mardi 31 janvier 2012

Serge Momjian - Memories of the Past / Souvenirs du passé

© Austin & Macauley Publishers, 2010


Serge Momjian nous fait partager Memories of the Past [Souvenirs du passé]

The Armenian Reporter, 03.08.2010


LONDRES – Le 15 juillet 2010, les éditions londoniennes Austin & Macauley ont publié Memories of the Past, un ouvrage de 190 pages, de Serge Momjian.

Le livre s’intéresse à la vie de Vartan Apélian, qui n’a que deux ans lorsqu’il perd ses parents lors du premier massacre à grande échelle du 20ème siècle. Ce n’est que vers 25 ans que Vatan prend conscience de ce passé tragique.

Il émigre aux Etats-Unis durant les années 1930 et s’entretient alors avec les survivants d’une patrie qui n’existe plus.

Les récits obsédants des témoins oculaires ne cessent de le hanter.

Il retrouve ses racines arméniennes à travers ses recherches historiques et s’associe pleinement aux forces et aux faiblesses de son peuple.

Son existence est bouleversée le jour où il découvre, à sa stupéfaction, que sa mère, devenue une vieille dame oubliée de tous et convertie à l’islam, a survécu aux massacres.

[Serge Momjian, est né à Beyrouth. Jeune homme, il arrive à Londres, se met à étudier le journalisme, puis s’inscrit à une licence de lettres, mention fiction. Il travaille depuis comme journaliste et critique littéraire pour plusieurs publications, parmi lesquelles le Daily Star de Beyrouth, grand journal anglophone au Moyen-Orient, et Events, un magazine londonien d’actualités. Passionné par l’art, il contribue aussi à divers périodiques. Il est l’auteur de Conflicting Motives (1994), The Invisible Line (2000) et The Singer of the Opera (2004), trois romans tous publiés à Londres. Au plan littéraire, les écrits de Momjian témoignent d’une réelle originalité et lui ont valu estimes et éloges. Memories of the Past est son premier roman historique et son œuvre la plus achevée.

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Source : http://www.reporter.am/index.cfm?objectid=18675F69-9F1D-11DF-9AD00003FF3452C2
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.


Etudes arméniennes - SOAS, Université de Londres / Armenian Studies - SOAS, University of London

© www.soas.ac.uk


Etudes arméniennes – Université de Londres, School of Oriental and African Studies (SOAS)

par Vazken Khatchig Davidian

Armenian Voice (Londres), n° 58, Winter 2011


Octobre 2010 a vu le premier anniversaire de la réintroduction des études arméniennes à la School of Oriental and African Studies (SOAS), à l’université de Londres. Financé par la Fondation Calouste Gulbenkian, ce programme suscite déjà un vif intérêt. Il propose des cours de culture et d’histoire arménienne, ainsi que de l’arménien occidental. Ce dernier constitue un développement particulièrement bienvenu, l’arménien occidental étant considéré comme une langue en péril par l’UNESCO.

Afin de marquer cet heureux événement, qui coïncide avec une célébration majeure dans le calendrier arménien – Tarkmantchats, la Fête des traducteurs, considérée plus largement comme une fête de la langue et de la littérature -, le docteur Krikor Moskofian, du programme d’études arméniennes à la SOAS, a organisé toute une série d’événements qui s’étendaient sur une période de trois week-ends.

Une conférence passionnante, par Ara Sarafian, directeur de l’Institut Komitas de Londres, inaugura le premier week-end. Sa communication s’intitulait : « Armenian Serfs [Khafirs] in the Sassoun Region of the Ottoman Empire : A Critical Interpretation Based on New Archival Evidence » [Les serfs arméniens [khafirs] dans la région de Sassoun sous l’empire ottoman : une approche critique fondée sur de nouvelles preuves d’archives]. L’exposé proposa une approche critique de la notion de servage dans la région de Mouch / Sassoun, d’après les rapports détaillés du Père Grigoris [Krikoris Vartabed], adressés au Patriarcat arménien de Constantinople en 1872. Le texte, ainsi que le débat qui s’ensuivit, présidé par le docteur Igor Dorfman-Lazarev, livra d’utiles aperçus sur le vécu de la vie paysanne arménienne en Arménie Occidentale historique.

Moment fort du week-end suivant, l’exposé-bilan du programme conduit par la SOAS à la Faculté des Langues et des Cultures, par son doyen, la professeure Anne Pauwels. Dans son intervention, « Keeping Alive in a Global Diaspora : Challenges and Initiatives for Armenian in the World » [Rester en vie dans une diaspora globalisée : défis et initiatives pour l’arménien à travers le monde], A. Pauwels évoqua les défis auxquels sont confrontées des langues telle que l’arménien, dans un monde où globalisation, déplacement et migration sont la norme. Elle souligna les importants défis linguistiques que rencontrent migrants, réfugiés et autres, non seulement en termes d’apprentissage de langues nouvelles, mais aussi de préservation de leur langue d’avant la migration. L’A. conclut en mettant en relief les stratégies et les initiatives susceptibles d’aider les communautés à maintenir en vie leurs langues et à les préserver ainsi dans un contexte transnational. Cet exposé très instructif fut agrémenté d’exemples repris des travaux de l’A. parmi les communautés de migrants en Australie. A quoi succéda un débat animé, présidé par le professeur Ian Brown, de la SOAS.

Ce second week-end accueillit aussi une communication, la seule en arménien, du docteur Zaven Yégavian, directeur du département d’études arméniennes à la Fondation Calouste Gulbenkian. Le docteur Yégavian présenta un panorama de l’enseignement arménien dans les écoles de la diaspora arménienne. Après un rappel de l’histoire du système éducatif arménien en diaspora, il souligna les difficultés et les défis que rencontrent ces institutions. La rencontre était présidée par le docteur Krikor Moskofian.

Le dernier week-end intégra deux événements très intéressants. Le premier fut une conférence prononcée par le docteur Tim Greenwood, assistant d’histoire médiévale à l’université de Saint-Andrews en Ecosse, sur « Three Late Antique Silver Crosses » [Trois croix d’argent de l’Antiquité tardive]. Cet exposé captivant présenta et analysa très en détail une croix en argent récemment découverte, qui porte une longue inscription en arménien. Cette croix fut analysée dans le cadre de deux autres objets en argent, de l’Antiquité tardive, originaires d’Asie Mineure, plus précisément deux autres croix en argent. Le docteur Greenwood évalua les apports potentiels de ces découvertes, eu égard à notre connaissance de l’histoire de l’art arménien, ainsi que de l’histoire et de l’identité arméniennes dans l’Antiquité tardive. La réunion était présidée par le docteur Sossie Kasbarian, de la SOAS.

L’événement final de ces célébrations fut la projection d’un documentaire sur celle qui fut probablement le plus grand écrivain arménien du début du 20ème siècle, la féministe et militante Zabel Essayan, de Constantinople. Le film, réalisé par Talin Suciyan et Lara Aharonian, s’intéresse aux années de maturité d’Essayan, suite à son émigration en Arménie soviétique, jusqu’à sa disparition lors des purges staliniennes. Il souligne aussi à quel point ce géant de la littérature arménienne est peu connu aujourd’hui en république d’Arménie. Dans une scène emblématique du film, une habitante d’Erevan se demande : « Mais qui est cette Zabel Essayan ? », après avoir découvert que la rue où elle vit a été rebaptisée du nom de l’auteur. Cette manifestation s’acheva par un débat entre le docteur Victoria Rowe, spécialiste de la littérature féministe arménienne de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle, et Talin Suciyan, journaliste arménienne d’Istanbul.

Aboutissement durable de cette série d’événements, le lancement par le docteur Moskofian de la Society of Western Armenian Speakers [Société des Arménophones occidentaux]. Se réunissant une fois par mois, la Société encourage les membres de la communauté à converser en arménien occidental avec les étudiants linguistes de la SOAS, dans un cadre amical, décontracté et informel. Des personnes de tous âges et avec différents niveaux de langue sont les bienvenues, à condition de s’exprimer, ou de s’y essayer, en arménien occidental.

Pour plus d’informations, veuillez contacter le docteur Krikor Moskofian à la SOAS ou par courriel : moskofiank@yahoo.co.uk.

