jeudi 13 décembre 2012

Memories Without Borders - Armenian Activists Now ! - Armenian Rhapsody / Mémoires sans frontières - Militants arméniens maintenant ! - Rhapsodie arménienne

       © Conciliation Resources, 2012 – Davidian Video Productions, 2012 – Guenatz Film / FilmDesign, 2012

 
En marge, mais remarquables : trois documentaires au Festival du Film AFFMA [Fondation Arpa pour le Film, la Musique et l’Art] ce week-end

par Myrna Douzjian

Asbarez, 26.11.2012

 
Le Festival du Film AFFMA a lieu dans moins d’une semaine et, cette année, grâce aux écrans apportés par les organisateurs du festival, j’ai eu la chance de visionner plusieurs documentaires figurant dans la programmation. Même si les moments forts du week-end restent les films en soirée d’ouverture et de clôture – Lost and Found in Armenia et If Only Everyone, respectivement (1) – je dirai que, comme les années précédentes, certains films en marge méritent vraiment l’attention du public. Bien que distincts au plan stylistique et thématique, les trois films que j’ai en tête – Memories Without Borders, Armenian Activists Now ! et Armenian Rhapsody – apportent un matériau singulier au genre documentaire du cinéma arménien.  

Initiative de Conciliation Resources, une organisation pacifiste basée au Royaume-Uni, Memories Without Borders [Mémoires sans frontières] a été produit grâce aux efforts conjugués d’une équipe de trois réalisateurs, un Arménien, un Azerbaïdjanais et un Turc – Lévon Kalantar, Ayaz Salyev et Mehmet Binay. Ce documentaire aborde le thème des relations entre l’Arménie et ses deux voisins les plus hostiles, la Turquie et l’Azerbaïdjan, à travers le prisme d’histoires personnelles. Il décrit les souvenirs de quatre personnes dans la région, afin d’illustrer les effets à long terme du génocide et de la guerre du Karabagh. Comme le film le précise en introduction, ce documentaire donne la parole à des civils influencés par les évolutions historico-politiques du Caucase Sud : « Entre des frontières fermées, des vies ordinaires continuent d’être hantées par des souvenirs hors de l’ordinaire. »

Memories Without Borders tient les promesses de son titre fascinant en opérant des croisements entre les récits turcs, arméniens et azerbaïdjanais qu’il met en scène. Le premier chapitre présente l’expérience d’un Turc qui, devenu adulte, apprend son ascendance arménienne ; le second campe le petit-fils d’un survivant du génocide, qui se rapatrie de France au Karabagh; le troisième, raconté par une Azerbaïdjanaise, raconte le déplacement du Théâtre d’Etat azerbaïdjanais d’Erevan, suite à la guerre du Karabagh ; enfin, dans le dernier chapitre, un menuisier arménien décrit la création de son chef d’œuvre – un échiquier composé de pièces sculptées de figures nationales et culturelles de Turquie et d’Arménie. Les histoires présentées dans chacun des chapitres, bien que sans lien au regard de leur centre d’intérêt immédiat, soulèvent des questions quant à la rigidité des frontières géographiques et, par extension, les identités nationales et ethniques. Le message est délivré on ne peut plus clairement à travers ces mots du menuisier : « Personne ne vit pour toujours, pas même ceux qui créent des frontières. » Dans le même esprit, quasiment chaque chapitre du film, fut-ce moins ouvertement, plaide pour une logique visant à transcender les divisions nationales.

A tout prendre, Memories Without Borders est un incontournable, du fait de son approche novatrice de la représentation des conflits géopolitiques qui harcèlent l’Arménie. Le film propose davantage qu’un simple message pacifiste sur un conflit régional ; il pose en toute liberté des questions provocantes sur l’identité et le choix personnel, obligeant les spectateurs à se colleter à la réalité de récits traumatiques – quel que soit le côté de la frontière que l’on nomme foyer.

Si l’on peut considérer Memories Without Borders comme un documentaire engagé – mettant en relief le vécu personnel et émotionnel d’une manière stylisée -, Armenia Activists Now ! est plus qu’un documentaire d’observation, déroulant, pour l’essentiel, diverses scènes de manifestations et toute une série d’entretiens avec des militants et des collectifs arméniens. Même s’il parvient à couvrir tous les fronts majeurs de militantisme en Arménie, dont l’écologie, les processus électoraux, les droits des femmes, la corruption et le bien-être des animaux, Armenian Activists Now ! souffre malheureusement d’un certain amateurisme. De fait, le volume de matériaux que le film présente constitue une de ses principales faiblesses. Autrement dit, il y a là beaucoup de matériaux qui nécessitent d’être déballés et mis en contexte, or souvent le film ne livre que des éléments d’information ficelés à la hâte sur chaque domaine traité de militantisme.

