidence intemporelle.            

Notes

1. Nicolai Ouroussof, « An Architect Unshackled by Limits of the Real World », New York Times, 24.08.2008 - http://www.nytimes.com/2008/08/25/arts/design/25wood.html?pagewanted=all&_r=0
2. Lebbeus Woods, War and Architecture : Rat i Arhitektura, Princeton Architectural Press, coll. Pamphlet Architecture 15, 11/1/1993, 40 p., 35 ill. en noir et blanc. ISBN 9781568980119 [ouvrage bilingue anglais et croate].
3. http://bldgblog.blogspot.fr/2012/10/lebbeus-woods-1940-2012.html?src=longreads

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