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Source : http://www.caia.org.uk/wp-content/uploads/magazine//http___caia.org.uk_armenianvoice_58_index.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.


lundi 30 janvier 2012

A Question of Genocide / Un génocide en questions

© Oxford University Press, 2011


Ronald Grigor Suny, Fatma Müge Göçek, Norman M. Naimark, éd.
A Question of Genocide : Armenians and Turks at the End of the Ottoman Empire
[Un génocide en questions : Arméniens et Turcs à la fin de l’empire ottoman]
Oxford : Oxford University Press, 2011, xxii + 434 p. – ISBN : 978-0-19-539374-3

par Michael Bobelian

H-Human-Rights, Sept. 2011


A la recherche d’un consensus : A Question of Genocide et le processus historiographique


Durant des années, Arméniens et Turcs se sont affrontés au sujet des déportations et des morts de la population arménienne dans l’empire ottoman. Via plusieurs phases révisionnistes, le gouvernement turc a attribué ces morts aux ravages de la Première Guerre mondiale ; à une guerre civile déclenchée par des traîtres arméniens ; ou à des négligences de la part des dirigeants ottomans, désireux de déplacer, mais non d’anéantir, la minorité arménienne. L’argument mis en avant par la diaspora arménienne – et par l’Arménie après son indépendance – est demeuré en grande partie inchangé : l’empire ottoman a perpétré un génocide, soutenu par l’Etat.

Au fil des ans, la communauté scientifique a repris ce modèle. Peu d’études universitaires existaient avant 1965, date à laquelle les Arméniens exhumèrent cette tragédie des ténèbres en recourant à des manifestations, à diverses pressions sur des gouvernements étrangers et au terrorisme. La date de cette renaissance coïncide avec un intérêt croissant du monde universitaire pour les droits de l’homme. Néanmoins, au début, partiales, d’ordre souvent amateur, les productions dues à des Arméniens et des Turcs qui se voulaient à la fois historiens et avocats, occupèrent le terrain avec des explications contradictoires empruntées à leurs nationalités respectives. En bien des manières, ces affrontements universitaires offrirent une scène nouvelle à la bataille que se livrent les deux ennemis.

Finalement, des études qui font toujours autorité, dues à Vahakn N. Dadrian et Richard G. Hovannissian, opérèrent une percée, suivies d’une liste croissante d’historiens turcs, de chercheurs sur la Shoah menant des études comparées et d’autres, non arméniens. Ces historiens exploitèrent des archives oubliées, provenant de nations diverses (tandis que les archives ottomanes demeuraient en grande partie fermées à ceux qu ne soutenaient pas la position de la Turquie) ; ils ont injecté une analyse sociologique, psychologique et économique au sein d’un corpus littéraire grandissant ; et ils ont intégré des récits de première main, émanant de survivants, de perpétrateurs et de tiers, afin d’ajouter à la compréhension de cette tragédie. Au sommet de cette montagne de preuves, l’Association Internationale des Chercheurs sur le Génocide déclara cette tragédie un génocide en 1997. Trois ans plus tard, 126 chercheurs sur la Shoah se rangèrent à cette décision.

L’instauration de ce consensus n’empêcha pas un groupe réduit, mais résolu, de contester cette catégorisation. Composé en majorité de chercheurs turcs et d’une poignée d’historiens étrangers, ils persistent à soutenir le discours turc officiel. Ce consensus n’a pas non plus atténué les échanges souvent polémiques au sein de la communauté scientifique. Au mépris de l’authenticité (ou son absence) de leurs recherches, se posant en avocats – témoignant, par exemple, à plusieurs reprises devant le Congrès des Etats-Unis -, les deux camps opposés exposent leurs querelles universitaires sur la scène politique. Et ce faisant, ils prolongent un dialogue de sourds, au lieu de se parler, dans une salve incessante, faite d’attaques et de contre-attaques.

En 2000, Ronald Grigor Suny et Fatma Müge Göçek fondèrent le Séminaire de recherches sur l’Arménie et la Turquie (Workshop on Armenian and Turkish Scholarship – WATS), pour en finir avec cette impasse. A Question of Genocide est né des efforts de ce collectif (ainsi que de plusieurs rencontres du Mellon Foundation Sawyer Seminar sur le meurtre de masse, organisées par le troisième éditeur de l’ouvrage, Norman M. Naimark). « Les débats – lors des sept ateliers WATS, expliquent les organisateurs dans la préface du livre – furent exempts de tout esprit partisan et de tout nationalisme. » (p. 4). Après dix années de dialogue, à l’affrontement de « discours nationalistes, s’est substitué un seul récit partagé. » (p. 5). Le domaine le plus controversé demeure néanmoins hors d’atteinte. Plus de 80 participants ne parviennent pas à s’accorder sur le fait qu’un génocide a eu lieu. « Le titre de ce volume, notent les deux chercheurs à l’université du Michigan, reflète à la fois les certitudes des uns et la perplexité des autres » quant à la manière de décrire « la nature des massacres » (p. 10).

A un certain niveau, l’ouvrage contribue admirablement au domaine étudié. Les quinze études de ce recueil s’intéressent à plusieurs éléments –souvent négligés – de cette époque avec un regard neuf et à travers des sources nouvelles. Certaines, comme l’exploration du rôle des politiques agraires, par Stephan H. Astourian, élargissent le champ des influences. D’autres apportent une analyse plus restreinte, mais profonde, comme Hans-Lukas Kieser qui examine comment un patriote turc se mue en un meurtrier de masse. Les contributeurs proposent de nouveaux aperçus sur le rôle de l’Allemagne en tant qu’alliée des Ottomans, la présence de la Russie sur le front du Caucase, le rôle des organisations politiques arméniennes et la destruction des Assyriens. Le recueil dévoile aussi les motivations et les méthodes diverses employées par les meurtriers de masse, tandis que trois essais permettent de mieux comprendre le voile de silence de la Turquie, lequel a finalement conduit à sa politique inébranlable de déni.

Mais, à un autre niveau, le livre déçoit en omettant une opportunité unique d’explorer un sujet qui ne concerne pas seulement le cœur de cette controverse en cours, mais aussi toute une profession – le processus historique. Parallèlement au conflit israélo-palestinien, le génocide arménien demeure parmi les sujets les plus controversés dans le monde universitaire moderne. La capacité du collectif WATS à rassembler des chercheurs concurrents, et parfois hostiles et politisés, propose une réflexion sur le développement d’une historiographie comptant peu d’équivalents dans l’histoire de la profession.

Les révélations apportées par les éditeurs dans la courte introduction laissent le lecteur sur sa faim. Comment WATS a-t-il atteint un « consensus rugueux » (p. 8) ? Qui a refusé de se joindre à ce consensus et pourquoi ? Quelle fut l’attitude des chercheurs face à des preuves contradictoires, mais convaincantes ? Qui fut laissé en dehors de WATS et pourquoi ? Une collaboration émergea-t-elle de la confrontation ? De quelle manière des pressions extérieures ont-elles influencé le processus, en particulier parmi les participants turcs, lesquels furent dénoncés et menacés pour avoir organisé un colloque à Istanbul ? Et, plus important, la création d’un discours partagé a-t-elle contribué à l’établissement de la vérité ou l’a-t-elle sapé ?

Plusieurs participants eussent pu exposer leur propre témoignage pour aborder les questions complexes mises en lumière dans l’Introduction. Il eût été éclairant d’apprendre des chercheurs lequel d’entre eux parvint à contre-coeur à de nouvelles conclusions et dévoila les difficultés, au plan personnel et professionnel, qui naquirent de ces constats, ou bien de voir comment la méfiance première parmi les participants s’est effritée en l’espace de dix années. Les révélations les plus édifiantes eussent pu émaner de ces participants, lesquels continuent à mettre en question l’applicabilité du qualificatif de génocide, après une décennie de dialogue.

La mise à l’écart de ces questions nous prive d’une opportunité de fouiller des secteurs de la profession, qui recueillent rarement une grande attention. Quel rôle le parti pris ou l’accès aux archives (ou bien son absence) jouent-ils dans la prise de décision d’un chercheur ? De quelle manière un historien est-il influencé par ses collègues ? Comment des prises de position ossifiées se heurtent-elles à des vérités et à des interprétations nouvelles ? Qu’est-ce qui différencie le révisionnisme fondé de l’exploitation du processus historique ?

