mercredi 19 décembre 2012

Taner Akçam : Turkey and the Armenian Ghost / La Turquie et le fantôme arménien

© Princeton University Press, 2012

 

Taner Akçam : La Turquie et le fantôme arménien
 
The Armenian Weekly, 15.12.2012

 
[The Armenian Weekly publie le texte intégral d’une communication présentée par le docteur Taner Akçam (Université Clark) lors d’une table ronde sur le thème « Surmonter le déni du génocide », organisée par le Centre Leitner pour le Droit et la Justice internationale à la Fordham Law School, le 4 décembre dernier. Les intervenants étaient Taner Akçam, Gregory Stanton (Université George Mason) et Sheri Rosenberg (Cardoso Law School). L’A. a écrit à l’origine ce texte pour la préface de l’ouvrage La Turquie et le fantôme arménien, de Laure Marchand et Guillaume Perrier, à paraître en France en mars 2013 (Actes Sud) et, espérons-le, bientôt aux Etats-Unis.]

« Pourquoi nous, les Turcs, persistons-nous à nier le génocide ? »

Ou, dit autrement : pourquoi nous, les Turcs, avons-nous l’impression que la lumière nous foudroie, chaque fois que le sujet est soulevé ?

Je travaille sur le génocide arménien depuis 1990, soit plus de vingt ans. Cette question continue d’être posée sans cesse, avec une cohérence sans équivoque. La question est simple, mais à mesure que les années passent, ma réponse a changé. Tout d’abord, j’ai tenté d’expliquer le déni par la notion de « continuité », à savoir, la continuité gouvernementale depuis l’empire ottoman à travers la république de Turquie. Une autre façon de formuler cette thèse pourrait être de l’intituler « Du dilemme de transformer des héros en salauds. » L’argument est très simple : la république de Turquie a été, en fait, instituée par le parti Union et Progrès [Ittihat ve Terakki], les concepteurs du génocide arménien de 1915. Les cadres fondateurs de la Turquie furent principalement des membres du parti Union et Progrès. Si bien qu’un nombre significatif des cadres fondateurs de la Turquie furent directement impliqués dans le génocide arménien ou s’enrichirent eux-mêmes en pillant les biens des Arméniens. Or ces individus furent aussi nos héros de la nation – ils sont les pères fondateurs de notre nation. Si la Turquie reconnaît le génocide, nous devrons accepter le fait que nombre de nos héros de la nation et pères fondateurs furent des assassins, des voleurs, ou les deux. Tel est le véritable dilemme.

Ces individus, comme on nous l’a enseigné à l’école, furent des hommes qui « ont créé notre nation et l’Etat à partir de rien. » Ils définissent qui nous sommes. Cela est vrai non seulement pour les générations antérieures de la nation turque, mais aussi pour les mouvements d’opposition dans le pays, y compris la vague la plus large du mouvement démocrate et de progrès que la Turquie ait jamais connu : le mouvement de protestation étudiant de 1968. Les représentants de ce courant et son organisation politique s’identifiaient avec force aux cadres fondateurs de la république. Ils se qualifiaient eux-mêmes, par analogie avec les pères fondateurs, de nouveau « Kuwayi-Milliyeciler » ou « front national », un terme particulier que nous utilisons seulement pour présenter nos cadres fondateurs. Cette identification forte avec les pères fondateurs n’est pas propre à la génération progressiste de 1968. Cela est vrai de tous les groupes actifs en Turquie : nationalistes, islamistes, ou autres milieux de droite.

Autrement dit, si l’on veut accepter le génocide, dans notre Etat actuel, nous devons nier notre identité nationale, telle qu’elle existe aujourd’hui. Il s’agit là d’une tâche très ardue, quasi impossible et très dommageable. Plutôt que de nous intéresser à la crise d’identité et aux retombées émotionnelles et politiques qui résulteront de l’acceptation du génocide, songeons à cela : ne serait-il pas beaucoup plus simple de se contenter de le nier ?

Au fil du temps, j’ai commencé à modifier ma réponse à la question suivante : « Pourquoi les Turcs nient-ils le génocide ? » J’ajouterai un motif de plus au déni turc. Il s’agit là aussi d’un argument des plus simple. Si la Turquie accepte que le génocide a eu lieu, elle sera contrainte de payer des réparations. L’argument a des conséquences plus larges que de savoir si les événements de 1915 doivent être qualifiés de « génocide. » Supposons que 1915 ne fut pas un génocide et imaginons que le parti Union et Progrès ait déporté les Arméniens d’une région froide, montagneuse et stérile vers une région ensoleillée, accueillante et fertile ; supposons, autrement dit, que les Arméniens aient été envoyés en Floride. Il n’en reste pas moins que tout ce que possédaient ces gens fut confisqué lors de ce processus et que pas un seul centime ne leur a été reversé. Même si vous refusez d’accepter les événements de 1915 comme un génocide, vous devez accepter le fait que le pays de la Turquie actuelle a été créé à partir de la spoliation des biens des Arméniens et qu’il trône maintenant sur cette richesse. Résultat, si vous acceptez et reconnaissez qu’une injustice s’est produite en 1915 en Turquie, vous devez payer en retour des compensations. Ainsi, pour éviter de le faire, nier le génocide revêt alors pleinement son sens.