Autres défauts, des scènes qui paraissent sans rapport ou, au mieux, guère importantes. Serj Tankian, chanteur, compositeur et militant politique arméno-américain, apparaît dans l’une d’elles, et même si sa présence dans un documentaire sur le militantisme arménien fait totalement sens, la scène reste elliptique, car elle n’apprend que peu de choses sur lui ou son rapport avec le contenu spécifique du film. Résultat, dans ces cas-là, le spectateur reste sur sa faim, quant à une explication donnée par le documentaire.

Quoi qu’il en soit, Robert Davidian, le réalisateur et producteur d’Armenian Activists Now !, parvient à impressionner en vertu de la tâche qu’il a entreprise – une tentative pionnière de documenter le rôle crucial du militantisme dans les années de formation de l’Arménie contemporaine en tant qu’Etat. Ne serait-ce que pour cette raison, ce documentaire peut, tout au moins, être fort utile en tant que matériau filmique pour des classes de lycée sur la cause arménienne (Hay Tad), du fait de son potentiel illimité de susciter des débats animés sur le devoir civique, le militantisme et la politique arménienne contemporaine.

Le troisième documentaire, Armenian Rhapsody, réalisé par Cassiana Der Haroutiounian, César Garanian et Gary Gananian, est mixte au plan stylistique, intégrant des modes de tournage d’ordre à la fois observationnel et performatif. Comme le synopsis l’indique, « Armenian Rhapsody est un road movie, composé d’une polyphonie de personnages, où les visages et la musique sont les véritables héros. Comme dans une rhapsodie, le film est fait d’une juxtaposition de fragments musicaux et narratifs, avec des variations dans le thème, l’intensité et la tonalité. » Et, plus largement, de même qu’une rhapsodie est associée à l’improvisation, le film, lui aussi, possède les qualités de spontanéité et d’authenticité. Les scènes admirablement orchestrées du film se déploient naturellement, tel un collage illustrant la structure de l’Arménie.

La manière d’exposer de ce documentaire donne l’impression de feuilleter un album de photographies (mis en musique, bien sûr) : les premières minutes abondent en plans longs sur les visages expressifs de personnages qui jouent un rôle dans le film. Après un catalogue apparemment sans fin d’individualités, le film entreprend de présenter plusieurs entretiens, ainsi que le mariage d’un couple d’Arméniens de diaspora. Entre autres moments forts, citons des entretiens avec un Arménien de 95 ans, vétéran de la Seconde Guerre mondiale et gardien du monastère de Khor Virap [Fosse profonde]. Détail révélateur, le dernier des trois déclare que sa moustache généreuse porte les traces de son histoire. Mais le moment le plus fort du documentaire surgit lors de l’entretien avec une femme entre deux âges, qui évoque sa vie et sa famille, mentionnant son fils et ses petits-enfants qui vivent en Amérique. Tandis qu’elle entreprend de détailler les épreuves et les souffrances de son existence, submergée par l’émotion, elle est incapable d’achever sa phrase. Alors, durant plusieurs longues secondes, le public ne peut que se confronter à ce que cette femme éprouve, à ce qu’elle ne peut dire. La crudité de la scène est brillamment rendue, et les réalisateurs prennent à juste titre le temps de souligner sa puissance affective.

Même si, pour l’essentiel, le style fragmenté du film est efficace au niveau conceptuel et stylistique, il compte une scène discutable : lors d’un entretien avec un couple de diaspora, la conversation est interrompue par un reportage sur le tremblement de terre de Spitak. Le tournage d'actualités livre des informations sur cette catastrophe que la personne interviewée est incapable d’articuler ; or il apparaît comme complètement déconnecté des autres parties du film – une rupture atypique avec ce road movie. Exceptée cette incongruité mineure et la nécessité de traductions sous-titrées plus professionnelles, Armenian Rhapsody est aussi singulier que la réunion des personnages qu’il présente. Un vrai bonheur.

Memories Without Borders, Armenian Activists Now ! et Armenian Rhapsody n’ont peut-être pas fait la une du programme du Festival du Film de l’AFFMA, mais ils donneront sûrement à nombre de cinéphiles passionnés matière à réfléchir et à débattre, le prochain week-end.

NdT
1. Lost and Found in Armenia, réalisé par Gor Kirakosian (2012) ; If Only Everyone, réalisé par Nataliya Belyauskene (2012).

[Myrna Douzjian est doctorante au département de Littérature comparée à l’Université de Californie Los Angeles (UCLA), où elle enseigne la littérature et la méthodologie. Il est possible de contacter chaque contributeur de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org Tous les articles publiés dans cette collection sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à l’édition électronique hebdomadaire de nouveaux articles, veuillez consulter www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé afin de débattre de questions liées à l’art et là culture arménienne en diaspora.]

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Traduction : © Georges Festa – 12.2012.
Avec l’aimable autorisation de Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.

Bandes-annonce :

- Memories Without Borders : http://vimeo.com/43680319
- Armenian Activists Now ! : http://vimeo.com/36329955
- Armenian Rhapsody : http://vimeo.com/48747197