L’on peut comprendre que les contributeurs aient souhaité éluder confidences dérangeantes et conversations privées éclairantes ou, plus simplement, n’aient pas voulu produire un type d’écriture confessionnelle, peu familier à la plupart des historiens. Tel quel – en tant que contribution scientifique à la compréhension du génocide arménien, de la fin de l’empire ottoman et des débuts de la république de Turquie – A Question of Genocide parvient à ses fins. L’ouvrage eût pu néanmoins apporter nombre de révélations, non seulement sur les événements qui ont eu lieu il y a un siècle, mais aussi sur une pression nationaliste triomphante et des partis pris profondément enracinés quant à la manière d’enquêter et de décrire le passé. Par essence, il eût pu instruire quant aux fonctions les plus difficiles et les plus nobles d’un historien.

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Source : http://www.h-net.org/reviews/showrev.php?id=32982
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.


dimanche 29 janvier 2012

Hrant Gadarigian - Yerevan to Diyarbekir and Back / Aller-retour Erevan-Diyarbakır (I)

Murailles de Diyarbakır, Turquie
© Gerry Lynch, 2003 – http://commons.wikimedia.org


Aller-retour Erevan-Diyarbakır : refaire le lien avec un passé en voie de disparition (I)

par Hrant Gadariguian

Hetq, 28.10.2011


La semaine dernière, accompagné de deux amis, nous sautons dans une jeep japonaise et quittons Erevan pour la réouverture de l’église apostolique arménienne Sourp Kirakos à Diyarbakır, en Turquie.
L’unique raison pour laquelle je précise que la jeep est de fabrication japonaise est que le volant se trouve du côté droit. Ce qui ne fut pas sans étonner les curieux, tandis que nous nous frayions notre chemin à travers les montagnes et les vallées d’Anatolie orientale.
Même si j’ai déjà voyagé en Turquie (Istanbul, Ankara, Van), ce fut toujours par avion. Là, j’ai une chance d’observer la population et le paysage de près et par moi-même.

La Turquie par le Djavakh

Etant donné que la Turquie refuse d’ouvrir sa frontière avec l’Arménie, nous devons tout d’abord nous diriger vers la Géorgie et sa frontière commune avec la Turquie à Possof.
Nous voyageons à travers la région arménienne du Djavakh, nous arrêtant pour quelques séances de gouttes pour notre chauffeur, un photo-journaliste franco-arménien, à Akhalkalak.
Des habitants font cercle et nous demandent qui nous sommes et vers où nous nous dirigeons. Ils relèvent que l’arménien occidental que nous parlons leur rappelle leur dialecte, étant donné que beaucoup, dans cette région, font remonter leurs racines à Erzeroum.
Il existe une frontière toute proche avec la Turquie à Akhalkalak, mais elle aussi est fermée. Les Arméniens du lieu ne peuvent nous en dire la raison.
Nous traversons la ville plus importante d’Akhaltskha, puis nous escaladons les montagnes jusqu’à Possof. Les choses se passent sans incidents, jusqu’à ce que les douaniers turcs nous informent que la jeep doit être inspectée. Ils procèdent à une fouille minutieuse ; mon ami Max m’apprend que c’est la première inspection à laquelle il est soumis, depuis ses nombreux voyages en Turquie par cette même route.
Au feu vert, nous prenons le volant dans l’obscurité qui gagne et contournons la vieille ville fortifiée de Kars, ainsi que le champ de bataille de Sarikamich, site d’une bataille, lors de la Première Guerre mondiale, entre les armées ottomane et russe.

Erzeroum : un quartier arménien dans la Vieille ville

Epuisés, les yeux troubles, nous atteignons enfin Erzeroum tard ce soir là et avons la chance d’obtenir une chambre pour nous trois dans le dortoir local réservé aux enseignants et aux éducateurs turcs de passage.
Je mentionne au passage que le troisième membre du groupe est Khatchik, ancien Arménien d’Istanbul parti s’installer en Arménie, il y a vingt ans. Il fera pour nous office d’utile traducteur, mon turc étant, au mieux, rudimentaire.
Lorsque nous nous réveillons le lendemain matin, la ville est recouverte d’un manteau de neige. Elle tombe encore, lorsque nous nous dirigeons vers la cafétéria du dortoir pour un petit-déjeuner composé d’olives, de fromage et de thé. Ce dernier breuvage est un produit de base dans les régions orientales de la Turquie, servi dans de petits verres cylindriques.
Heureusement, Max a aussi amené de son côté une petite cafetière qui s’avère des plus précieuse pour un adepte du café matinal comme moi.
Avant de quitter les lieux, Max nous conduit vers un ancien quartier d’Erzeroum, fait de bâtiments en pierres à moitié en ruines. Il a visité l’endroit auparavant, lors d’un précédent voyage. Il s’agit, nous dit-il, d’un ancien quartier arménien.
A l’heure actuelle, il est prévu que tout ce quartier soit rasé par la mairie d’Erzeroum. Ceux qui vivent encore là sont dédommagés par les autorités locales.
Nous nous baladons avec Khatchik dans les rues vides, essayant de ne pas prendre froid, tandis que Max, toujours intrépide, disparaît dans un coin, en quête de sa prochaine grande photo.

Direction le sud, vers Bingöl et Diyarbakır

Après une heure ou deux, nous nous engouffrons dans notre véhicule et prenons la route du sud, au sortir d’Erzeroum. Notre prochaine étape : Bingöl. La route qui monte à travers les montagnes s’avère traîtresse, du fait de l’enneigement. Des chantiers intermittents rendent le passage encore plus difficile.
La neige diminue enfin, tandis que nous nous approchons de la petite ville de Bingöl – thème du célèbre chant mélancolique, mêlant plainte et perte, qui débute par ce vers « Chère sœur, indique-moi le chemin de Bingöl… ».
Nous nous arrêtons pour trouver de quoi manger dans cette commune peuplée en très grande majorité de Kurdes. Max veut aussi s’acheter une paire de chaussures bon marché. Celles qu’il portait à Erzeroum sont toutes mouillées à cause des rues détrempées. Mais bon - à quoi s’attend-il ? - les semelles sont déjà trouées…
Le paysage se mue en une série de vallées pour la plupart dépourvues d’arbres et de collines vallonnées. Les étendues sont vastes et panoramiques. Un paradis perdu ?
Un peu d’étymologie concernant le nom. Suite aux conquêtes arabes au 7ème siècle, la tribu arabe des Bekr occupa cette région, qui prit le nom de Diyar-ı Bekir (terres de la tribu des Bekr). En 1937, Atatürk rebaptisa la ville Diyarbakır, qui demeure son nom actuel.
C’est la capitale non officielle des régions kurdes de la Turquie, avec une population de plus de 800 000 habitants.
Quant à savoir pourquoi les Arméniens appellent la ville Tigranakert [Digranagerd], cela reste un mystère. J’ai lu dans Wikipedia que les historiens arméniens ont un jour proposé comme théorie que la ville occupe le site d’une ancienne ville arménienne homonyme et qu’au 19ème siècle, les habitants arméniens employaient ce nom. Mes lecteurs lanceront peut-être d’autres hypothèses.
Nous obtenons une chambre dans un hôtel au bas d’une étroite ruelle à l’écart de la place principale, dans la ville ancienne. Cette ruelle est si étroite qu’un athlète pourrait sauter de la fenêtre de notre hôtel dans celle de l’hôtel d’en face.