J’ai continué d’ajouter quelques facteurs additionnels pour expliquer les dénis de la Turquie, comme ce qui se passe lorsqu’on répète un mensonge. Fût-ce dans la vie quotidienne banale, est-il si facile de changer, une fois que l’on a raconté un mensonge ? Le mensonge sur le génocide compte une histoire de plusieurs décennies et s’est comme calcifié. Un Etat qui ment depuis 90 ans ne peut facilement changer de cap. Même si vous savez que vous racontez des non vérités, celles-ci acquièrent le vernis du réel après tant d’années.

Or ces points ne servent qu’à expliquer pourquoi l’Etat a persisté à nier le génocide. A mesure que les années ont passé, j’ai commencé à écrire que le terme « déni turc » est inadéquat pour expliquer pleinement cette situation. J’ai interrogé la validité de l’utilisation du terme « Turcs » pour refléter une entité homogène, laquelle définit non seulement le peuple de Turquie, mais aussi l’Etat de Turquie. J’ai proposé d’établir une distinction entre politique étatique et comportement du peuple de Turquie à l’égard du génocide. J’ai défendu l’idée que le terme de « déni » est adéquat pour expliquer la politique de l’Etat, mais non celle de la société. L’attitude de la société devrait être décrit plus précisément comme une attitude faite d’ignorance, d’apathie, de fatalisme, de réticences et de silence, plutôt que de déni.

La société turque n’est pas un bloc monolithique et peut être comparée à un train. Elle se compose d’un ensemble de wagons différents, chacun desquels représentant une sous-identité ethnique et culturelle différente, avec un comportement différent concernant ce qui est arrivé en 1915. J’ai rappelé à de nombreuses reprises qu’une grande partie des Kurdes, des habitants du Dersim et des Alévis ont accepté la réalité de ce qui est arrivé en 1915, et que le véritable problème est que ces groupes différents n’ont pas été en mesure d’exprimer leurs points de vue d’une manière ferme, résolue, en particulier par écrit. J’ai utilisé les termes de silence et d’évitement, non seulement au sens d’une attitude personnelle, adoptée conjointement par toutes les couches de la société, mais aussi pour signifier le fait de ne pas prendre ouvertement position quant au discours officiel de l’Etat. Il convient d’accepter que toutes ces distinctions sont importantes, et peut-être essentielles, pour comprendre le développement de la société civile en Turquie aujourd’hui, mais qu’elles ne suffisent pas encore à expliquer pourquoi le négationnisme constitue une part aussi dominante du paysage culturel en Turquie.

Ma réflexion a donc commencé à changer, à nouveau, récemment. Loin de moi l’idée que mes explications antérieures fussent nécessairement inexactes. Bien au contraire : je reste persuadé que ces facteurs jouent un rôle majeur dans la négation du génocide arménien. Néanmoins, je commence à penser que le sujet s’enracine apparemment dans quelque chose de plus profond et d’ordre presque existentiel, lequel couvre l’Etat autant que la société. La réponse à cette question semble résider dans une dualité entre existence et non-existence – ou, comme dirait Hamlet, « être ou ne pas être. » J’estime que notre existence en tant qu’Etat et société se traduit par leur [celle des chrétiens en Anatolie] non-existence ou non-être. Accepter ce qui est arrivé en 1915 signifie que vous devez accepter leur existence [celle des chrétiens] sur le territoire turc, ce qui revient pratiquement à déclarer notre non-existence, puisque nous devons notre existence à leur non-existence. Je m’explique.

Pour apporter plus de clarté, j’aimerais introduire Habermas dans mon propos. Habermas souligne qu’au sein du tissu et des institutions sociales réside une « violence secrète, » et que cette « violence secrète » crée une structure de communication à laquelle s’identifie la société tout entière (1). Au moyen de cette « communication collective, » les restrictions et le rejet de certains sujets du discours public sont de fait institutionnalisés et légitimés. Ce qu’il est utile de noter ici, c’est que cette structure n’est pas imposée à la société par les dirigeants, mais qu’elle est acceptée et intériorisée par ceux qui sont dirigés. Il existe un consensus silencieux dans la société.