Dans la ville sur le Tigre

On est mercredi, le 19 [octobre]. Nous remarquons déjà des Arméniens venus d’Istanbul et d’ailleurs déambulant dans les rues de la vieille ville. Je veux dire, même pour un œil peu exercé, eux et nous, sortant du lot.
Max, qui trimbale sa caméra avec son objectif proéminent, aimante constamment les gamins des rues en quête d’aumône. Des gamins âgés de 5 à 8 ou 9 ans, tout au plus.
« Hello ! », « English, English ! » ou « Money, please ! » : voilà quelques-unes des phrases que ces gosses emploient en s’approchant. Ils les ont probablement apprises de gamins plus âgés, qui travaillent maintenant dans les stands du marché comme porteurs ou dans les salons de thé comme serveurs. Mais je remarque d’autres gamins très jeunes, transportant dans des chariots en bois tout un tas d’objets à travers les rues pavées.
Après nous être enregistrés, nous nous frayons un chemin vers le quartier où se trouve Sourp Kirakos. Max est à nouveau aux aguets pour quelques photos de choix et les habitants des lieux semblent répondre à ses demandes pour être filmés. Beaucoup l’invitent dans leurs cours intérieures, lorsqu’il pointe son nez dans chaque porte ouverte.
Nous tombons sur l’église orthodoxe syriaque et entrons dans un vaste jardin. Nous y rencontrons des Arméniennes qui ont voyagé depuis la ville syrienne de Khamichli, sur la frontière turque, pour les festivités prévues à l’église.
Nous discutons avec un Arménien quinquagénaire, né à Diyarbakır, mais qui vit maintenant à Istanbul. En fait, la plupart des gens à qui nous parlons nous disent qu’il ne reste tout au plus qu’une poignée d’Arméniens, la plupart âgés, dans la ville. Deux font office de gardiens à l’église chaldéenne.
Puis c’est à l’extérieur de Sourp Kirakos que nous croisons Aram, le gardien du lieu. Il nous apprend qu’il est Arménien d’un côté de sa famille. Je ne me rappelle plus laquelle. Quadragénaire énergique, affable, Aram supervise la préparation de la re-consécration de l’église, prévue samedi, et de l’office religieux dominical.
Beaucoup reste encore à faire. Des matériaux de construction jonchent la cour de l’église. Aram nous assure que des ouvriers locaux seront engagés pour tout nettoyer à temps.

Lice – Des Arméniens islamisés et une église en ruines

Avant notre départ, Max demande à Aram s’il peut nous indiquer la direction de villages avoisinants où des Arméniens islamisés sont censés habiter. Il nous répond qu’il en existe beaucoup et promet de nous fournir des détails et quelques contacts.
Fidèle à sa parole, le lendemain, nous sommes accostés par un parent d’Aram qui propose de nous conduire vers plusieurs villages près de la ville de Lice, à mi-chemin de la voie express séparant Diyarbakır de Bingöl.
Nous y faisons la connaissance de plusieurs Arméniens « kurdisés », qui nous apprennent que leurs grands-parents ou arrière-grands-parents, principalement du côté maternel, étaient en fait Arméniens. Les habitants de ces lieux sont les descendants de jeunes Arméniennes enlevées lors des massacres et mariées de force.
Telle est l’étendue de leur identité arménienne – peu de choses ont été transmises au fil des générations. Il n’était guère prudent de s’identifier en tant qu’Arménien durant une période où la jeune république de Turquie s’embarquait sur une politique étatique de consolidation nationale.
Ces « Arméniens » que nous rencontrons sur notre chemin semblent mal à l’aise, lorsqu’ils évoquent devant nous ces questions en présence de leurs voisins kurdes. Ce n’est que lorsque nous prenons nos distances vis-à-vis du groupe plus large qu’ils se confient à nous.
On sent quand même que quelque chose diffère dans leurs manières. Ils sont animés et expressifs, même la femme, en présence de trois étrangers qui entrent dans leur monde rural restreint.
Lorsque nous leur apprenons que nous venons d’Arménie, ils nous interrogent et demandent même à savoir à quoi ressemble « Jerevan ».
Le parent d’Aram nous escorte vers un édifice en ruines qui ressemble de près à une église arménienne, au sommet d’une colline. Son nom et son histoire sont un mystère, même pour lui. Tout ce qu’il peut nous dire, c’est que la région s’enorgueillissait jadis d’une importante présence arménienne. Il n’en reste aujourd’hui que quelques traces, si tant est.
Nous repartons à Diyarbakır, laissant derrière nous nos compatriotes redécouverts, sans les oublier.

Mardin : une forteresse montagneuse

Le lendemain, nous décidons de gagner le sud, vers l’ancienne ville de Mardin, perché sur une montagne rocheuse surplombant les plaines au nord de la Syrie.
En 1915-1916, les chrétiens arabes, assyriens/syriaques et arméniens de toutes confessions furent massacrés ou déportés. Plus aucun Arménien ne vit, dit-on, à Mardin aujourd’hui.
La ville se compose d’un ensemble de terrasses ascendantes et de rues étroites avec des passages menant au niveau suivant. Eparpillés dans les ruelles, des artisans exercent leur négoce dans de petites échoppes – menuisiers, ferblantiers, bijoutiers, forgerons… La vieille ville tout entière est une mosaïque embrouillée de maisons, de magasins, de mosquées et d’églises – ces dernières étant principalement syriaques orthodoxes.
L’église arménienne Sourp Kévork [Saint-Georges] existe néanmoins toujours à Dérik, un district à l’ouest de la province de Mardin. En 2006, Monseigneur Mesrop Mutafian, Patriarche arménien d’Istanbul, visita cette église et s’entretint avec les trois derniers Arméniens qui y vivaient alors – Kévork, Naif et sa femme Serpouhie, Demirci. Sont-ils toujours là ? N’y étant jamais allés, nous ne pouvons le dire.

Sourp Kirakos : quel avenir attend l’église ?

Samedi, jour de la re-consécration de l’église Sourp Kirakos, datant du 16ème siècle et restaurée, il n’y a plus de places assises. Sont présents dignitaires locaux, ecclésiastiques de haut rang et autres invités, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Arménie et le dirigeant du parti Héritage, Raffi Hovannissian, l’ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, Francis Ricciardione, le porte-parole du Patriarcat grec orthodoxe, basé à Istanbul, Dosithéos Anagnostopoulos, le vicaire patriarcal de l’Eglise syriaque orthodoxe à Istanbul, Yusuf Çetin, le maire de Diyarbakır, Osman Baydemir, et celui de Sur, Abdullah Demirbaş.
Tout autour de Sourp Kirakos, les organisateurs de la manifestation ont installé plusieurs panneaux illustrant la présence des Arméniens à Diyarbakır, autrefois. Les illustrations et le texte rappellent aux visiteurs que les Arméniens jouèrent un rôle de premier plan dans les arts et le commerce et dans d’autres secteurs.
Je prends un prospectus intitulé « A quoi ressemblait Diyarbakır en 1869 ? ». La population de la ville se répartissait en fonction de la religion pratiquée. Sur une population totale de 21 372 âmes, 6 853 relevaient de l’Eglise apostolique arménienne et 831 étaient des catholiques arméniens. Un tiers des habitants étaient donc arméniens. 9 814 sont enregistrés en tant que musulmans, sans que leur nationalité ne soit précisée. Le reste se composait d’Assyriens, de catholiques assyriens, de Chaldéens, de Grecs, de protestants et de Juifs.
Le prospectus relève qu’il existait quatre écoles arméniennes et quatre cimetières chrétiens. Il n’en subsiste plus aucune trace aujourd’hui. Si je me souviens bien, une des affiches précisait que l’université de Dicle, dans la banlieue est de Diyarbakır, est bâtie sur le site d’un ancien village arménien.
Dimanche, l’office divin est célébré à Sourp Kirakos pour la première fois depuis plus de trente ans.
Durant la Première Guerre mondiale, l’église fut réquisitionnée par l’armée allemande en tant que centre de commandement. Elle servit de dépôt de vêtements pour la Sümerbank, propriété de l’Etat, jusqu’en 1950. L’église fut ensuite restituée à la communauté arménienne, après un long combat juridique.
Durant les décennies suivantes, l’église tomba en désuétude et se dégrada, la communauté arménienne déclinant en nombre. Beaucoup partirent à Istanbul ou plus loin encore. Certains ont fait le voyage retour dans leur ville d’attache, juste pour être présents à la réouverture de l’église.
Il s’agit d’un édifice massif couvrant 3 200 mètres carrés, pouvant accueillir 3 000 personnes. Qui va s’en servir (il ne reste plus aucun Arménien à Diyarbakır) et pour quel usage ? La question reste ouverte.

(à suivre)

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Source : http://hetq.am/eng/articles/5832/yerevan-to-diyarbekir-and-back-reconnecting-with-a-fading-past.html
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.


samedi 28 janvier 2012

Chris Dikian : Vendre des cigarettes près des tramways / Selling Cigs by the Tramways

Enfants réfugiés grecs et arméniens, près d’Athènes (Grèce), en 1923, suite à leur expulsion de la Turquie
© http://en.wikipedia.org

Vendre des cigarettes près des tramways : survivre dans la Grèce occupée par les nazis

par Arthur Hagopian

The Armenian Mirror-Spectator, 21.01.2012


SYDNEY – Sa maison dans la banlieue de Chatswood, dans les hauteurs de Sydney, est à des années-lumière de ce camp délabré en Grèce, où sa famille trouva refuge après les massacres perpétrés par les Turcs en 1915 et où il grandit. Désormais il n’a plus faim, il n’est plus pieds nus.
Mais Chris Dikian porte encore les cicatrices de cette lutte pour la survie qu’il mena, très jeune, durant l’occupation de ce pays par les nazis.
« Phix-Derghouty était un camp fait de cabanes en briques de boue avec des toits en fer blanc, qui accueillit principalement les survivants des massacres, issus de diverses régions d’Arménie Occidentale, » rappelle-t-il. Une rangée de bâtiments en brique rouge s’élevait à la lisière du camp, face à l’usine de chaussures Bata, avec une étendue vide entre les deux.
Des esprits entreprenants transformèrent cette étendue en un vaste marché et centre commercial, où grouillaient boutiques de coiffeurs, forges, conserverie, restaurants, cafés, boulangeries, magasins de produits alimentaires et d’occasion.
Certains avaient même installé des lignes électriques. Les autres, moins chanceux, comme les marchands de fruits et légumes ou les vendeurs de fruits, n’avaient que des lampes à pétrole.
« C’était le cœur du camp, là où le bien et le mal se mêlaient, » se souvient Dikian.
« A la tombée de la nuit, la fumée provenant des échoppes de souvlaki, combinée à l’arôme, emplissait l’air. »
La cabane qui abritait sa famille se trouvait près de ces échoppes. Comme les autres habitations du camp, elle comptait une seule grande pièce servant à tout, avec une réserve où la famille conservait ses précieuses provisions de nourriture : olives, fromage, farine, maïs, huile d’olive.
« Je ne me rappelle pas s’il y avait une cuisine. Mais toutes les odeurs appétissantes émanaient de la porte voisine, où vivait ma grand-mère. Elle était arrivée au Pirée avec sa fille et son fils, et s’était retrouvée dans le camp. Mon grand-père, disait-on, avait été médecin, il avait émigré aux Etats-Unis, ne supportant plus le sultan Abd ul-Hamid II, » ajoute-t-il en gloussant.
Le père de Dikian naquit dans une ville près d’Istanbul dans une riche famille, mais tous ses efforts pour récupérer quelque bien que ce fût s’avérèrent vains.
Dikian raconte comment son père et son oncle furent séparés de la principale caravane de réfugiés et s’enfuirent dans les collines environnantes.
« Ils furent sauvés par des Kurdes et s’intégrèrent à leur communauté comme bergers. Avec leur nouvelle famille kurde d’adoption, ils allaient de lieu en lieu, en quête de pâturages, comme c’est la coutume chez les Kurdes, » explique Dikian.
Mais les deux frères perdent à nouveau la trace l’un de l’autre. L’oncle réussit à retourner en Arménie après des mois d’errance, tandis que son père se retrouve dans un centre de la Croix Rouge et se fraie finalement un chemin vers la Palestine sous mandat, où il s’installa.
Un autre oncle, Léo, s’établit comme vendeur de fruits et légumes et parcourait les rues avec sa marchandise entassée sur une charrette à trois roues.
« Le soir, la lumière inquiétante de la lampe à pétrole, suspendue à un bâton sur la charrette, réveillait en moi des terreurs enfantines, » se souvient Dikian.
Débrouillard et efficace, Léo adorait s’amuser et, un jour, durant l’occupation de la Grèce par les Italiens, il eut l’audace de faire tourner un disque anti-Mussolini sur son gramophone portatif, une incartade qui lui valut un séjour de six mois dans une prison en Crète.
« Il devait être saoul, suppose Dikian. Mais il survécut aux dures conditions d’incarcération et revint, chargé de figues sèches et d’autres fruits, et portant la barbe. »
« L’occupation italienne ne dura pas longtemps. Bientôt, les nazis arrivèrent et, contrairement aux Anglais qui avaient libéré le pays, ils apportèrent avec eux la misère, la faim et les atrocités, » se rappelle-t-il.
Pour lutter contre la famine en temps de guerre, les Allemands instituèrent un système de rationnement alimentaire, mais ce dernier n’apaisa guère les tiraillements d’estomac parmi les réfugiés.
« Avec mon grand-père, je gravissais parfois les collines environnantes, sur les versants desquelles nous pouvions trouver et ramasser des plantes comestibles à cuisiner. Parfois, mon père trimbalait une machine à coudre ou quelque objet de valeur que nous possédions jusque dans des villages isolés et les échangeait contre de l’huile d’olive, de la farine, des olives, du blé, du fromage, tout ce sur quoi il pouvait mettre la main. Mais les moins chanceux s’estimaient heureux, s’ils pouvaient capturer un chien, le cuisiner et le manger. »
Les gens mouraient autour de lui, en permanence.
« Toute la journée, on pouvait voir les camions d’ordures faire leurs rondes et ramasser les cadavres dans les rues, qu’ils embarquaient sans autre cérémonie. »
Même si les résistants grecs ne cessaient de combattre et qu’aucun soldat allemand en vadrouille n’était en sécurité, les représailles étaient sévères : pour chaque soldat tué, les Allemands abattaient dix civils qu’ils raflaient au hasard. A l’occasion, ils portaient la barre à cent.
« L’école fonctionnait par intermittences et nous, les enfants, on avait beaucoup de temps de libre. On se baladait dans les zones connues et moins connues du camp. On nous avertissait de ne pas manger les chocolats enveloppés dans du papier argenté et doré, largués par les avions allemands. Les Allemands étaient libres de nous empoisonner, mais dès que quelqu’un tentait de vendre de l’huile d’olive frelatée, ils le pendaient ! C’était la justice nazie, » ajoute Dikian.
Une des visions les plus mémorables aux alentours du camp fut celle des Juifs portant leurs insignes jaunes. Dikian se rappelle qu’ils étaient peu nombreux, mais que, progressivement, leur nombre s’amenuisa.
Lorsque les Allemands parvinrent à découvrir des caches d’armes, l’enfer se déchaîna.
« Jetant un coup d’œil par notre fenêtre, je vis une fois un homme – probablement un résistant – conduisant des soldats allemands vers une fosse, près de notre cabane, où des armes étaient cachées. Le sang ruisselait sur son visage. Après avoir déterré les armes, les soldats récompensèrent leur informateur d’une balle en pleine tête. »
Un jour, il s’éveille au milieu des cris de la population et l’odeur étouffante du feu.
« Les Allemands s’en vont ! » s’écriaient les habitants, tout heureux.
« C’était vrai, mais avant de partir, ils menèrent une opération de nettoyage, abattant certaines personnes et en regroupant d’autres, dont mon père, vers des wagons. »
Puis ils incendièrent les échoppes à l’aide de leurs lance-flammes. Tandis que la fumée s’élevait dans le ciel, les gens accouraient tels des poulets décapités, tentant de sauver ce qu’ils pouvaient.
« Je me trouvais dans la gare, tenant ma mère par la main. »
« Où emmènent-ils papa ? » lui demandai-je.
« Dieu seul le sait ! », murmura-t-elle.
L’arrivée des troupes britanniques annonça une aube nouvelle d’espoir pour les habitants du camp.
« On sentit, dès le début, qu’ils étaient différents, plus humains que les Allemands, durs et brutaux. Dès que les Tommies, tout sourire, ont installé leur camp, on escaladait les barbelés en leur demandant la charité. Contrairement aux soldats allemands qui pouvaient répondre par des coups quand on leur demandait de la nourriture, les Anglais arrivaient presque toujours à nous trouver quelque chose. »
« George ! George ! », s’écriaient les enfants, dès qu’ils apercevaient un des militaires anglais sortir de son campement. Telle était l’affectueuse appellation qui leur était réservée.
Les soldats, jeunes pour la plupart, adoraient bronzer sur la terrasse de leur état-major. Parfois, ils récompensaient leur fidèle public de biscuits qu’ils lui jetaient.
« On ramassait chaque morceau ! », se souvient Dikian.
Les dimanches étaient à part. Les soldats alignaient les enfants, puis les conduisaient dans leur cantine pour un repas : « Quel luxe inouï ! du thé chaud mélangé à du lait, des betteraves, des œufs sur le plat, de savoureuses tranches de pain, toutes blanches ! »
Peu après, l’oncle de Dikian, Léo, réapparut, cette fois avec une carriole.
« Après avoir discuté, il me plaça à côté de lui et nous partîmes. Il voulait me montrer ce qui existait au-delà des barbelés. Je suis resté quelque temps avec lui en l’aidant dans ses activités farfelues, puis je suis retourné à Phix-Derghouty pour me retrouver chef de famille, après le départ de mon père. »
« Je me suis procuré deux paquets de cigarettes Papastrato et j’ai monté un commerce, les vendant partout où je pouvais, surtout dans les tramways. Tout allait bien jusqu’au jour où j’ai été dévalisé. Alors je me suis mis à vendre des gâteaux, mais les affaires ont flanché, quand j’ai commencé à avoir faim et à les manger. »
« Puis vint ce jour heureux où mon père franchit le seuil – il avait été libéré par les Russes et commençait à échafauder des projets pour nous emmener tous rejoindre sa sœur à Jérusalem. »
Phix-Derghouty fut abandonné – mais jamais oublié. Lorsque Dikian revint pour une visite, des années plus tard, il ne restait plus aucune trace du camp : dans ses cendres, le phénix d’une banlieue flambant neuve, Neos Kosmos, a relevé sa tête d’or.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/012112.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.