J’aimerais emprunter un autre terme à l’essayiste Elias Siberski, qui éclaire cet état de fait – cette « réalité communicative » [die kommunikative Wirklichkeit]. Siberski utilise ce terme pour décrire une caractéristique très importante des organisations secrètes (2). D’après Siberski, les organisations secrètes créent une réalité interne via une méthode de communication qui est totalement différente du monde réel. La situation en Turquie ressemble très étroitement à cela. En tant que société, nous avons l’apparence d’une organisation secrète. Tout comme les élites de notre république, nous avons créé une « réalité communicative », qui explique notre manière de penser et notre existence en tant qu’ « Etat et nation. » Elle donne forme à nos émotions et définit des systèmes de croyance, autrement dit, tout notre réseau de rapports socioculturels. En résumé, l’ensemble des choses qui nous font tels que nous sommes ou, du moins, qui nous croyons être. Ce qu’il importe de noter, c’est le hiatus entre cette « réalité communicative » et la véritable réalité.

En fin de compte, cette « réalité communicative » nous confère des univers à dire et à ne pas dire, et a créé un secret collectif, lequel recouvre toute notre société à la manière d’un gant. Créant un gigantesque trou noir. Nous formons aujourd’hui une réalité qui possède un « trou noir ». Cette existence d’un immense « trou noir », ou la détention d’un « secret collectif », ou la création d’une « coalition du silence » - tels sont les termes qui définissent qui nous sommes… Nous avons tout simplement éradiqué tout ce qui était chrétien de cette réalité. Voilà comment nous enseignons l’histoire ottomane dans nos écoles, voilà comment nous produisons des œuvres intellectuelles et culturelles traitant de notre société.

Selon moi, le secret présidant à la négation du génocide arménien, ou l’impossibilité d’en parler, résident quelque part là. Ce qui est arrivé en 1915 constitue un secret collectif de la société turque, et le génocide a été relégué à l’état de « trou noir » de notre mémoire sociétale. Depuis la fondation de la république de Turquie, nous tous, de droite et de gauche, musulmans, alévis, Kurdes et Turcs, avons créé une « coalition du silence » collective autour de ce sujet, et nous n’aimons pas que l’on nous rappelle ce secret bien caché, qui nous enveloppe tel une chaude couverture de fortune. Ceux qui nous le rappellent ont le don de nous importuner et nous avons l’impression d’être confrontés à une situation qui nous laisse dans l’incertitude quant à ce qu’il convient de faire ou de dire.

Car, si nous sommes obligés de faire face à notre histoire, tout – nos institutions sociales, nos mentalités, nos systèmes de croyances, notre culture et même la langage que nous utilisons – sera mis en question. La manière dont une société se perçoit doit être interrogée du haut en bas. Résultat, nous ne goûtons guère les « porteurs de mémoire ». Nous les considérons comme un « poids » et nous réagissons très négativement à leur égard. Nous tous, de droite et de gauche, sommes en quête d’excuses, mais apparemment nous nous récrions ensemble, tel en chœur : « Nous vaquions ici à nos affaires, sans embêter quiconque, lorsque vous avez surgi de nulle part. D’où venez-vous ? » Comme si, en tant que nation, nous faisions cette déclaration collective : « Si vous croyez que nous allons détruire la réalité socioculturelle que nous avons créée avec tant de soin depuis 95 ans, d’un trait de plume, réfléchissez-y à deux fois ! »

Le génocide arménien fait partie d’un contexte plus général qui est lié directement à notre existence. La république et la société de la Turquie d’aujourd’hui ont été bâties sur l’élimination des chrétiens – la destruction d’une existence sur un territoire que nous appelons notre patrie. Comme nous avons établi notre existence sur la non-existence d’autrui, toute mention de cette existence suscite peur et angoisse en nous. La difficulté que nous avons dans notre pays pour parler de la question arménienne réside dans cette dualité existence – non-existence. Si l’on cherche un exemple qui en soit proche, nul besoin de chercher bien loin : l’histoire des Américains autochtones aux Etats-Unis compte beaucoup de similitudes. 

Je pense donc qu’il nous faut retourner la question. La question centrale n’est pas de savoir pourquoi la Turquie nie le génocide, mais de savoir si nous, peuple de Turquie, sommes prêts, en tant qu’Etat et société, à nier notre situation présente d’existence. La seule manière pour nous de pouvoir le faire est apparemment de répudier notre modalité d’être et d'élaborer une histoire nouvelle de notre venue à l’existence. En sommes-nous capables ? Telle est la véritable question.

Notes

1. Jurgen Habermas, « Die Ütopie des guten Herrschers, » in : Habermas, Kultur und Krikik : verstreute Aufsutze,  Frankfurt am Main : Suhrkamp, 1973, p. 386-7.
2. Elias Siberski, Untergrund und Offene Gesellschaft. Zur Frage der struckturellen Deutung des sozialen Phänomens, Stuttgart : Ferdinand Enke Verlag, 1967, p. 51.

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Traduction : © Georges Festa – 12.2012.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.