Les Arméniens d'Abkhazie, objectif : plurilinguisme / Gli armeni d'Abkhazia, obiettivo plurilinguismo

Carte de l’Abkhazie, octobre 2008
© fr.wikipedia.org

Les Arméniens d’Abkhazie – objectif : plurilinguisme

par Giorgio Comai

www.balcanicaucaso.org


[A la maison, ils parlent une variante de l’arménien occidental, l’arménien hamchène. A l’école, ils étudient l’arménien oriental parlé à Erevan. Pour les autorités de Soukoumi, ils devront parler l’abkhaze dans quelques années. Mais la majeure partie d’entre eux préfère pour l’heure le russe. Entretien avec Sourèn Kersélian, ex-président de la communauté arménienne en Abkhazie.]

- Giorgio Comai : La communauté arménienne est l’une des plus importantes de l’Abkhazie d’aujourd’hui. Selon les dernières données fournies par le Bureau des Statistiques de Soukhoumi pour 2003 (données contestées, en attente des chiffres tout autant discutés, relatifs au recensement de cette année [2011]), il s’agit d’environ 45 000 personnes, soit 15 % de la population. Selon d’autres estimations, ils représenteraient au contraire plus de 20 %. Quelles sont les principales activités de votre organisation qui représente la communauté arménienne en Abkhazie ?
- Sourèn Kersélian : Enseignement, culture, sport, soutien aux familles arméniennes, un mouvement de jeunesse… Tout ce dont une organisation sociale doit s’occuper. Nous ne sommes pas une organisation politique.

- Giorgio Comai : Vous avez commencé par le mot « enseignement »… Quelle est la situation, de ce point de vue ?
- Sourèn Kersélian : En Abkhazie, il existe environ 8 000 élèves de nationalité arménienne – ce sont des chiffres approximatifs -, parmi lesquels 2 000 étudient dans l’une des 32 écoles arméniennes présentes dans la république, tandis que les autres vont dans les écoles russes. Ce sont toutes des écoles publiques. La plupart de ces écoles arméniennes comptent les onze niveaux du cursus d’enseignement, certaines moins, neuf ou quatre niveaux dans les villages plus petits où il y a peu d’habitants.
Dans les villes, même là où se trouvent des écoles arméniennes, les parents commencent à penser qu’il vaut mieux envoyer les enfants dans les écoles russes. Nous voudrions que cela change, que de plus en plus d’enfants étudient dans des écoles arméniennes.
Mais il y a tant de problèmes ! Les manuels ne sont pas publiés ici, on nous les envoie d’Arménie, par voie aérienne à Adler (l’aéroport situé entre Sotchi et la frontière avec l’Abkhazie – Ndlr). Et puis il y a le problème du manque de personnels, l’âge moyen des enseignants est de plus en plus élevé. Voilà pourquoi, dans certaines disciplines, nous sommes obligés de recourir à des enseignants russes.

- Giorgio Comai : Pourquoi les gens préfèrent-ils souvent envoyer leurs enfants dans les écoles russes ?
- Sourèn Kersélian : La raison est simple. Tout près d’ici, il y a un grand et solide pays, la Russie. Là existent de nombreuses possibilités pour poursuivre ses études et trouver du travail. Les parents pensent que les enfants qui ont reçu une éducation en russe auront une vie plus facile, soit qu’ils doivent travailler, soit qu’ils décident de continuer leurs études.

- Giorgio Comai : Quels sont les contacts avec l’Arménie ?
- Sourèn Kersélian : Il existe des contacts, des échanges, nous envoyons des jeunes ou des enseignants faire des cours de mise à niveau. Mais, du fait du manque de routes, il faut recourir à l’avion. Et un vol d’Adler à Moscou coûte moitié moins cher qu’un vol à Erevan, même si Erevan est bien plus proche.

- Giorgio Comai : Les Arméniens d’Abkhazie ne parlent pourtant pas la même langue usitée aujourd’hui à Erevan, mais l’arménien hamchène…
- Sourèn Kersélian : Il existe deux langues littéraires arméniennes, l’arménien oriental et l’arménien occidental. Les Arméniens qui vivent dans l’Arménie contemporaine parlent l’arménien oriental, alors que les Arméniens abkhazes parlent l’arménien hamchène, une variante de l’arménien occidental, qui s’en différencie du reste sensiblement.
Cela est dû au fait que, mille ans durant, les Hamchènes ont vécu séparément des autres Arméniens, dans la partie septentrionale de la Turquie actuelle, entre Batoumi et Trabzon. Aujourd’hui y vivent les Hemchenlis, des Arméniens islamisés. Ils parlent pratiquement leur langue… Nous vivons séparés depuis plus d’un siècle, ce qui fait qu’il y a des différences, mais dans les faits la langue est la même. Les Turcs les appellent Hemchyli et ne les reconnaissent pas comme Arméniens… Mais eux, même s’ils ont changé de nom, sont conscients de leurs racines.

- Giorgio Comai : Donc, les Arméniens d’Abkhazie parlent à la maison l’arménien hamchène, tandis qu’à l’école ils étudient l’arménien oriental, celui d’Erevan ?
- Sourèn Kersélian : Oui. Ce qui fait que lorsque nos enfants vont à l’école, dans la pratique c’est comme s’ils apprenaient une langue étrangère. Ils n’étudient pas dans la langue parlée à la maison, mais dans l’arménien littéraire oriental. Evidemment, avec le temps, nous avons commencé à utiliser de plus en plus de mots issus de l’arménien oriental, y compris dans la vie quotidienne, car nos journaux et nos revues sont aussi dans cette langue. Aujourd’hui, en Abkhazie, on capte par satellite six chaînes arméniennes. Parmi lesquelles certaines diffusent aussi en arménien occidental, très répandu parmi les Arméniens de la diaspora qui proviennent en grande partie des territoires de la Turquie actuelle. D’autre part, nombre de grands auteurs arméniens ont écrit en arménien occidental.

- Giorgio Comai : Les autorités de Soukhoumi ont approuvé, il y a deux ans, une loi sur la langue officielle, qui rend obligatoire la connaissance de la langue abkhaze dans de nombreux domaines, par exemple pour ceux qui veulent travailler dans la fonction publique, d’ici 2015. Vu le niveau actuel de connaissance de la langue parmi les non Abkhazes qui habitent ici, il semble difficile d’appliquer cette loi, en particulier avec les délais actuellement en vigueur…
- Sourèn Kersélian : Je pense qu’une loi pour sauvegarder la langue abkhaze est nécessaire, car si nous voulons construire un Etat abkhaze – et nous voulons le construire, car sinon jamais nous n’aurions livré cette guerre à un tel prix pour ne pas permettre aux Abkhazes de construire leur Etat – c’est nécessaire.
Et les habitants de l’Abkhazie doivent comprendre cela. J’estime que pour un habitant de France ou d’Italie il ne viendrait jamais à l’esprit que l’on puisse vivre dans un pays sans savoir la langue de son Etat. Quand je pense au fait que les Russes ont vécu durant des dizaines d’années dans les pays baltes sans jamais étudier la langue locale… En fait, ce comportement ne me semble pas très correct.
Cette loi vise à soutenir le développement et la diffusion de cette langue, mais cet objectif doit être à long terme. De notre côté, les Arméniens, personne ne se plaint de ce point de vue. Nous voulons que nos enfants apprennent l’abkhaze, d’ailleurs ils l’étudient aussi dans les écoles arméniennes. Mais pas suffisamment. Si nos enfants vivent ici sans étudier l’abkhaze, dans 15 ou 20 ans ils auront des problèmes. Par exemple, ils ne pourront pas travailler dans les institutions de l’Etat.

- Giorgio Comai : Et pourtant, aujourd’hui, en Abkhazie, la langue la plus répandue est sans aucun doute le russe. Pratiquement tout le monde le parle.
- Sourèn Kersélian : A la base, l’Abkhazie est une terre multinationale où tout le monde parle le russe. Mais je crois qu’il est important de développer la langue abkhaze, dans la pratique et pas seulement sur le papier. C’est sûr, il est plus facile apparemment de dire « Nous parlons tous russe » et de ne pas se casser la tête avec toutes ces questions. Mais il faut aussi penser autrement. Lorsque, par exemple, nous cueillons une fleur et que nous la conservons dans un livre, c’est parce que nous prenons en compte son importance et sa beauté. La langue ne serait-elle pas un précieux héritage de l’humanité tout entière ?
Tous ceux qui soutiennent l’Abkhazie doivent soutenir aussi le développement de la langue de tout un peuple, lequel a réussi à survivre à travers les siècles, dans des conditions souvent difficiles. Si aujourd’hui on renonce à l’abkhaze, demain ce sera le tour d’une autre langue, puis de l’arménien, et peut-être, un jour, viendra le tour de l’italien.
Pour ce qui concerne la mise en application de la loi sur la langue officielle, il faut néanmoins prendre en compte un délai réaliste. Si nous commençons avec ce programme de soutien à l’abkhaze avec les enfants qui sont aujourd’hui à l’école maternelle – et que ces derniers continuent de l’étudier durant tout leur cursus – à la fin ils parleront abkhaze. Mais ceci n’adviendra que dans 15 ou 20 ans… Et il sera légitime de demander à cette génération la connaissance de l’abkhaze.

- Giorgio Comai : Ce qui veut dire que vos enfants parleront arménien hamchène, arménien oriental, abkhaze, russe et probablement une langue étrangère, comme l’anglais ?
- Sourèn Kersélian : En Europe, le plurilinguisme, la capacité de parler deux ou trois langues, est une chose normale. Il en va de même dans une grande partie de l’Asie.
A condition que la méthode soit juste, la capacité de parler quatre langues peut être une chose normale ; cela me paraît complètement faisable. Comme dans d’autres pays. Par exemple, en Belgique, beaucoup de gens parlent flamand, français, allemand et anglais… quatre langues.
Le plurilinguisme est important ; l’important est de sauver sa propre langue.

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Abkhazia/Gli-armeni-d-Abkhazia-obiettivo-plurilinguismo-106982
Article publié le 16.11.2011.
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 01.2012.


Aram Kouyoumdjian - Occupy Armenian Theater / Occupons le théâtre arménien !

Yervant Odian (1869-1926), Ser Yev Dzidzagh, comédie en deux actes
Mise en scène par Krikor Satamian
AGBU Pasadena Center, 10.12.2011
© www.oia.net


Occupy Armenian Theater
[Occupons le théâtre arménien !]

par Aram Kouyoumdjian

Asbarez.com , 30.12.2011


Dans mon article écrit fin décembre 2011 – plusieurs mois avant le lancement du mouvement Occupons à New York et sa diffusion dans 80 pays -, je protestais calmement, déplorant la situation du théâtre arménien chez nous, en diaspora, et appelais à développer – et améliorer – sa production culturelle. Or cette année qui vient de s’achever n’a proposé ni quantité ni qualité, si ce n’est les deux. Les productions à thématique arménienne se sont comptées sur les doigts d’une main et je ne citerai favorablement qu’une seule œuvre importante – Ser Yev Dzidzagh [Amour et rires], de la Compagnie du Théâtre Ardavazt. Et l’année prochaine ? La nouvelle pièce de Vahé Berbérian, Guiank [Vie], surgit à l’horizon, mais reste à voir si elle inaugurera une saison théâtrale vivante.

Pour l’heure, las du statu quo, j’occupe le théâtre arménien. Voici mes demandes :

1. Que le théâtre arménien adopte une vision audacieuse, reflète notre identité et notre condition d’exilés, et serve de témoignage historique et de commentaire sur la société. Prenons nos distances avec ces comédies et ces farces ineptes qui ont détourné le théâtre arménien. J’ai enduré Tchorekchapti… Sirélis [Mercredi… ma chérie], mais c’est avec peine que j’ai répondu à l’annonce semi-littéraire de Don Juan – un plagiat de Boeing, Boeing sur « le médecin d’une femme » (vous voulez dire « gynécologue » ?) et les « hôtesses de l’air » qu’il courtise parallèlement.
En vérité, j’adore les comédies et les farces – lorsqu’elles sont véritablement comiques et burlesques. Or notre production théâtrale de ces dernières années pourrait conduire un néophyte à penser que le mariage et l’infidélité maritale sont les uniques préoccupations de notre communauté.
J’exagère peut-être – pas tant que ça. Le sujet est d’importance ; le génocide et ses conséquences sont des thèmes récurrents dans les œuvres dramatiques, mais où sont les pièces sur les conflits entre vie et psyché en diaspora ; sur la nostalgie de la terre ancestrale et, à la lumière de l’indépendance de l’Arménie, le mythe du retour ; sur l’appartenance (et la non-appartenance) à une société d’accueil ?
Il y aurait là beaucoup à demander à une forme d’art arménienne, qui n’a jamais été suffisamment développée. Même durant la renaissance (« zartonk ») de la littérature arménienne au 19ème siècle, la censure ottomane réprima le théâtre, tandis que le génocide le rendit quasiment inexistant durant les premières décennies du 20ème siècle. Ce n’est qu’à l’apogée de la diaspora arménienne au Liban que le théâtre devint viable – du moins, jusqu’au déclenchement de la guerre civile.
Il peut à nouveau prospérer en Californie, où une communauté arménienne nombreuse, éduquée et aisée peut soutenir une activité sérieuse. Mais, pour que cela advienne, les dramaturges arméniens doivent prendre conscience du potentiel d’agir collectivement et de créer un théâtre de la diaspora – théâtre qui soit provocateur et pas uniquement soucieux de rentabilité commerciale. Ce faisant, ils pourraient constituer un nouveau cercle littéraire, dans la tradition des écrivains de la revue Méhian [Temple] à Constantinople (aux alentours de 1914), qui s’efforçaient de célébrer l’esprit arménien, et du groupe Menk [Nous] à Paris (vers 1931), qui se colletait à la problématique de l’exil suite au génocide.

2. Que le théâtre arménien en diaspora bénéficie d’un soutien institutionnel. Le théâtre est une entreprise onéreuse, dont le financement ne doit pas être à la charge des artistes, mais des institutions artistiques. Ni l’Association Hamaskaïne, ni l’Association Culturelle Tékéyan ne soutiennent durablement la scène. L’Union Générale Arménienne de Bienfaisance (UGAB) subventionne Ardavazt, mais cette compagnie s’aventure rarement hors des sentiers battus. Une organisation professionnelle, l’Armenian Dramatic Arts Alliance [Union Arménienne des Arts de la scène], attribue tous les deux ans le Prix dramatique William Saroyan (d’un montant substantiel de 10 000 dollars], mais son soutien aux productions se limite à des lectures mises en scène. Pour que le théâtre arménien progresse de façon significative, son financement doit s’accroître de façon exponentielle. Cette ambition est-elle réaliste ? Tout à fait. Il y a dix ans, la communauté arménienne réunit un million de dollars pour que l’Opéra de San Francisco puisse représenter Archak II à six reprises (1). Un montant comparable pourrait financer une compagnie de théâtre bien gérée et verser en retour à la communauté des dividendes culturels durant des années ! Il est grand temps de faire cet investissement.

3. Que le théâtre arménien en diaspora possède un lieu – et des résidents. Comment se fait-il que les Arméniens en Californie aient bâti une foule d’églises, d’écoles et de centres communautaires – mais pas un seul théâtre ? Après tout, un théâtre est le lieu où s’exprime la parole d’une communauté, tant au plan littéral que métaphorique. La diaspora arménienne à Beyrouth (et originaire de cette ville) le sait ; le théâtre Hagop Der Melkonian a alimenté la vie culturelle de cette communauté, durant des années.
Un théâtre ne servirait pas seulement de lieu de rassemblement communautaire ; il pourrait héberger de façon permanente des compagnies en résidence, permettant à leurs membres (acteurs, metteurs en scène, décorateurs et chorégraphes) de se former entre deux productions et de proposer un lieu pour des créations de pièces nouvelles.

4. Que le théâtre arménien en diaspora bénéficie de productions de valeur. J’ai raillé plus haut mises en scène, lumières, costumes et son amateurs. (J’entends par là des rideaux noirs ou des contours peints de portes et de fenêtres, faisant office de toiles de fond, ou bien ces téléphones qui continuent de sonner sur scène, bien après que les acteurs les aient décrochés.) Au risque de me répéter, mes demandes ne seraient pas complètes, si je n’insistais pas sur le professionnalisme concernant les aspects techniques du théâtre. Des décorateurs de talent et des équipes de scène compétentes sont aussi essentielles pour des productions à succès que les dramaturges, les réalisateurs et les acteurs.

5. Que mes demandes soient satisfaites au plus tôt, afin que je puisse cesser cette tâche et pouvoir à nouveau apprécier et profiter du théâtre arménien. Sinon, je me prépare à tenir bon.

NdT

1. Opéra composé en 1868 pour un livret italien par le poète arménien Tovmas R. Terzian, sur une musique de Tigrane Tchoukhadjian (1837-1898). Réécrit dans les années 1930 par les musicologues Alexandre Chahverdian et Lévon Khodjia-Eynatian, sur un nouveau livret dû au réalisateur soviétique Armen Goulakian. Présenté en 2001-2002 à l’Opéra de San Francisco sous les auspices du musicologue Haig Avakian et du dramaturge Gerald Papasian - http://www.armeniapedia.org/index.php?title=Arshak_II_Opera

[Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards, section écriture dramatique (The Farewells) [Les Adieux] et mise en scène (Three Hotels) [Trois hôtels]. Sa toute dernière œuvre est Happy Armenians [Heureux Arméniens]. Il est possible de contacter chaque contributeur de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Tous les articles publiés dans cette série sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version électronique hebdomadaire de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé pour débattre de questions liées à l’art et à la culture arménienne en diaspora.]

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Source : http://asbarez.com/100093/critics-forum-occupy-armenian-theater/
Traduction : © Georges Festa – 01.2012.
Avec l’aimable autorisation d’Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.


vendredi 27 janvier 2012

The Color of Pain / La Couleur de la souffrance

© Erevan (Arménie) : Editions Printoinfo, 2010

The Color of Pain : The Reflection of the Armenian Genocide in Armenian Painting
[La Couleur de la souffrance : reflets du génocide arménien dans la peinture arménienne]

par Alan Whitehorn

The Armenian Mirror-Spectator, 28.01.2012


Outre les analyses détaillées par des chercheurs, les membres de la communauté artistique ont eux aussi essayé de « décrire l’indescriptible ». L’album The Color of Pain : The Reflection of the Armenian Genocide in Armenian Painting, publié par Chahèn Khatchatourian (1), représente un condensé du témoignage des artistes arméniens sur les massacres d’Arméniens dans l’empire ottoman. Ce livre d’art bilingue (anglais et arménien), de 208 pages, au grand format, s’intéresse aux tableaux en couleur sur les massacres hamidiens des années 1890, le génocide de 1915 et la période continuelle de souffrances qui perdura après ces atrocités. Ce volume est une évocation puissamment émouvante de la souffrance collective issue de la persécution ethnique et religieuse, à l’instigation de l’Etat, contre le peuple arménien. La vision est celle d’artistes arméniens célèbres et réputés. De nombreux tableaux inclus dans cet ouvrage peuvent être trouvés dans les collections de la Galerie Nationale d’Arménie et le Musée du Génocide arménien à Erevan. Parmi ces œuvres puissamment évocatrices figurent celles d’Hovhannès Ayvazovsky, Vartkès Soureniants, Sarkis Khatchatourian, Archak Fetvadjian, V. Podpomogov (Ter-Astvatsatrian), Khorène Der-Haroutian, Arshile Gorky (Vostanik Adoyan), Kéro Antoyan, Carzou (Carnik Zouloumian), Jansem (Hovhannès Sémerdjian), Papaz (Hagop Papazian), Hagop Hagopian, Grigor Khandjian et d’autres. L’album aurait pu inclure d’autres artistes contemporains tel que le Canadien Hagop Khoubessérian, mais il constitue indubitablement un volume impressionnant. La qualité des reproductions en couleur est excellente. L’on a coutume de dire qu’une image peut en dire plus que des mots. L’ensemble de ces œuvres d’art proposent une manière hautement efficace d’informer sur le génocide des Arméniens, perpétré par les Jeunes Turcs. The Color of Pain est un nouveau livre important qui porte un témoignage visuel fort, via le point de vue des artistes. Un DVD ou un site internet serait des plus utile pour élargir la portée de cet ouvrage dans le public. J’imagine des organisations comme Facing History et le Genocide Education Project utilisant ce genre de matériaux dans leurs séminaires éducatifs sur le génocide dans les lycées. Pour une génération plus jeune, davantage orientée sur l’image, ce pourrait être des plus instructif.

Du mieux que nous pouvons, nous continuons de documenter le génocide de 1915, mais il s’agit d’un récit très, très difficile à écrire. Nous faisons énormément appel à des personnes dévouées qui ont consacré une vie entière à raconter une histoire aussi exhaustive que possible, après tant de morts et de traumatismes. Mais il ne suffit pas que des chercheurs et des artistes écrivent ce récit profondément émouvant. Il faut aussi que les autres résistent au « péché d’indifférence » et lisent ces témoignages importants. Ils ont besoin d’en savoir davantage et de mieux comprendre. Ils peuvent en outre aider en faisant don de ces ouvrages à des bibliothèques communautaires et publiques, afin que les voix des morts soient plus largement entendues et ne tombent pas dans l’oubli. Ces quatre volumes (2) peuvent aider à faire la différence. Ils constituent de précieux testaments au nom des victimes arméniennes et de leurs familles.

Note
1. Erevan : Editions Printoinfo, 2010 – ISBN : 978-9939-53-643-9
2. Allusion à 3 autres ouvrages récemment parus : Verjine Svazlian, The Armenian Genocide : Testimonies of the Eyewitness Survivors, Erevan : Gitoutioun, 2011 – ISBN : 978-5-8080-0857-1 ; Vahakn Dadrian et Taner Akçam, éd., Judgment at Istanbul : The Armenian Genocide Trials, New York : Berghahn Books, 2011 – ISBN : 978-0-85745-286-3 ; Raymond Kévorkian, The Armenian Genocide : A Complete History, London : I.B. Tauris, 2011 – ISBN : 978-1-84885-561-8.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/012812.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2012